CHANSON
PAR mes regards, jugez de mon martyre, On me défend, Cloris, de vous l'expliquer mieux Quelle pitié, d'en avoir tant à dire, Et de n'oser vous parler que des yeux!
Je suis heureux, dans un si beau supplice, Expirant sous les traits dont vous blessez les Dieux;. Mais permettez que mon cœur éclaircisse Par un soupir oe que disent mes yeux.
Vers de Mademoiselle Pascal ^ pour une Dame de ses amies, sous le nom d'Amarante, amoureuse de Thyrsis.
STANCES
IMPRUDENTE Divinité, Injuste et fâcheuse chimère, Dont le pouvoir imaginaire Tourmente une jeune beauté.
Amour, que ton trait est nuisible, Et que tu parois insensible A tant de plaintes et de vœux !
Alors qu'Amarante soupire, Thyrsis est exempt de tes feux Et ne connoît point ton empire.
Tandis que ses yeux innoccns Enchantent le cœur d'Amarante,
Et que cette flâme naissante A déjà des effets puissans, Cette belle par une œillade Montre qu'elle a l'esprit malade, Et qu'elle chérit sa langueur.
Mais ta rigueur inconcevable Rend cet adorable vainqueur Autant insensible qu'aimable.
La grâce qu'on voit en son port, Et sa douceur incomparable.
Est un écueil inévitable Où sa raison perd son effort.
Son ardeur, qui toujours augmente, Devient enfin si véhémente Qu'elle ne la peut plus cacher:
Chacun de nous la voit paroître.
Et le seul qu'elle veut toucher Seul ne sçait pas l:i reconnoître.
Peut-être, s'il sçavoit un jour
L'ardeur de cette belle fîàme,
La pitié feroit en son âme 1
Ce que n'a jamais pu l'amour. \
Mais tant de soupirs qu'elle pousse.
Par une voix plaintive et douce, Ne découvrent point ses désirs ; Son Thyrsis n'y peut rien comprendre, Et ne pousse point de soupirs, Puisqu'il ne les sçait point entendre.
Jeune et capricieux enfant, Que tu te vas donner de blâme !
Pour avoir pu vaincre une femme, Crois-tu te voir plus triomphant?
Non, non; mais par cette injustice Tu montres bien que ta malice Est jointe avec peu de pouvoir :
Si la force suivoit tes armes, Thjrsis pourroit s'en émouvoir, Ou du moins connoître tes charmes.
Et toy, dont j'ay dépeint l'ardeur, Aimable et divine Amarante, Si ton âme n'en est contente.
Il faut en blâmer ma froideur ; Si ce qui te rend insensée Pouvoit échauffer ma pensée,
J'y travaillerois plus d'un jour; Mais je suis exempte de blâme, Puisqu'il faut avoir de l'amour Pour mieux discourir de ta flàme,
5o STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES.
Képonse aux vers précédens , par Monsieur de Benserade.
QUE ce trait d'un esprit adroit comme le vôtre Est délicat et doux, Et que VOUS, feignez bien de parler pour un autre, Quand vous parlez pour vous !
Que vos vers sont ardens, que leur pompe est brillante,
Et qu'ils sont radoucis!
Il n'en faut point douter, vous êtes l'Amarante,
Et je suis le Thyrsis.
Ils sont de vous à moy, ces vers que chacun loué,
Et ne le niez plus; Pensez à la rougeur qui vous a peint la joue
Dès que je les ay lus.
Pendant que je voyois cette œuvre d'importance.
D'un jugement bien sain, Vous tâchiez d'observer si mon intelligence
Alloit jusqu'au dessein.
STANCES^ SONNETS, EPIGRAMMES. 5l
Mais je n'eusse pas crû qu'il eût été possible
Qu'on eût si tôt aimé; Et qu'un sein à l'amour fût devenu sensible
Avant qu'être formé.
Je pensois vous apprendre une aimable science,
Quand il en seroit temps, Et je vous attendois avec impatience
A l'âge de quinze ans.
Que de fâcheux détours ma passion évite !
Mon espérance rit De voir que tout se hâte, et que le cœur va vite
De même que l'esprit.
Nous sommes l'un pour l'autre, et nos âmes blessées
Font de pareils soupirs; Le Ciel, même en naissant, fit rimer vos pensées
Avecque mes désirs.
Joignons-nous donc enfin d'un lien nécessaire
A la postérité :
En travaillant tous deux, nous ne sçaurions rien faire
Que pour l'Éternité.
52 STANCES, SONNETS, éPIGRAMMES.
A la fin mon esprit, d'une adresse assez prompte,
En a trouvé le nœud.
Et j*ay veu dans vos yeux je ne sçay quelle honte
Parmy beaucoup de feu.
Aussi, quoique ces vers soient exempts d'infamie,
Pour être trop parfaits, Il est bon d'assurer que c'est pour une amie
Que vous les avez faits.
Un semblable prétexte est bon pour peu qu'il vaille,
Et doit être permis; Quand j'écris, de vôtre air, je dis que je travaille
Pour un de mes amis.
Qu'une fille à treize ans d'amour soupire et pleure,
C'est souvent un défaut; Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure.
C'est vivre comme il faut.
Encore que je tienne à faveur singulière
L'aveu fait en ce jour, J'ay honte qu'une fille ait esté la première
A me parler d'amour.