A JOSEPH AUTRAN
Ces mots que les vents emportèrent, Dans un baiser d'adieu scellèrent Nos épanchements fraternels.
Frère, depuis longtemps l'automne Dépouille l'arbre de nos bords , Et mon cœur, qui t'aime, s'étonne Du long silence où lu t'endors.
La mer gémit sous les rafales , Nos bois sont livides et pâles , Nos soleils sont toujours plus froids; Et plus de nous l'hiver s'approche , Et plus je sens que ce reproche Doit aller réveiller ta voix.
Oui, tous les jours l'hiver s'avance, Et ta lyre, qui tant nous plaît.
Reste muette , et la Provence Trouve son poëme incomplet , Et notre prunelle inquiète , En vain sur ton ciel de poète , Attend qu'il brille une clarté, Que quelque astre nouveau paraisse ; Car tu t'endors dans ta paresse, Comme un dieu dans sa majesté !
Pourtant , pour embraser ton zèle , Le ciel est toujours aussi bleu , La terre est toujours aussi belle Qu'en s'échappant des mains de Dieu.
La plaine est toujours radieuse , La mer toujours mélodieuse ,
Et nos sens sont toujours ouverts Pour que notre àme , inassouvie , S'abreuve incessamment de vie Au grand foyer de l'univers.
Puis, le jour qui sur nos fronts passe N'est pas, frère, un jour de repos; Car l'oreille entend dans l'espace Des frissonnements de drapeaux , Des murmures , des voix étranges , Des pas d'invisibles phalanges , Pareils aux bruits des grandes eaux Par l'ouragan des nuits émues , Tel qu'en entendait dans les nues L'évangéliste de Pathmos !
Frère, manques-tu de courage?
Quelle douleur t'a donc atteint?
Sous quel souffle glacé d'orage Ton beau soleil s'est-il éteint?
T'arrêtant au seuil de la voûte , Le sombre Adamastor du doute T'aurait-il sitôt enlevé Ton talisman , ton diadème ; Et ton magnifique poëme Doit-il rester inachevé?
Le râle d'un passé qui croule
Et dont le règne va finir,
El le vent des siècles qui roule
Tous les destins de l'avenir;
Tout ce ([ui, dans celte tourmente.
A JOSEPH ALTRAN. 249
S'agite , se fond ou fermente ; Toutes les lueurs qu'il en sort, Toutes les scènes de ce drame , N'auraient donc porté dans ton âme Que des pressentiments de mort?
Que fais-tu, mon bien-aimé frère?
Dis-moi pourquoi tu ne viens pas Au grand mouvement qui s'opère Mêler ta pensée et tes bras?
Celui qui , comme toi , s'isole , Peut-il savoir si la boussole Du vaisseau de l'humanité Le dirige vers un abîme , Ou vers un rivage sublime Par la main divine abrité?
Hélas ! frère , moi qui te prêche Le coiu'age, toujours je sens Mon âme plus vide et moins fraîche , Mes efforts toujours moins puissants.
A bien des maux je suis en butte , Mais nul obstacle ne rebute Mes bras, à vaincre habitués.
Ma voix prie , exhorte , encourage , Et fait souvent dompter l'orage Par ceux que l'orage eût tués.
C'est que je retrempe mon âme Au feu que rien ne peut ternir.
Au feu dont le Seigneur enflanune Le phare obscur de l'avenir.
Ne disons plus que c'est un rêve î Douter de Tastre qui se lève , Que le monde attend à genoux , Ce serait douter de Dieu même , Ce serait couvrir d'anathème Tous ceux qui viendront après nous.
Viens , déchire avec nous le voile Dont les plis ont intercepté Cette mystérieuse étoile Qui doit guider l'humanité.
Viens, frère, adoucir sa souffrance, Combattre pour sa délivrance , Ramener à Dieu les méchants !
Viens échanger, contre la gloire D'avoir devancé la victoire.
Ton enthousiasme et tes chants !
Lève-toi, lève-toi, poëte.
Sors de ton coupable sommeil !
Expose aux vents du ciel ta tête , Viens t'inspirer au grand soleil !
Comme le tonnerre d'automne Qui fend , pour féconder Latone , Le ciel, du zénith au nadir, Apparais-nous plein de génie.
Plein de rayons, plein d'harmonie.
Nous écoutons pour t'applaudir.