V. 35. Il avait moins bien dit, Élcg. I, ix
A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée.
Mais il avait cette image plus mâle, qui convient à un homme :
Je mrur*, avant le soir j'ai fini ma journée.
Ronsard, Am. I, lxi, a dit :
Je me consume an plus vrrd de mon Age.
Et , rapprochement remarquable , toute la pensée qu’André développe dans ces strophes de ta Jeune Captive est contenue en germe dans une stance de Racine, Esther , I, V :
Hélas I si jeune encore ,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?
Ma vie h peine a commencé d’éclore :
Je tomberai comme une fleur *
Qui n'a vu qu’une aurore.
Mais quelle pénétration du génie pour combler l'intervalle! — Ronsard, Am. Il, Sta/f ces , nous montre aussi sa maîtresse,
Dans le ciel trop tôt retournée,
Perdant beauté, grûce et couleur.
Tout ainsi qu’une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.
O Dans les ver* que le plus Jeune des Trudaine avait écrits i Saint-Laure et dont nous avons parié dans l 'Elude, c’est cette Image qui s'y développe, un peu languissamment.
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts, 40
Les Amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux pas mourir encore. ».
Ainsi, triste et captif, ma Ivre toutefois S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ; -ts
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.
Les chants, de ma prison témoins harmonieux ,
Feront à quelque amant des loisirs studieux 50
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
Ft, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d’elle.
V. 40. Nous avons conservé le texte de la Décade . M. de Lalouchc a donné ce ver» ainsi :
Et secouant U* Juug de me» Jours languissants.
Y. 51. Mademoiselle Aimée de Coiguy. Voyez la Biographie.
SAINT-LAZARE
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphvre .
Anime la fin d’un beau jour,
Au pied de l'échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour;
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée 3
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés 10
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres. 13
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort,
Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie
IV. — Vojez ce que nous avons dit relativement à celte pièce dans l 'Élude et dans X Appendice,
V. 15. Après ce vers il y a une lacune évidente de quelques vers. Si nos souvenirs ne nous trompent point, le suivant serait :
Qu’il vienne, Je ne le crains pas.
45â DERNIÈRES POÉSIES
Ne s’informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, 20 Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
Dans cet abîme enseveli, 25
J’ai le même destin. Je m’y devais attendre.
Accoutumons-nous à l’oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 30 Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie Un mot, à travers les barreaux,
A versé quelque baume en mon âme flétrie;
De l’or peut-être à mes bourreaux... 3.ï
Mais tout est précipice. Us ont eu droit de vivre.
V. 29. Voyei Y Appendice. Le manuscrit porte au-dessus de ce ver» Cres. <T F..r c’est-à-dire Crespltonte d'Euripide. Merope , dit* Plutarque (Cous, ad A/h)11. xv)t remuait l’Ame des spectateurs en prononçant ces sers :
Teôvâit rratoe; oùx Ipot pôvr, {îpotwv, oùo àvSpô; Êtftep-rjptô’ • àXÀà pvptai tôv aùtàv i^vTÀTjaav, oi; iyw, pîov.
Vers dont s’était ds’jà inspiré Pétrone, Satyr. ('.XXX IX :
Non «dura me Nurneu, et iraplacabile fatum
Pcrscquitur
Y. 34. « A versé. » MM. Villemain, Patin et Gerttzex ont cru voir dans ce vers une grase altération et voudraient lire « eût versé. » Nous ne |H>uvons nous ranger à cette opinion, puisrpte, comme nous l’avons dit dans la Biographie , André communiquait avec sa famille et pouvait échanger des lettres avec scs amis. 11 dit tres-justement que le mol que lui ont glissé scs amis a vtrsé quelque l)aume en son âme flétrie; mais il y a loin de cette légère consolation à la liberté, et il ajoute : De l'or peutêtre a mes bourreaux m'eût soustrait au cachot. Et c'est alors qu’il s’écrie avec amertume ; Mais tout est précipice, ils ont eu droit de vivre.
SAINT-LAZARE
Vivez, amis; vivez contents.
En dépit de üavus, soyez lents à nie suivre;
Peut-être en de plus heureux temps J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l'infortune, -10 Détourné mes regards distraits;
A mon tour aujourd’hui mon malheur importune.
Vivez, amis; vivez en paix.
Que promet l’avenir ? Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d honneur 4H
Quels exemples sacrés, doux à l’âme du juste,
Pour lui quelle omhre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d’une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, 50
Quels beaux échanges d’amitié Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
La peur blême et louche est leur dieu.
Le désespoir!... le fer. Ah ! lâches que nous sommes. Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. 55
V ienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Ainsi donc mon cœur abattu Cède au poids de ses maux? Non, non, puissé-je vivre!
Ma vie importe à la vertu ;
V. 38. [Ce uora de Bai us semble désigner quelque poète démagogue, peul-étre Cnllot-d’llerbois qui a écrit l>eaucoup de prose et quelques vers; ou plutôt Saint- Just, le redoutable Saint-Just, auteur d’uu très-long poème, un peu trop libre, avec cette courte préface : •« J’ni vingt ans, j’ai mal fait; je pourrai faire mieux. »
Boisson A de.]
Le nom de Ba\us est sans doute une réminiscence, du Bavius , de Virgile, Égl. 111,90.
V. 57. Ce passage rappelle les béros antiques délibérant en eux-mêmes et s’exhor-
45 i DERNIERES POESIES
Car l'honnéte homme enfin, victime de l’outrage, °o Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillants d’un généreux orgueil.
S’il est écrit aux deux que jamais une épée
N’étincellera dans mes mains, es
Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère, <o
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce ou (plus atroce injure!)
L’encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d’une longue blessure,
Sauvez-moi ; conservez un bras 75
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois,
Os tyrans effrontés de la France asservie, so
Egorgée!... O mon cher trésor,
O ma plume! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
Par vous seids je respire encor.
tant à la vertu. C'est ainsi qu‘L'l)sse ( Iliade , XI, 407), hésitant entre la fuite et le combat , s'interroge :
tîtj (jloi TOtùTa çtXo; focXégato ôujjlô; ; oïôx Y«p ôtti xaxoi piv àtiotyovTai tcoXÉ(ioio*
6; Si x’ iptaumpai (lâ/î Ivi, tov 8è pi/a ictxtxEvat xpaTSpü»;, t;t’ !6Xr, t’ rt x' £6xX’ xXXov.
Bientôt, comme le héros d'Homère, André haranguera directement son cœur.
\. 77. Voyez la même image dans la première strophe de l'Hymne III.
SAINT-LAZARE
Quoi! nul ne restera pour attendrir l’Iiistoire
Sur tant de justes massacrés; 85
Pour consoler leurs fds, leurs veuves, leur mémoire ;
Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance;
Pour descendre jusqu’aux enfers Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance, no Déjà levé sur ces pervers ;
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice!
Allons, étouffe tes clameurs;
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs. 95
V. 8G. Ici nous avons osé faire une correction hardie ; c’est la seule que nous nous soyons permise dans tout l'ouvrage. Les éditions portent :
Pour consoler leurs (Ils, leurs vravri ri leurs mén*«.
Or il faudrait au moins quatre vers pour remplir la lacune, ce qui est impossible. De plus ou aurait forcément quatre vers rimant sur une seule rime masculine en ris , ce qui est également impossible ; Chénier ne se serait jamais décidé à cette négligence dans des vers aussi relevés et aussi soutenus de ton. — D’ailleurs, si nous commettons une erreur, que M. Gabriel de Chénier veuille bien la rectifier ; qu’il publie ils vers d’André dont il a le manuscrit entre les mains.
V. 92. M. de Intouché avait, par timidité littéraire, altéré ce vers; la première édition dounait :
Pour in*nltrr leur* noms. pour chanter leur supplice!
V. 94. Magnifique mouvement poétique; il s’adresse à son coeur, comme Ulysse
(Odyssée t XX, 1 8) :
TsOXaOi wfi, xp«(v xai xûvttpov x)).o iïgt’
Passage qu’avait remarqué Platon dans le Phédon , XLIII. — Kt c’est ainsi que dans Sophocle, Trnch. 1269, Hercule exhorte son âme à supporter la souffrance: vAys vyv, Ttpîv rr.vS’ av«xtvtj?ai vétfov, (6 ’■>’/?> TX/rjpà, ya).v6o;
>i6ox6>.>.r,Tov otôjaiov •jrapiyoy'x’, àvdmay «te fior.v, ûi; iitîyïCTOv TsXÉo’jff’ iexovotov tpyov.
V. 96. M. de Latourhe a manqué de goût en scindant en trois parties relie belle et dernière élégie d’André Chénier. Quel plus beau vers pourrait clore l’tcusre et la sic du poète !