‹ Poésies de BenseradeChapitre 33 sur 48 · ETC · texte numérisé non relu

ETC

Rupture.

STANCES

PUISQUE vôtre superbe cœur Ne veut plus de tous mes services, Et que ma patiente humeur Se rebute de vos caprices; Que vous êtes lasse de moy, Que je veux reprendre ma foy Et vous reprendre aussi la vôtre ; Débarrassez de tant de nœuds, Disons-nous adieu l'un à l'autre.

Et là-dessus rompons tous deux.

Réglons-nous mieux à l'avenir Sur toutes nos fautes passées, Ou mettons-en le souvenir Au rang des choses effacées;

Renvoyez-moy tous mes poulets, Reprenez tous vos bracelets, Vos bijoux et toute autre chose :

Ce sont gages qu'amour a faits ; Et si nous supprimons la cause, Il faut supprimer les effets.

Au reste j'appréhende peu Qu*on m'accuse d'ingratitude :

Si vous obligeâtes mon feu, Vous payâtes ma servitude.

J'eus part à vôtre affection.

Par ma sotte soumission; Et par un tourment incroyable N'a-t-on pas trop cher acheté Le plaisir le plus délectable Quand il coûte une lâcheté?

Ne craignez pas que mon courroux Affecte une fausse victoire.

Ni que, pour me venger de vous, Il fasse brèche à vôtre gloire :

Vous devez en toute façon, Comme vous l'êtes de soupçon^

De la crainte être délivrée ; Il faudroit, pour le mauvais tour, Que vôtre amour vous eût livrée A la mercy de mon amour.

Mais en cela nul ne sçauroit

S'armer que d'un faux avantage,

Soit qu'il ait été mal-adroit,

Soit que vous ayez été sage;

Même eussiez-vous, ce qui n'est point,

Favorisé du dernier point

La passion que j'ay sentie,

Je ne sçaurois sans lâcheté •

Prendre vôtre honneur à partie

Contre vôtre infîdéUté.

Non, non, quoy que je veuille agir

Contre vous et pour vous déplaire,

Je ne vous puis faire rougir

Que de vôtre humeur trop légère ;

Aussi n'entreprendray-je pas

De ternir icy vos appas

Par une plainte mal formée ;

Seulement vous veux-ie blâmer

3o STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES-

De souffrir d'être bien-aimée.

Et ne sçavoir pas bien aimer.

Quand le Ciel, par un coup fatal.

Nous fit entrevoir l'un et l'autre.

Pour nôtre bien, pour nôtre mal, Vous fûtes mienne et je fus vôtre.

Il est vray que je trouvay doux Mille appas qui brilloient en vouS A l'éclat de vôtre présence; Ils m'ébranlèrent un petit; Mais vôtre seule compîaisance Fut le charme qui m'abbatit.

D'un accueil vraiment gracieux Vôtre accueil eut les apparences, Et dans la douceur de vos yeux Je vis rire mes espérances. Mon cœur fut tout à vôtre gré; Et quand je vous l'eus consacré Avec la passion extrême Dont il étoit si travaillé, Vous l'alliez demander vous-même, Si je ne vous l'eusse baillé.

Vous l'eûtes, et je fus ravy De vous en voir la seule reine; Jamais pauvre cœur asservy N'aima tant ses fers et sa peine :

Ce vous devoit être un trésor, Que vous posséderiez encor, Et tout entier et sans réserve, Si l'amour vous eust enseigné Cette^prudence qui conserve Ce que le mérite a gagné.

Mais rien n'est étrange en ce point ; Les fruits d'une grande largesse Sont des fruits qui ne croissent point Au champ d'une grande jeunesse :

Entretenir des feux constans Est une leçon dont le temps Vous doit faire l'apprentissage.

Ainsi, qui vous en contera Ne fera rien qu'à l'avantage Du dernier qui vous aimera.

Le mal est que vôtre beauté, Pour qui maintenant on soupire,

Ne sçaura cette vérité

Que sur la fin de son empire ;

Enfin vous voudrez essayer

Pour vôtre profit employer

Cette nécessaire science ;

Il sera trop tard quelque jour,

Et vous aurez de la constance

Lorsque l'on n'aura plus d'amour.

N'allez pas vous imaginer

Que ce que vous venez d'entendre

Soit afin de vous détourner

Du dessein que je vous voy prendre.

Il me plaît, puisqu'il vous a plu;

Comme vous j'y suis résolu;

Si c'est vôtre honneur, c'est ma gloire

Et de bon cœur je vous promets,

Si vous en perdez la mémoire,

De ne m'en souvenir jamais.

On auroit tort de vous blâmer.

Chacun suivant ce qu'il veut suivre; Sans nous voir et sans nous aimer.

Nous n'avons pas laissé de vivre;

Et comme il m'importe bien peu, Après avoir éteint mon feu, Qu'avec vous tout le monde en rie.

Souffrez, dans le temps que je perds. Que j'en fasse une raillerie, Après en avoir fait des vers.

A Monsieur Esprit, premier Médecin de Monsieur. SONNET.

ESPRIT, qui de si loin ramenez la santé. Qui guérissez les maux par une simple œillade, Et qui rectifiez avecque sûreté Cet art qui sçait si bien faire un mort d'un malade,

Vous avez guéri Ludre, et je me persuade Que vous en concevez une noble fierté; Déjà son teint revient, déjà tout paroît fade Auprès de cette jeune et charmante beauté.

De quelle conséquence est une telle cure ! Il n'est point d'accident que je ne me figure Au-dessous du malheur dont vous la préservez.

Hélas! sa guérison n'est guère moins funeste, Et, pour une personne icy que vous sauvez, Peut-être coupez-vous la gorge à tout le reste.

Sur la ville de Paris.

SONNET

RIEN n'égale Paris; on le blâme, on le loue; L'un y suit son plaisir, l'autre son interest; Mal ou bien, tout s'y fait, vaste et grand comme il est : On y vole, on y tuë, on y pend, on y roue.

On s'y montre, on s'y cache, on y plaide, on y joue; On y rit, on y pleure, on y meurt, on y naist : Dans sa diversité tout amuse, tout plaist, Jusques à son tumulte et jusques à sa boue.

Mais il a ses défauts, comme il a ses appas, Fatal au courtisan, le roy n'y venant pas ; Avecque sûreté nul ne s'y peut conduire :

Trop loin de son salut pour être au rang des saints.

Par les occasions de pécher et de nuire.

Et pour vivre long-temps trop prés des médecins.

Sur une voye de bois.

STANCES

PENDANT ce froid cuisant, vous me comblez de joye De me vouloir ainsi parer de sa rigueur; Et, quand je suis sans bois, m'en promettre une voye, C'est une douce voye à me gagner le cœur.

Quoique je ne possède encor qu'en espérance Un trésor en hyver si doux et si plaisant, J'en ressens toutefois des effets par avance. Et l'offre me réchauffe au défaut du présent.

Je sçay que, l'acceptant, ma honte est évidente, Et qu'un autre que moy serôit plus circonspect; Mais j'avoue à vos pieds, aimable Présidente, Que je trem.ble de froid autant que de respect.

Un amour effectif en mon âme préside.

Qui tient la bagatelle indigne de ses vœux; Et c'est bien, ce me semble, aller droit au solide Que prendre des cottrets plutôt que des cheveux.

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. Sy

Pour un si grand bien-fait, dont je m'efforce d'être Reconnoissant vers vous autant que je le puis, J'en useray des mieux, et feray bien connoître De quel bois je me chauffe, et quel homme je suis.

A tous autres objets je feray banqueroute, Mes fiâmes brûleront sous vôtre digne aveu, Et vous n'aurez pas lieu de révoquer en doute Que vôtre seule grâce ait allumé mon feu ;

Qu'auprès de vos ti-sons, d'une veine ampoullée, Pour vous je traceray des vers nobles et hauts; Car il n'est rien si doux, au fort de la gelée, Que de songer en vous quand on a les pieds chauds.

Tenez-moy donc parole, et vous donnez la peine D'envoyer, s'il vous plaist, vos faveurs jusqu'icy, Et songez qu'il en faut une charette pleine Pour le soulagement d'un amoureux transy.

Jalousie.

STANCES

J'avois la fièvre ardente, et, comme en frénésie , Dedans mon triste lit j'en sentois les assauts; Cependant une jalousie Etoit le plus grand de mes maux.

Un rival prend son temps, choisit son avantage , Et vient voir la beauté qui cause mon ennuy;

Il est sot et me fait ombrage ,

Car elle est sotte comme luy.

Bien mieux que ses discours mon mal la persuade ; Et, si je perds le fruit qui devoit être mien.

C'est parce que je suis malade,

Et que l'autre se porte bien.

Elle ne fit jamais de si grossière faute;

Cet esprit, qui ne peut former un bon dessein , Croit qu'un badin qui danse et saute Vaut un honnête homme mal sain. .

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. Sg

Elle vient à mon lit, elle me plaint sans cesse. Et voudroit, me voyant de tous mes sens perclus,

Me faire passer pour tristesse

Son désordre et ses yeux battus.

Pour mieux dissimuler, elle en veut à ses charmes,, Et cependant, au point qu'elle pleure mon mal ,

Je lis dans ses yeux tout en larmes.

Un rendez-vous à mon rival.

Cette affectation au dernier point me blesse; Et lors, si je pouvois, étant bien amoureux,

Faire vertu de ma foiblesse.

Combien je serois généreux.

Mais le Ciel, dont je suy la fatale ordonnance, Luy qui ne les veut pas obliger à demy ,

Veut encor que mon impuissance

S'entende avec mon ennemy.

Tout le monde est aux champs, il est seul avec elle , Et peut bien triompher de sa jeune pudeur, S'il brûle autant pour l'infidelle Qu'elle ressent pour luy d'ardeur.

Je ne le puis nier, ce fut avec justice

Qu'elle eût pitié de moy quand il en fut saison;

Mais elle peut bien par caprice

Ce qu'elle fit lors par raison.

Hélas! il me souvient qu'au fort de mon martyre, A pas lens et craintifs, dans l'ombre de la nuit,

J'alloLs afin de le luy dire

Sans faire scandale ni bruit.

Mais, bien que d'eHe-même un autr-e ait la victoire,- Qu'elle perde à son gré la honte et la pudeur,

Pourveu qu'elle n'ait pas la gloire

De nous faire perdre le cœur.

Quoique je me courrouce et que je me dépite , Me désespérer tant et me plaindre si haut,

Ce n'est que prêcher son mérite

Et que publier mon défaut.

Il faut bien qu'à son rang tout le monde l'adore; Pas un de cet honneur ne doit être privé ,

Et j'ay tort d'y prétendre encore,.

Puisque mon règne est achevé.

Amans, qui la servez avec persévérance , Ne désespérez pas de voir vos vœux contens; Ayez un peu de patience, Chacun de vous aura son temps.

MADRIGAL

JE languis dans les fers d'une jeune merveille, Depuis que ses beautez ont surpris ma raison; O cruelle justice ! ô rigueur sans pareille ! Après qu'on m'a -volé, on me met en prison.

CNQ^-^ÎÎ^ÊP

42 STANCES, SONNETS, EPICRAMMES.

Contre un Laide.

STANCES

BIEN que nous soyons seuls, vôtre crainte est frivole, Fiez-vous-en à mon respect :

Ne tremblez point, cruelle, et que je vous cajole Sans que mon feu vous soit suspect.

Vous n'êtes pas trop laide, et nature un peu chiche

Vous a traitée honnêtement.

Mais avec tout cela, si vous n'étiez point riche.

Où trouveriez-vous un amant?

Vos yeux au gré des miens ont une foible amorce , Et ne versent qu'un jour obscur;

Je pense, toutefois, qu'ils ont beaucoup de force, Mais c'est que je suis un peu dur.

Que sçait-on si jamais vous n'allumez de fiâmes ,

Et ne plaisez à d'autres goûts?

Cependant, je m'accorde avec toutes les femmes,

Et je tiens mon cœur contre vous.

Vôtre bouche en riant fait que mon nez rechigne

Du noir désordre de vos dents, Sans que je leur impute une vapeur mahgne

Qui vient peut-être du dedans.

J'aime sur vôtre front cette guerrière audace Où l'on voit l'amour en courroux:

Et ce poil tout brûlé vous sert de bonne grâce , j Puisqu'il vous sert sans être à vous. '

Parmy vos agrémens, nature désavoue

Une si gluante splendeur, Et ce rouge acheté, qui dessus vôtre joue

Fait l'once de la pudeur.

Vous n'avez bras, ni mains, teint, ou lèvres vermeilles;

De gorge, il ne s'en parle point :

On se mocque chez vous de ces riches merveilles

Et de jeunesse et d'embonpoint.

Aussi tant de beauté n'est pas un avantage Qui serve d'un grand ornement :

Si vous n'êtes pas belle, au moins êtes-vous sage Ou la serez incessamment.

44 STANCES, SONNETS, éPIGRAMMES.

Une belle se damne; on la presse, on l'enflâme.

On fait contre elle cent efforts :

Afin de vous sauver, le Ciel a mis vôtre âme

En sûreté dans vôtre corps.

Ce sera pour vos biens, si Ton vous importune;

Et si quelqu'un vous aime un jour, Afin de le blesser, il faut que la Fortune

Dérobe des traits à l'Amour.

Si le cœur vous en dit, et si vôtre âme goûte

Les appas d'un si doux péché , Achetez un galand: quelque cher qu'il vous coûte,

Vous aurez toujours bon marché.

Vous le verrez tout bas, demandant son salaire^

Soupirer d'un ton obligeant; Quelque chétif qu'il soit, s'il travaille à vous plaire,

Il gagnera bien son argent.

Qu'il sera malheureux, s'il faut qu'il se propose

D'acquérir l'esprit par le corps!

L'amour qu'on vous témoigne est une étrange chose.

Quand le respect en est dehors.

Quelques vœux qu'en secret un amoureux vous offre ^

Encore qu'il vous presse bien, Prenez garde à la bourse, et fermez vôtre coffre;

Après cela, ne craignez rien.

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