‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 9 sur 424 · I.IX · texte numérisé non relu

I.IX

des poésies des deux frères, en insérant à la suite de cette pièce des fragments d’un poème épique d’André Chénier, où l’on trouve à la fois la simplicité de Théocrite et le sublime d'Homère. En finissant, nous signalerons ici les titres des ouvrages d’André Chénier restés inédits : Le plan d'un poème fur la conquête du Pérou , des fragments d’un Art d’aimer, un poème hébraïque, et plusieurs livres d’élégies. »

Or le poème épique dont Fayolle publiait les fragments, c'était le Mendiant. Malheureusement il y était à peu près défiguré. Fayolle avait eu la malencontreuse idée de remplacer beaucoup de passages par quelques lignes de prose (il en avait averti le lecteur), et souvent d’altérer un vers entier pour coudre la poésie d’André à sa prose.

Ainsi, comme on le voit, avant 1819, les manuscrits avaient été vus cl lus par un grand nombre de personnes, et avaient passé en plusieurs mains. Beaucoup de morceaux avaient été publiés, et la presque totalité des poésies était désignée à la publication.

En 1X19. M. Daunou mit enfin à exécution le projet qui avait séduit Chènedollé. 11 y avait un classement, un choix a faire, l’impression à surveiller, une notice à écrire. M. H. de Latouche fut choisi pour ce travail. L'édition parut sous ce titre ; < F.urres complètes d’André de Chénier. Paris. Peaudouin frères, foulon etC‘f, libraires, 1819. La notice biographique était assez vague, et, vers la fin, la vérité faisait place à la légende. En examinant attentivement ce volume, on s’aperçoit qu’il fut composé avec beaucoup plus d'habileté superficielle que d’art véritable. M. de Latouche oublia que les œuvres d'André avaient déjà les suffrages des esprits les plus distingués du temps, et qu'il devait donc donner une édition durable, et non se préoccuper de mettre André Chénier à la mode. Quelques pièces y étaient gravement altérées; r Ihjmne. aux Suisses de C/uiteuurieux s'arrêtait au seizième vers. On était en 1820, et M. de Latouche, avec une prudence pleine de courtisanerie, évitait à ses nobles contemporains le désagréable souvenir de Cobleutz. 1. 'Ode à Marie-Joseph n’avait que deux strophes; mais ici nous n'avons pas le courage de blâmer ; il fallait laisser dormir tous les absurdes bruits touchant la querelle des deux frères. Enfin les ïambes composés à Saint-Lazare étaientdisloqués, coupés, hachés, et par suite la pensée, et un peu l'âme d’André; mais il importait peu, on voulait toucher le public et vendre le volume. On réussit. L'édition fut promptement épuisée. En 1820, les mêmes libraires firent une réimpression de l’ouvrage, une réduction in-18. Peux ans après, en 1822, une réimpression fut encore jugée nécessaire ; l’ouvrage avait eu un plein succès. Mais, si nous avons accusé M. de Latouche de quelques coupures et de quelques suppressions, nous devons dire qu’il eut le bon goût de respecter le texte, et qu’il mitun soin presque scrupuleux à ne pas l'altérer. 11 y eut bien çà et là un mol changé ou une rime enrichie, mais le nombre des vers qu’il modifia ne se monte pas à plus de vingt. M. Émile Dcscliamps, qui a connu personnellement M. de Latouche., nous l'a positivement affirmé, et on en est intimement convaincu après une lecture attentive. Il n’en fut pas toujours ainsi. En 1824 et 182ü, on édita les œuvres complètes de Marie-Joseph, et on imprima à la suite les œu-

APPENDICE

vres d’André. L’ouvrage, imprimé chez Didot, parut sous ce titre : Œuvres posthumes d’ André Chénier, augmentées d'une notice historique par M. IL de La touche , revues , corrigées et mises en ordre par D.Ch. Robert. Paris , Guillaume, 1826. M.de Latouclie n’y fut pour rien, mais M. Robert y fut pour beaucoup trop. C’est à lui qu’on est redevable de toutes les altérations du texte.

Quelques années plus tard , M. de Latouclie publia la Vallée aux Loups, Dans un chapitre consacré à André Chénier, il donna de nouveaux fragments, et, en 1833, parut une nouvelle éditiou : André Chénier , poésies posthumes et inédites. Nouvelle et seule édition complète; 2 roi, *71-8°. Paris , Charpentier et Eug. Rendttel, 1833.

Avec raison M. de Latouclie rétablit le texte de la première édition, qui était celui d'André; mais dans la notice il intercala la légende des trois portefeuilles; il composa même une préface destinée, disait-il, par André, au portefeuille n° I. Ou le voit, M. de Latouclie brodait de plus en plus.

Vers cette époque, il sc passa, dans un certain monde littéraire, un phénomène assez curieux. Béranger était un des dieux d'alors. Mais, au milieu de sa gloire, il était dévoré par un regret, celui de n’avoir jamais étéinitiépar ses études à la belle antiquité. 11 sentait, et ce fut pour lui un chagrin constant, qu’il u' avait réellement pas , bien qu’il l’eût dit, éveillé les abeilles de l’Hymettc. De plus, il avait un faible : il aimait à dispenser la gloire et à faire grands de petits poêles. D’abord de bonne foi sans doute, ensuite par entêtement, les lauriers d'André lui portant un peu d’ombrage, il répétait sans cesse que les poésies d'André étaient de De Latouclie. L’auteur de la V allée aux Loups nia certainement (ses vers d’ailleurs parlaient pour lui), mais la fatuité n’était pas son moindre défaut, et il laissa sans doute entrevoir qu il avait beaucoup paré son poète pour le montrer en public. I,a coquetterie de l’un servit à la ruse de l’autre, et Béranger s’appliqua désormais à ne plus voir dans son protégé que Vinvenleur ingénieux d’André Chénier. Cette incroyable et ridicule opinion, dans laquelle il persista toute sa vie, il la reproduisit dans sa Correspondance (tome 111, p. 291) (1), sans songer que confondre Chénier et de Latouclie, c’était faire preuve d’un goût douteux en poésie. Il a encore reproduit cette assertion, et cette fois à propos des ïambes, dans Ma Biographie , p. 193. 11 appelle de Latouclie « grand faiseur de j)astiches » , et il dit des ïambes : « Tout le monde sait aujourd'hui que ces vers sont de De Latouclie . » Béranger allait trop loin. Il n'aurait eu qu’à en exprimer le désir, pour qu’on lui mit entre les mains les manuscrits dont il niait l’existence. Et, pour en finir avec ces mesquineries littéraires, nous déclarons que nous avons tenu dans nos mains, et vu de nos propres yeux, les ïambes composés à Saint- Lazare, et conservés comme nous l’avons dit. Ils sont écrits sur deux petits feuillets, qui ont chacun, à peu près, 12 centimètres de long, sur 4 de large. L’écriture est fine, serrée, difficile à lire. Les ïambes,

(1) Voyez à ce sujet une note de M. Sainte-Beuve, dans le Chateaubriand , tome II, p. 303.

BIBLIOGRAPHIE lxi

séparés par de Latonchc, n’en forment qu’un seul; il n’y a pas de lacune. Malheureusement nous ne les avons pas tenus assez longtemps entre les mains pour retenir de mémoire les vers remplacés par des points (1).

Il aurait presque fallu une loupe pour bien les lire. Nous avons reconnu la disposition générale, et nous avons souvenir d'une particularité qu’il est bon de noter. Au-dessus du vers : • Mille autres moutons comme moi •, on lit Cres. d'E , et en effet la pensée d’André est bien imitée d’un fragment du C resphonte d'Euripide.

Reprenons notre récit bibliographique. En 1839, M. Sainte-Beuve eut entre les mains les manuscrits. Il rétablit dans son ensemble le poème A' Hermès, et donna de nouveaux et précieux fragments. M. Sainte-Beuve prit tout ce qu'il était possible et convenable de publier. Il ne resta plus entre les mains de M. Gabriel de Chénier que quelques vers inédits, fragments sans suite et sans beaucoup d’intérét, qui n'auraient pas grossi de plus d'une page l'œuvre désormais complète d'André Chénier. L’article de M. Sainte-Beuve précéda la dernière édition qui parut la même année : Poésies d'André Chénier, précédées d’une notice par M. H. de f.atouche, suivies de notes et jugements, etc. Nouvelle édition, ornée d'un portrait d'André Chénier. Paris, Charpentier, 1839. Celte édition, qui fut clichée, et qui fournit plusieurs tirages successifs, plus complète que les précédentes, reproduisait le travail de M. de Sainte- Beuve sur V Hermès, les fragments qu’il avait donnés, et les jugements qu'avaient portés sur André les maîtres de la critique moderne. Le volume était mieux composé, les pièces mieux classées; mais on avait mal heureusement rétabli presque partout le texte altéré de l'édition Robert. Pour la première fois on donnait un portrait d'André Chénier. La peinture faite par Suvée, à Saint-Lazare (2), avait appartenu d'abord à M. de Vérac, et passé ensuite aux mains de M. de Cailleux ; en 1838, elle fut gravée par M. Henriquel Dupont.

Les CE livres en prose imprimées en 18)9, chez Beaudouin.et qu’on avait jointes à l’édition dc182B, ont été définitivement imprimées séparément des poésies, chez Charles Gosselin, Paris, 1830, arec une notice historique sur le procèsd’André Chénier, par te bibliophile Jacob.

Le Commentaire sur Malherbe, qui se trouvait sur un exemplaire de Malherbe, édition Barbou , 1770, et que possédait M. de La Tour, a paru en 18-12, joint aux Œuvres de Malherbe ; Paris, Charpentier.

(1) La première fois que nous nous présentâmes chez M. Gabriel de Ché'nier, il nous mit entre les mains plusieurs manuscrits d'André, entre autres les ïambes dont nous parlons ici et les fragments de l’ Hermès. Après avoir In plusieurs des fragments que M. Sainte-Beuve avait déjà publiés , nous reconnûmes , aidé par les explications de M. de Chénier, les dispositions générales des ïambes. Nous pensions qu'il nous serait permis dans une seconde visite de les lire à loisir, de les dé'rhiflrer, et nous emportâmes l'espérance de les faire connaître un jour au public; mais, quand nous retournâmes chez M. de Cliénier, toutes nos espérances durent s’évanouir devant un refus formel dont nous ignorons le motif. Nous regrettons que le neveu d'André Chénier n’ait pas voulu prêter son concours a notre édition.

(2) C'est d'après cette peinture que David d’Angers a fait le buste d’André Chénier,

APPENDICE

L'apparition des oeuvres d'André Chénier donna lieu à de nombreux articles de critique, dont les principaux sont ceux de Raynouard, Journal des Suçants, 181Ü ; de Nepomucène Lemercier, lier ue encyclopédique, 1819 ; de Loyson, Lycée français, 1819.

A mesure que les éditions se succédèrent, André Chénier prit définitivement sa vraie place ; il fut classé parmi les maîtres, parmi les classiques, parmi les anciens, et, dès 18‘.’9, c'est à ce point de vue élevé que se place la critique française. On étudie André comme Racine, comme La Fontaine, et plusieurs articles sont des chapitres de l'histoire de la littérature française. Nous citerons de M. Sainte-Beuve : les Pensées de Joseph Delorme, 1829; lUathurtn Reynier et André Chénier, août 1829; Quelques Documents inédits sur André Chénier, 1 •'''février 1839 ; un Factum contre André Chénier, juin 1811; André Chénier, homme politique, mai 1851. Le troisième de ces articles était une réponse à un article de M. Frémy, le seul détracteur qu'ait eu André, publié dans la Reçue indépendante du 10 mai 1811. — De M. Gustave Planche, un artieledans ta Revue des Deuar-Mondes, du 15 juin 1838. — De M. Villeuiain, un chapitre de V Histoire de la littérature française au XV HP siècle. — De M. Saint-Marc Girardin, un chapitre intitulé; de la Poésie pastorale au commencement du XIX’ siècle, dans le cours de littérature dramatique. — De M. Gcru7.cz, Histoire de la littérature française pendant la révolution. — De M. N'isard, un chapitre de V Histoire de la littérature française. Dans les cours publics les suffrages de M. V. Le Clerc et de M. Patin n’ont pas manqué non plus à André Chénier.

Parmi les œuvres d'imagination, il faut mettre en première ligne le roman de Stella, de M. Alfred de Vigny (1). Ce livre a donné lieu à une brochure de M. G. de Chénier, fils de Sauveur Chénier : la Hérité sur la famille de Chénier , Paris, 1814. Dans cette brochure, l'auteur parait toujours craindre d'en trop dire et s'étend inutilement sur des personnages dont le nom n'appartient ni à la littérature ni à l’histoire. Pour la première fois que la famille daignait donner elle-même quelques renseignements sur André, on devait s'attendre à plus de communications.

L'n poète, M. Jules Lefèvre-Deumier, habitant la maison oû André avait été arrêté à Passy, s’entourant de quelques chères reliques, a consacré de beaux vers à André dans un volume de poésies intitulé : le Parricide. Comme poétiques témoignages, nous aurions pu rassembler des vers d’Alfred de Musset, de Sainte-Beuve, d’Antony Deschamps et d'Émile Deschamps.

Mais, parmi les écrivains dont nous avons énuméré les travaux, il est juste de mettre au premier rang M. Sainte-Beuve et M. Villemaiu. La critique de M. Villcmain est éloquente ; il y a, dans les pages qu'il a consacrées à André Chénier, l'émotion d'un véritable enthousiasme.

Quant à M. Sainte-Beuve, avec l'autorité d’un goût pur, éclairé, ingénieux et délicat, il s’est attaché à la jeune gloire du poète. Le premier, il a proclamé Chénier un maitre, un classique, un ancien. Mais,

(1) Pour tout dire, citons un roman de M. Méry : André Chénier ; et un drame de M. Julien Dallière : André Chénier.

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