‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 8 sur 424 · XL1I · texte numérisé non relu

XL1I

La noblesse, l'esprit, la beauté, le savoir, embellissaient les derniers jours des victimes : là étaient M. de Montalembert, M. de Montmorency, le duc de Noailles, le prince de Rohan, le prince de Broglie, le comte de Vergennes, le marquis d’Usson, ancien colonel d’André. Rouclier, son collègue dans la polémique du Journal de Paris , passait de longues heures à écrire à sa fille, qu’il ne devait plus revoir. Gingucné pensait à sa femme dans les larmes ; à chaque instant il attendait la mort, ne sachant pas qu’à son insu ses jours devaient s’augmenter de tous ceux d’André. Suvée trompait, en peignant, les ennuis de la prison ; il devait avoir la gloire de transmettre les traits du poète à la postérité. Les deux Trudaine continuaient avec André leurs poétiques entretiens d’autrefois ; ils parlaient des bois de Montignv, de l'Italie, de la Grèce, temps heureux où, dans l'épanouissement de la jeunesse, le poète s’était trop légèrement écrié, insouciant des coups de la fortune : « Nous sommes trois contre elle ! » Le plus âgé des deux Trudaine n’axait pas trente ans ; le plus jeune, dans un vif regret de la vie, traçait sur les murs de son cachot quelques vers languissants (i). De nobles femmes, de belles jeunes filles, répandaient dans les cellules et dans les préaux comme un parfum d’espérance et d’amour. Madame la marquise de Saint- Aignan, qui le (i thermidor dut son salut à l’enfant qu’elle portait dans son sein, avait excité la tendre pitié du poète. Mais surtout il aurait donné volontiers le peu de jours sur lesquels il pouvait compter pour une autre victime faible et craintive qui, dans ces tristes murs, pleurait ses dix-huit années sitôt moissonnées. .Mademoiselle Aimée de Coigny (a) avait une délicate et gracieuse figure, un caractère facile et mobile, une âme enthousiaste, tendre, avide de belles et suaves émotions. Son esprit était un peu léger, changeant, mais exquis et cultivé. Si elle ne savait pas la langue deSappho, on surprenait souvent ses lèvres à murmurer des vers d’Horace. Mais en vain tous les cœurs virils qui l'en-

(1) Yuy. Uoissy d’Anglas, Études littéraires rt poétiques. 11, p. 9t.

(2) Elle fut duchesse de Fleury, puis épousa M. de Montrund. File mourut le 17 janxier 1820.

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tonraicnt s'écriaient à chaque convoi funèbre : Du/ce et décorum est pro patria ntori! Elle, elle avait peur de la mort ! elle aimait la vie, la liberté, la lumière, l'amour! Ses plaintes, sa voix, éveillèrent le coeur du poëte :

Et secouant le fais de ses jours languissants,

Aux douces lois des vers il plia les accents ,

De sa bouche aimable et naïve.

Dans sa prison, André commit plus d’une imprudence; il parlait de scs bourreaux sans aucune retenue , avec l’impétueuse audace qui jadis avait animé ses articles du Journal de Paris. On a dit qu'à Saint-Lazare il s’occupait de revoir ses manuscrits, de les classer, etc. C’est une erreur. Tous les manuscrits d'André étaient heureusement restés chez son père ; sans cela ils eussent été saisis cl perdus. Son père lui avait seulement, à sa demande, envoyé quelques livres par le guichetier, qui apportait et remportait le linge du prisonnier. Quand André eut composé ses ïambes, il les roula dans un paquet de linge et les fit ainsi parvenir à son père.

On a dit (i) qu'il avait cherché à s’évader, qu’un ami lui en avait indiqué les moyens, mais qu’il hésita au moment d’exécuter son projet. Peut-être eut-il peur que l’insuccès ne le compromît davantage. Il s’était rangé à l’avis de Marie-Joseph, et savait qu’il n’y axait de salut que dans l’oubli. Aussi, il devint plus circonspect, plus prudent, parla moins et évita les rapports des geôliers.

On atteignit ainsi le 20 prairial. Marie-Joseph, suspect, haï de Robespierre, avait été contraint de quitter son logement, et, pour éviter toutes les recherches, presque chaque soir il changeait d'asile. Quand M. de Chénier vit ses trois lils en danger, il ne put se contenir; il blâma les moyens employés jusqu'à ce jour pour sauver les prisonniers. La loi du 22 prairial vint à paraître : elle mettait, aux veux de M. de Chénier, un semblant de justice et de liberté dans le choix des défenseurs (2). Il résolut

(1) Mémoires, souvenirs , œuvres et portraits, par Alissau de Chazet. Paris, 1837, tome 111, p. 32,

(2) Art. XVI : « La loi donne pour défenseurs au\ patriote» calomnié» des juré» patriotes j elle n’en accorde point ait* conspirateurs. >•

de tenter la lutte judiciaire, s'il le fallait, disant que ses fds n’étaient que calomniés, et qu’on ne pourrait les accuser de conspiration. 11 rédigea un mémoire qu’il adressa à la chambre du conseil du tribunal révolutionnaire chargé de l'examen des détentions (i). Jusqu'au milieu de messidor, M. de Chénier n’entendit pas parler de son mémoire. Marie-Joseph espérait une contre-révolution qui briserait Robespierre. M. de Chénier n’y croyait pas. 11 alla trouver Barrèrc, qui le reçut poliment, lui dit avoir vu son mémoire, mais ne lui fit que îles réponses évasives. Les événements ont bien prouvé que c’était de la prudence de la part de Barrèrc, et qu'il agissait dans les intérêts d’André en ne donnant pas suite aux démarches du père. Le 3 thermidor, M. de Chénier alla à Saint-Lazare pour voir André ; on lui refusa brutalement la porte. Le lendemain, le malheureux père retourna chez Barrère ; il pria, supplia qu’on lui rendît son fils. « Allez, monsieur, votre fils sortira dans trois jours, répondit Barrère. Depuis, la famille, nourrie des rancunes de Marie-Joseph, n'a voulu voir qu'une sanguinaire hypocrisie dans ces paroles. Ce délai de trois jours c’était peut-être son secret, que Barrèrc laissait échapper dans un moment d’impatience, la chute prochaine de Robespierre. S’il commit quelque imprudence, ce fut sans doute, poussé par ce père infortuné, de vouloir devancer les événements et de parler d’André au comité, car le jour même l’accusateur public reçut des comités de salut public et de sûreté générale l'ordre d instruire d urgence le procès d'André Chénier. Ail parquet, comme nous l’avons dit, on avait jusqu'alors consenti à mettre le dossier d'André sous les autres, mais il n’était pas possible d’éluder un ordre aussi formel (u).

(1) Ce mémoire, ainsique toutes les pièces relatives «u procès, se trouve dans la notice de M. P. I «croix.

(2) Un chef de bureau, qui était Breton, en cherchant le dossier d'André aperçut celui de Giuguené, sou compatriote, presqu’eu tète. Il ie saisit à l'iusu des autres membres du parquet, et le mit à la plan* de celui d'André Uiéuier. Madame Gingtieuc apprit plu* tard ce fait du chef de hureau lui-même ; elle en parlait souvent avec attendrissement , avec terreur même, songeant à cette époque sublime où chaeun aurait voulu mourir pour un compagnon d'infortune, où Giiigttené sans doute eut

SA VIE ET SES ŒUVRES uv

Ix jour même l'accusateur pul>lic, Fonquicr-Tinville, rédigea l’acte d’accusation, si rapidement qu’il ne distingua pas le dossier d'André de celui de Sauveur, que le parquet, dans sa précipitation, avait envoyé; il donna à André des qualifications cl le chargea de faits qui n'appartenaient qu’.i Sauveur, ce qui nécessita au tribunal une rature de trente lignes.

Le G thermidor André fut extrait de Saint-Lazare. Les charrettes arrivées au milieu de la journée étaient restées pendant trois longues heures, dans la cour, exposées aux yeux des prisonniers. Ce ne fut qu'à six heures que les fatales listes vinrent désigner les victimes. Il y eut un moment douloureux de séparation ; André se jeta dans les bras des frères Trudaine , qui ne devaient lui survivre que d'un jour, et il partit pour la Conciergerie, où siégeait Fouquier-Tinville. Son frère Sauveur ne sut pas son arrivée et ne put même pas l'embrasser une dernière fois.

Le y au matin André comparut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi les charges qui pesaient sur lui , il v avait celle d'a\oir écrit contre la fête de Cliûteauvieux ; c’était sa condamnation; c'était la vengeance de Collot-d Hcibois.

Le jour même, 7 thermidor, à six heures du soir, André Chénier fut exécuté sur la place de la barrière Renversée, cidevant barrière du Trône (1).

Le lendemain, 8 thermidor, dans le bulletin des victimes que publiaient les journaux, Marie-Joseph lut le nom de son frère. Il courut chez son père. Le malheureux avoua sa démarche auprès de Barrère. Il y eut une scène terrible cntic le père et le fils. Marie-Joseph fut dur; il accabla de reproches ce père

donné sa vie juiiir André. — Nous tenons ce fait de M. Ferdinand Denis, qui l’a plusieurs fois entendu raconter à madame Ginguen/ ellt-im'ine.

(I) La légende a voulu embellir les derniers instants du poète. On a dit que dans la charrette, en allant à l'échafaud, Chénier et Moucher récitèrent la première scène d* Andromnque. Ou rapporte encore qu'il aurait dit en se happant le front : « Mourir! pourlaut j’avais quelque chose là! •• Kn marchant à la mort André sans doute pensait à sa mère et à la patrie, et peut-être se ressouviul-il à ce moment suprême de ce vers de la ÎÀbrrtê :

Va . pairie et terlu ne sont que de tain* nom* '

xlvi ANDRÉ CHÉNIER

infortuné, niais bientôt, vaincu par les sanglots du vieillard , il tomba dans ses bras.

Le jour suivant, q thermidor, Robespierre était mis en accusation par la Convention. Deux jours plus tard, André eût été libre! Marie-Joseph ne fut pas maître de sa douleur; on le vit, dans son désespoir, se rouler à terre. M. de Chénier ne put survivre plus de dix mois à son fils, dont il s'accusait d'avoir causé la mort (t). Madame de Chénier alla habiter avec Marie-Joseph, et pendant quatorze ans la mère et le fils mêlèrent leurs regrets et leurs larmes. Marie-Joseph dut parfois envier le sort de son frère. Souvent malheureux, calomnié, il lui fallut, pour supporter la vie, une force d’âme qui ne lui manqua jamais.

Telles furent la vie et la mort d'André Chénier.

Nous devons maintenant entrer dans quelques considérations sur les œuvres qu’il nous a laissées.

En marchant vers le but qu’il s’était indiqué , et que nous avons tâché d'éclaircir dans la première partie de cette étude, André devait passer d’abord par l’imitation; s'efforcer ainsi de plier la langue française à la peinture des sujets les plus habituels à la langue grecque; puis, ayant alors a sa disposition une langue rompue à ce poétique exercice, s'en servir à la peinture de sujets nouveaux et français, et passer ainsi de l'imitation à la création, en se plongeant tout entier dans la vie moderne. C’est ce que développe avec une lucidité remarquable le poème de Y Invention.

Nous n’agiterons pas toutes les questions littéraires que pourrait soulever l’élude des Poésies antiques, La comparaison de Théocrite et d André Chénier serait féconde , mais trop longue pour que nous l’abordions ici. 11 y aurait à s'étendre sur l'influence semblable qu’ils reçurent d'Homère. Nous dirons seulement que /'Aveugle et le Mendiant sont de véritables poèmes, correspondant exactement aux deux pièces de Théocrite intitulées

(I) 11 mourut le 25 mai l* 95.

SA VIE ET SES ŒUVRES

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tes Dioscurcs et Hercule chez Augias et comprises improprement sous le titre général A' idylles; que, dans la Liberté , Chénier s'est clevé à la hauteur de Tliéocrite, parce qu'il a compris que la poésie pastorale a un but moral, que 1' icl\ lie, dans son sens le plus étendu, doit être l’expression juste et saisissable d'une vérité générale, et quelle peut, en s'élevant à lu hauteur du drame et de la comédie, renfermer un enseignement profitable à l'humanité.

Quant aux élégies antiques, il nous suffira de faire remarquer que le Jeune malade et la Jeune Tarentine auraient placé Chénier au premier rang même parmi les anciens.

Nous avons hâte d’arriver à ses procédés d'imitation, qui vont nous conduire directement à des considérations plus hautes.

Dans une épître à Le Brun, André se plaît à nous laisser pénétrer les secrets savants de son art. A chaque page de ce volume, le lecteur trouvera de nombreux exemples des multiples procédés que le poète lui-même nous dénonce. Remarquons seulement que l’imitation se combine toujours avec l’invention, soit qu’il assemble plusieurs passages d’un auteur ancien dans une élégie, soit qu’il développe ce qui n'était qu’en germe dans son modèle. Ce qu’il veut surtout donner - à ses fruits nouveaux, » c'est « une saveur antique. » Mais il est deux procédés sur lesquels nous insisterons, parce qu’ils sont l'essence même de l'art. Dans Homère, la comparaison est souvent uu tableau (la nature prise sur le fait et fidèlement peinte) que l’on pourrait détacher du p>cme, et qui, pris isolément , serait une épigramm», une petite ode, quelquefois morale et philosophique, une de ces petites pièces à une seule touche comme les Grecs les aimaient. Ainsi, au 17' chant de l'Iliade, Ménélas arrache la vie au bel Euphorbe, le fils de Panlhos : Tel un jeune plant d'olivier, etc. Suppose* un laboureur, le lendemain d'un ouragan, contemplant ses ravages et s écriant, l'amertume dans le cœur : • O jeune olivier, je t'avais élevé dans un lieu solitaire; arrosé par une source abondante, gracieux , plein de sève, tu t’enorgueillissais de fleurs d une blancheur éclatante: soudain accourt la tempête qui t’enveloppe de ses tourbillons, te déracine et

t'étend sur le sol!» Or, maintenant, admettez que cette élégie supposée du laboureur soit signée Simonide, Alcée, Anacréon , etc., ne sera-t-elle pas , pour tout poète qui voudra peindre avec des effets justes et puissants à la façon <1 Homère, le premier terme d’une comparaison dont le second terme, toujours variable, sera au choix et au goût du poète ? C’est ce procédé qu’André employait avec une science incomparable et un art exquis. Quand un petit tableau, dans un auteur ancien ou même moderne, le frappait, il s’en emparait, et le soudait immédiatement à quelqu'une de ses pensées par une comparaison. C’est par ce moyen qu' André lie constamment le passé au présent , la vie antique à la vie moderne. En cela il était inventeur, ou du moins il retrouvait le grand secret de Pindarc, à son insu peut-être et sans l’appliquer encore à la poésie lyrique.

Le second procédé, plus complexe, consistcdans la création par assimilation antérieure. Ce procédé échappe souvent à la critique, et les poètes eux-mêmes ne s’en rendent pas toujours compte. Il faudrait parfois remonter bien liant pour découvrir les sources premières de l’inspiration. Mats, dans André, l’art se laisse saisir à tous les degrés de formation. Ainsi, le lecteur pourra lire la V* élégie du livre III de Tibulle, ensuite l’élégie aux frères de l’ange; voir comment André imite Tibulle, ce qu’il omet, ce qu’il ajoute, ce qu’il modifie : puis, de l'élégie aux frères de Pange, passera la Jeune Captive, et se rendre compte du travail d assimilation et d’appropriation qui a précédé cette création ; comment 1 âme d’ André a été, pour les pensées du poète latin, comme un second moule d'où elles sont sorties renouvelées, rajeunies, fécondées, par une méditation interne et insaisissable. Et, dans celte étude, le lecteur trouvera encore une preuve anticipée de ce que nousallons dire, touchant l’introduction du lyrisme dans le génie d'André.

Quand il voulut, dans le Jeu Je paume , tenter le genre pindarique, le lyrisme n'avait pas encore transformé la nature de son génie ; aussi ne réussit-il pas complètement. Toutes les réflexions morales qui terminent cette pièce, très-justes, très-belles, exprimées en beaux vers, eussent dû être condensées en quel-

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ques phrases tombant de plus haut. Le passé doit éclairer l’avenir. A chaque instant Pindare évoque aux yeux de scs contemporains les ombres des héros passés, et, de l’exemple de divines fortunes ou de soudaines catastrophes, tire une morale supérieure, qui n'est que le poétique résumé des méditations dans lesquelles son récit a entraîné l'âme de ses auditeurs. Mais, si Pindare avait eu à célébrer un événement aussi considérable dans l'histoire de l’humanité que celui du Jeu de Paume, peutêtre n’eut-il pas lui-même complètement dominé son enthousiasme.

Plus tard, dans Y Ode à Charlotte Corday, la forme nouvelle du génie d’André est déjà visible. Et c’est à cette dernière et éclatante transformation, au milieu de laquelle la mort a malheureusement arrêté le poète, que nous voulons faire assister le lecteur. Nous allons voir, sous la double influence de l’amour et de la patrie, le génie d’André tourner au lyrisme et devancer ainsi l’avenir de la poésie française.

Lycoris, Glyc'ere, Camille, telles sont les muses d’André. Dans scs Commentaires sur Malherbe, il blâme le poêle d’avoir fait choix « d’une maîtresse poétique; » il veut qu'on aime réellement la beauté qu’on célèbre. Nous devons donc supposer que les élégies d’André ne sont pas • des vanteries poétiques ; » d’ailleurs, la jeunesse du poète nous en est un sûr garant. Dans sa vie d’étude et de méditation , les plaisirs et les passions avaient leur part. Il cherchait dans les bras de Camille une inspiration qui n'avait rien de factice. Toutefois il aime l’art plus que Camille, et il a raison de dire :

Camille est un besoin dont rien ne me soulage.

Le poète est insatiable et commande à l’amant d’aimer toujours, pour l’inspirer toujours. Mais d’où vient que, si quelque jeune amant ouvre le livre d'André, il ne trouvera pas dans Camille d’élégie qui réponde directement à un besoin de son cœur? C’est justement parce que l’art y domine l’amour; que toutes les émotions y sont définies, tandis que l’amour véritable est un composé d’émotions indéfinies; c’est que, jusqu’à Camille

h ANDRÉ CHÉNFER

inclusivement, André n'aime pas réellement. Mais, au contraire, qu’il ouvre Y Ode à Versailles, et ses yeux, restés secs à la lecture des élégies à Camille, vont se mouiller de larmes subites. Le génie d’André s’est transformé. Son âme (c’est bien son âme cette fois) s’est ouverte à la mélancolie. Fantiy est l’astre adoré vers lequel l’amant sans repos tourne ses yeux jaloux. L’amant désormais domine le poëte; mais il n’y a plus à craindre pour l’art, le poëte en est maître, il en sait tous les secrets, et Vénus- Uranie peut l’inspirer.

Mais la forme elle-même de sa poésie s’élève avec la pensée, et l’élégie atteint jusqu’à l’ode. Fannjr , c’est l’introduction du lyrisme dans l’élégie, de ce lyrisme de l’amour composé de mélancolie, d’extases, d’aspirations idéales, lyrisme encore voilé qui ne se fait entendre dans les vers d’André que comme un chant éloigné et que souvent il faut presque deviner; c’est le son rêveur de la lyre moderne qui vibre dans le lointain. Camille, c’est encore l’élégie de Tibulle ; Fanny, ce n’est pas encore l’élégie de Lamartine.

De même que l’amour chaste, l’amour de la patrie aura une influence toute lyrique sur le génie d’André, lin grand nombre d’élégies sont des méditations en dehors de l’amour. C’est une poésie de sentiment , née de passions toutes personnelles. Mais le poëte est ici-bas appelé à de plus hautes destinées. Son âme se fond dans l'âme humaine tout entière ; ses passions se généralisent ; sa liberté devient la liberté ; la vie privée disparaît devant la vie sociale, et la cause du poëte devient celle de l'humanité. Jadis, aspirant à mourir, quels intérêts le rattachent à la vie ?

« Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,

• Mes écrits imparfaits

Mais après la transfiguration il ne s’agit plus de parents, d'amis, d’avenir, de jeunesse, d’écrits imparfaits; le poëte fait abstraction de tout lui-même et s’écrie :

• Toi, vertu, pleure si je meurs ! >

SA VIE ET SES ŒUVRES

Ce n'est plus André Chénier, c'est tout citoyen immolé aux pieds des lois par l’injustice et le mensonge; c'est la liberté, la vertu elle-même asservie, égorgée ! Ici encore, c’est l’introduction du lyrisme dans la méditation, qui, pour des pensées nouvelles, veut une forme nouvelle ; c’est le poète qui conduit son âme au combat sur le rhythme guerrier qui menait Sparte à la gloire. Et si quelque dernière et sainte affliction plus personnelle, si quelque regret de la vie, de la lumière, de l'amour, le trouble encore , le poëte aura soin de voiler aux yeux scs préoccupations peut-être trop tendres et trop humaines, mais il en animera l’âme virginale d'une jeune captive, touchante personnification de la muse éplorée du poêle.

Ainsi le talent d’André, à mesure qu'il se développe, se transfigure dans la pensée et dans la forme, et s'élève jusqu'au lyrisme. Ce mouvement ascensionnel est très-remarquable dans Chénier, et explique pourquoi, né et mort dans le dix-huitième siècle , il appartient au dix-neuvième.

Nous n'entrerons pas ici dans de longs détails sur la langue et sur le style du poëte ; les notes et le Lexique initieront le lecteur à tous les secrets d'André. Son vocabulaire est riche, non pas à la façon des poëtcs modernes, mais riche en mots justes et précis. Nous étonnerons peut-être en disant qu'il n’y a pas dans toutes scs oeuvres un seul néologisme. L'emploi de mots nouveaux était un défaut qu'il blâmait beaucoup dans Mirabeau II se trompe rarement dans l’emploi d'un mot; il en connaît la portée, la valeur, non-seulement dans son usage accoutumé, mais dans son origine. 11 aime à redonner à un mot son sens primitif, souvent oublié pour le sens figuré, et à lui rendre tous les sens qu'il avait en passant de la langue latine dans la nôtre, et que nos vieux écrivains lui avaient conservés. En résumé, comme nous l’avons déjà dit, sa préoccupation constante est d’enrichir la langue française de ses propres richesses.

Quant au rhythme de ses poésies , deux strophes également harmonieuses sont celle de l’ Ode à V triai lies et celle de la Jeune Captive. Parmi les poëtes connus , nous ne savons que Racan

m ' ANDRÉ CHÉNIER

qui les ait employées, la première, dans un hymne ; la seconde, dans la traduction de deux psaumes. Ronsard, Malherbe, Racine, la Fontaine, ont toujours, dans ce genre de strophes, employé le vers de six syllabes au lieu du vers de huit, ce qui est moins harmonieux.

Le rhythme le plus nouveau, le plus original, c'est celui des ïambes. Mais ce nom d’ïambes consacré par le public, et dont nous sommes obligés de nous servir pour nous faire entendre, est fort loin d'être juste. Les Grecs appelaient vers ïambique, le vers composé de pieds appelés ïambes. Le mot ïambes, était synonyme de vers satiriques , parce que les vers satiriques étaient généralement écrits en vers ïambiques; appliqué aux pièces d’André Chénier, ce mot n’a plus de sens, puisque les vers dont elles se composent n’ont aucun rapport avec les vers ïambiques. L’innovation qu’ André introduisait dans la poésie française avait une autre raison d’être. Les Grecs se servaient du vers hexamètre (dactylique) dans le poème épique et dans l’idylle; mais ils avaient senti que, lorsque la poésie devient l’expression de sentiments, de passions personnelles, elle doit, tout en n’abandonnant pas son caractère de grandeur, de dignité, s'approcher cependant de l’enthousiasme lyrique. Une mesure plus vive, un rhythme plus varié, plus expressif, était donc nécessaire ; on l’obtint par la succession perpétuelle de deux vers inégaux, du dactylique hexamètre et du dactylique pentamètre. C’est ainsi, avec le vers héroïque et le vers élegiaque , que les Grecs composèrent leurs élégies, et que Tyrtée enflammait les guerriers. Les Latins prirent ce système des Grecs ; c’est celui de Catulle, de Tibulle, de Properce, d’Ovide. Horace en fit des emplois remarquables. En l’introduisant dans la poésie française, c’était réellement l’élégie lyrique que créait André Chénier.

Si maintenant nous examinons la construction intime des vers, nous toucherons à une innovation qui fut une révolution dans l’art. En lisant les vers grecs, on est frappé de la liberté du poêle au milieu de tant de règles prosodiques. Tout en rangeant, coordonnant les mots selon les lois voulues, il reste libre de développer sa pensée, de la suspendre, de l’arrêter soudain

SA VIE ET SES ŒUVRES

clans un brusque repos, sans être astreint à faire coïncider une harmonie immuable, qui se reproduit presque la môme à chaque vers, avec l’harmonie complexe et multiple de la pensée, qui n’admet d'autres lois que celles du génie.

Le seizième siècle avait introduit ce libre système dans la poésie française; mais le dix septième, qui Et en tout triompher le principe d’autorité, proscrivit cette liberté ou ne la toléra que sous le nom de licence. C’est à cette licence cependant que la poésie dramatique dut, au dix-septième siècle, ses plus saisissants et ses plus puissants effets. Au surplus, en dehors du théâtre, la Fontaine protestait. Le dix-huitiènte siècle continua les errements du dix-septième. Cependant Voltaire, qui certes n’était pas lyrique, mais qui avait le goût sùr en toutes choses, sentait et disait que

souvent la césure

Plaît je ne sais comment, en rompant la mesure.

En rompant la mesure, Chénier fit une révolution dans l’art et légitima les poétiques efforts du seizième siècle. C’est dans cette voie de complète liberté que le dix-neuvième siècle a suivi le jeune maître. Jusqu'alors la science de la prose avait dépassé celle de la poésie. Le vers d’André Chénier, et le vers moderne, plus savant encore, ont des secrets inconnus à la prose la plus concise et la plus serrée.

Ap ri* les questions diverses que nous avons soulevées, nous devons enfin conclure.

Il serait difficile de définir exactement le rang qu’occupe André Chénier dans la littérature française. Comme les dieux, les poètes ne veulent pas être comparés entre eux. Au sommet du Parnasse peut trôrfer majestueusement un Homère; mais audessous les rangs se confondent. Cependant les poètes modernes révèrent André Chénier et célèbrent en lui le premier pontife d'un art nouveau; son nom a retenti sur toutes les jeunes lyres de ce siècle, et l’on pourrait dire de lui ce qu’un ancien disait d’un poète mortellement frappé, comme André, à la fleur de l’âge : « Uranie enfanta Linus, ce fils bien-aimé, que, parmi les

liv ANDRÉ CHÉNIER

mortels, aèdes et joueurs de cithare, tous, pleurent dans les festins et dans les chœurs, invoquant Linus au commencement et à la fin de leurs chants. »

André est de la famille des Théocrite, des Virgile, des Horace, des Racine, des La Fontaine , et désormais classique comme eux. Le temps ne détruira rien du monument qu’il a laissé inachevé ; on en rassemblera les moindres fragments , et partout on recherchera les traces de ce jeune et puissant génie.

La plus belle espérance de la poésie française est dans ce lyrisme que nous avons vu s'introduire insensiblement dans le génie d’André. Déjà le dix-neuvième siècle s’est ardemment élancé dans celte voie nouvelle ; ses pas marqués en avant attestent que, s'il n'a pas atteint le but, il s'en est du moins rapproché. La langue française brisée, ployée à tous les rhythmes , à tous les modes, a acquis cette merveilleuse souplesse que jusqu'alors possédait seule la langue grecque. Moins harmonieuse, elle est faite pour les hommes du Nord. Le lyrisme l'a fécondée, et toute l’Europe la parle. N’cst-ce pas dire qu'au moment où toute l’Europe frissonne du désir de la liberté, on peut espérer qu’un poète, l’égal de Pindare, surgissant du sol français, pénétrant l’esprit de l’histoire, comme Pindare l’esprit des fables, semant la fraternité au milieu de toutes les races affranchies, saura, par le prestige de la poésie, les entraîner vers le but idéal de l’humanité? Et, même au milieu de cette grande époque démocratique et littéraire que déjà nous pouvons entrevoir, et qui aura ses heures difficiles, le souvenir d’André Chénier ne sera point inutile, car, si un jour le despotisme des Césars ou des Collotd’Herbois s'appesantissait encore sur l’Europe , il rappellerait au poëte que son devoir est de défendre les lois, et qu’il trouve souvent ses plus belles inspirations au pied de l'échafaud, en mourant pour la liberté.

APPENDICE

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