XXXVI
sous île triples cintres d’ormeaux, se dirige le pocte à demi consolé ; e'est là qu'habite et respire Fanny; c’est là que, presque chaque soir, André va lire les vers composés à l’aurore :
Pour elle seule encore abonde
Cette source jadis féconde Qui coulait de sa bouche en sons harmonieux.
Quand la révolution devint menaçante, deux jeunes femmes, filles de madame Pourrat, célèbre par sa beauté et par son esprit qu'admirait Voltaire, se réfugièrent à Lucienne, dans une propriété de famille. Le salon de madame Pourrat, comme celui de madame de Chénier, avait longtemps réuni l'élite des artistes et des écrivains. Avant de chercher un refuge à Versailles, André était allé souvent à Lucienne. C’est là que l’avaient connu Népontucène Lemercicr et madame de Rcaumont, la fille du ministre Monlmorin. Il s'y laissa même un instant séduire aux grâces et à la beauté de madame Gouy d’Arcy. Lorsqu'il conçut le poeme de Suzanne, il allait en lire le plan et les fragments, et les soumettre au jugement des hôtes de Lucienne, dont il se sentait aimé et apprécié. Madame la comtesse Hocquart avait le brillant esprit de sa mère. Elle vivait encore il y a quelques années. Aimant à reporter sa pensée sur cette lointaine époque des mauvais jours, ce n'était jamais sans attendrissement que lui revenait le souvenir d'André Chénier. Elle parlait avec affection, avec admiration, de cet esprit charmant (ce sont ses propres paroles) , de cette imagination splendide, de cette âme facile à se passionner. Madame Laurent Lecoulteux (t), la Fanny du poêle, n’avait pas dans l'esprit les étincelles de sa soeur. E le tenait de sa mère, la beauté, le charme, la grâce. Il reste d'elle un portrait, un profil aux traits nobles et purs. Epouse dévouée, mère tendre et craintive, elle lit éclore dans l’âme d’André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l'amour. 11 est des vers d'André
(I) M. Laurent Lecoulteux fut emprisonné presque à la même époque qu’ André; mais, grâce aux sollicitations de fianère, Fouquier-Tinxille ajourna son jugement, et le 9 thermidor lui rendit la liberté. (Voy. Mémoires de Rarrère , t. Il, p. }03.)
que madame la comtesse Hocquart aimait à se faire relire. C’était. disait-elle, le fidèle et charmant portrait de sa sœur :
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire.
Sait, à te voir parler, et rougir et sourire,
De quels hèles divins le ciel est habité, etc.
Le charme de Fanny se répandait sur tout ce qui l’entourait. Bonne et compatissante, elle apportait avec elle le sourire et la consolation. Et pourtant, avant d’être elle-même frappée par une mort prématurée, elle fut trois fois frappée dans son cœur de mère. Avant la révolution, elle avait perdu un jeune enfant, sur la tombe duquel André s'écriait, mêlant ses douleurs aux larmes maternelles :
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras. etc.
Deux autres enfants vécurent faibles et maladifs. Elle les perdit dans leur première enfance, et la jeune mère ne tarda pas à les rejoindre.
Ce fut sous le chaste regard de Fanny, qu’après une année de fiévreuse agitation , au sortir des luttes passionnées et énervantes de la presse révolutionnaire, André sentit renaître en lui sa inusc et plus belle et plus pure. Le charme de la femme adorée passa dans les vers les plus doux qu’il ait soupires, et, sans doute, lui fit un instant oublier cette antique et sage parole : Qu’il ne faut jamais appeler un homme heureux avant de savoir comment, au dernier jour, il est descendu dans la tombe !
Mais, pendant qu’il se laissait ainsi reprendre «aux douces chimères d'amour », les événements se précipitaient. Bien du sang avait déjà coulé Le t3 juillet, Marat tombe sous le poignard de Charlotte Corday. Cinq jours après, l'héroïque jeune fille marche à la mort sans pâlir. Le ai juillet, dans la Gazette nationale (. Moniteur universel ), Audouin , député à la Convention, publie «un hymne infâme,» dans lequel, s'adressant à David, « au stupide David, » il s’écriait :
Arme-toi de courage;
SA VIE ET SES ŒUVRES xxix
Toi son fidèle ami, peintre de Pelletier (1),
Redomie-nous-le tout entier.
Dans le feu de l'indignation, André écrivit la belle ode à Charlotte Corday.
Après la mort de Marat, les sacrifices humains continuèrent. André , désespérant du salut de la république, détourna les yeux du sanglant tableau qu’offrait alors la France, et se livra aux études les plus abstraites; le citoyen se réfugia au sein du philosophe. Avec les poètes astronomes de l'antiquité il s’éprit de la Bérénice céleste. L’automne s’écoula ainsi. Aux rêveries de Tibulle avaient succédé les méditations de Lucrèce (a).
(1) Lepelletier de Saint-Fargeau, conventionnel qui avait voté la mort du roi, assassiné par le garde du corps Paris. David as ait composé un tableau représentant l.epelletiersur son lit de mort.
(2) Voici une note latine d'André Chénier, que Chardon de la Rochette a fait connaître dans le Mngasin encyclopédique , 5* année, t. 1", p. 388, pour rétablir un passage que le C. A. Luzac axait omis dans les Fragmenta elegiarum Callimachi , ouvrage posthume de Yalckenaer. André, lié avec le lils de Yalckenaer, avait eu connaissance des quelques feuilles imprimées du vivant de l’auteur, et il avait transcrit sur un exemplaire des AratiPluenomena , qu'en 1872 Fell avait donnés sans y attacher son nom, un passage de l'ouvrage de Yalckenaer omis justement par Luzac, et qui se rapportait à l 'A rat us de J. Fell :
« Ciijusnam \ iri cura prodiisset hic liber quem ego apud lundinensem bibliopolam inveni , dum ante hos très aut quatuor aunos in Rntaiinia degercni , nuper sum edoctus ; idque, ut alia innumera , deheo hatavo homini cujus operum assidua lectio mihi quotidie novos G ne r a ru m musarum ac venerum reerssus aperil. Is est magnus Yalckenarius , qui supremis suis temporihus gravi morho six elapsus. Callimachi elegiarum fragmenta illustrunda susceperat; nam ille Ernesti iudustriam in hac parte haud multi faciehat. Igitur cum jam dimidia pars voluminis, quasi ex tempore eflusi, ly pis excusa foret, fato occuhuit xiregregius. Tum ah ejus unico filio, Jano Yalckenario jurisconsulto , quasi patenta* inemoria* consulente, nam et ipse multarum litterarum hoinoest, tvpothetarum opéra* intermissæ sunt, autoris apographum demi report.» tum, quodque jam excusum fuerat perunia redemptum ; cujus HMCL'M KXRWPLAn a se asservatum mihi legendum permisit vir humanissimu». Enimvero libellas iste non eadem lima elalHiratus atquc perpolitus videtur qua toi acuti ingenii, et inexhauslic doctrime inouimenta, quihus Yalckeiiarii (ionien inuotuit. Nain neque clara salis aut nitida oratione conscriplus est, et iucondita eruditionis copia laborat,et in immensa digressionum spatia hinc inde efQuit. Est autem non raro uhi, licet senem, Yalckeuarium agnoscas lameu. Atque ibi dum veterum de Coma Bérénices testimonia meminil, prolatis etiam Eratosthenis verhis, quæ Leoni»
Cependant André, après quelques mois passés à Versailles, put se croire oublié. Sa santé s'était un peu rétablie; il revint à Paris et alla demeurer chef son père (i).
Dans les premiers jours de mars 179.fi M. Pastoret, membre de cette phalange glorieuse qui avait combattu pour la défense des lois, fut arrêté à Passy. Quelques jours après, le 7 mars (17 ventôse), André se trouvait en visite chez M. Piscatory, beau-frère deM. Pastoret, lorqu’un nommé Guénot, porteur d'un ordre du comité de sûreté générale, se présente pour faire une visite domiciliaire; la présence «l'André paraît suspecte. Il montre en vain une carte de la section de Brulus dont il faisait partie; Guénot, assisté de membres du comité révolutionnaire de Passy, procède à son interrogatoire , et en dresse le procès-verbal : monument étrange que l'histoire a conservé (2). André refuse de le signer. Guénot s'emporte, et, sur un ordre qu'il obtient du comité de Passy, il le fait entraîner et conduire a la prison du Luxembourg. Le concierge refuse de l’admettre sans un ordre du comité général. André est conduit alors à Saint-Lazare, ou il est incarcéré.
Quand M. de Chénier apprend l’arrestation d’André, il court au comité de salut public et demande à Barrère la liberté de son fils innocent. Barrère la lui promet; et cependant le lendemain, à la prison de Saint-Lazare, on reçoit l’ordre d'inscrire l'écrou d'André. Telle est du moins la version de la famille; mais faut-il y ajouter une foi complète? n’est-el!e pas le résultat d'une haine de parti? Marie-Joseph, après le 9 thermidor, fut l'ennemi acharné de Barrère; mais avant cette époque, et alors qu’ André était à Saint-Lazare, Barrère et Marie-Joseph, au contraire, étaient
evlrema sunt, et hic leguntur p. 5, hiec aclciit qiue exscriliere visuin est. » (Suit la note de Valckenaer, dont une j»artie seulement axait été conservée par l'éditeur de l'onivre posthume, et dau* laquelle il faisait les plus grands éloges du modeste J. Fell , qui u'avait pas signé sou édiliou des /irait P/utnomena. Enfin la uote d’André se termine ainsi) : « Sciilwham Versa lia;, auiiuo et corpore teger, mœreus, doleus, die uovewbris uudecima 111)3. Andréas C. Uxzautinus. ■
(1) Bue de Clérv, 1)7.
(2) C’est M. Sainte-Beuve qui la fait counaitre dans se* Causeries du Lundi, tome IV, p. ICI. (Éd. 1800.)
SA VIE ET SES OEUVRES
liés et se voyaient presque tous les jours (t). Avant de soupçonner Carrère, il était plus naturel et plus simple de supposer que ce même Guénot, qui avait arbitrairement arrêté André, avait aussi fait des démarches pour faire inscrire son écrou.
Cette arrestation et celle de Sauveur Chénier qui venait d'avoir lieu à Beauvais furent un coup de foudre pour M. et M”* de Chénier et pour Marie-Joseph. M. de Chénier, dans l’emportement de son énergie, voulait lutter, obtenir judiciairement l'élargissement d’André. Le malheureux ! il invoquait les lois, l’honneur, la justice! Dire un seul mot, c'était jeter André en proie à Collotd’Herbois. On convint que, pour sauver les prisonniers , la seule conspiration possible était celle du silence; qu’il fallait à tout prix faire oublier André et Sauveur. M. de Chénier se rendit, mais difficilement. Ce vieillard intègre ne pouvait se résoudre à douter des lois.
Sauveur, amené de Beauvais, avait été écroué à la Conciergerie. On gagna un employé, et Sauveur put ainsi chaque jour faire parvenir de ses nouvelles à sa famille. M. de Chénier parvint aussi, mais plus difficilement, à séduire un guichetier de Saint-I.azare et à communiquer avec André. Marie-Joseph était sans pouvoir à la Convention. Détesté de Robespierre, il était menacé dans sa liberté, dans sa vie même, il fit cependant des démarches réitérées auprès des membres du comité de sûreté générale. Presque partout sans crédit, éconduit, il finit, à force d’obsessions, par obtenir que tant qu’on ne recevrait pas d’ordre formel on mît le dossier d’André et «le Sauveur sous les autres. Le salut des prisonniers était ainsi assuré pour un certain temps. Si les bourreaux n'apprenaient pas qu’ils avaient entre les mains la tète d'André, il y avait lieu d’espérer.
la prison de Saint- Lazare offrait un aspect étrange. Là, André retrouva tous ceux que des temps meilleurs avaient si souvent vus rassemblés chez sa mère. C’était le même monde avec ses illustrations, transporté dans les murs d’une prison.
(1) Voyez une noie de Harrére dans «es ifcmoirrs, t. Il, p. 2G3. ltairére dit que devant lui il vit Marie-Joseph implorer le député Dupin , afin que celui-ci Ht tous ses efforts pour obtenir du comité de sûreté générale l'élargissement d’André.