I.A MUIRON ET LA BELLE-POULE
Toulon, 184i.
Vous voilà toutes deux, jumelles immortelles! Portant sur votre front puissant des gloires telles Que n'en verront jamais nos douteux avenirs, Montrant à tous les yeux l'empreinte de ces ondes Qui couvrent de sillons vos carènes profondes , Rayonnantes de souvenirs !
Les voilà toutes deux, les nobles sœurs! L'aînée Le berça dans les flots qui bercèrent Enée , Qui virent Magon fuir devant Timoléon.
Chaque soir son canon ébranlant nos murailles Fait chanter à l'écho qui dort dans leurs entrailles Napoléon ! Napoléon * ! . . .
* I<H frégîilc la Muiron , piisc siii- les Aiiplais à Vonisf , a lainciic Ho-
LA MUlROxN ET LA BELLE-POULE. 295
L'autre , rouvrant un jour le sillage historique Que le Northumherland traça sur TAtlantique , Cingla pieusement vers le torride ciel , Et depuis que ses flancs sur le saint territoire Sont venus déposer les cendres de la gloire , Elle porte un deuil éternel * !
Frégate centenaire , à nos quais enchaînée ! Depuis que sur nos mers , la botte éperonnée De l'Empereur foula ton pont républicain , Jusqu'au jour où ta sœur, sublime pèlerine, Enleva sa dépouille à la roche marine Que bat l'océan africain ,
Cet homme à ses genoux fit prosterner l'Europe. Des glaciers d'Archangel aux feux de Parthénope Le poids de ses canons meurtrit vingt ans le sol. Vingt ans ce noir génie aux ailes embrasées , Sur les peuples sanglants, sur les villes rasées Promena son immense vol.
Pendant plus de vingt ans le clairon de la gloire Ne dicta que son nom au burin de l'histoire. Maître des rois , vingt ans on le divinisa ,
napartc d'Égjpte. Elle sert de vaisseau amiral au port de Toulon et lire chaque soir le canon de retraite, dont le bruit éveille de longs échos dans les montagnes qui couronnent la ville.
* La frégate la Belle-Poule a ramené les cendres de Napoléon de Sainte- Hélène. Depuis raccomplisscment de cclto funèbre mission, elle est restée toute peinte en noir, contrairement aux autres navires de guerre qui portent de larges bandes blanclies sur leurs sabords.
Mais le peuple, géant que Dieu fil à sa laille , Un jour à l'Empereur présenta la bataille , Et d'une étreinte il le brisa.
11 le prit des deux mains et, fort comme un tonnerre, Il le lança si loin , si loin de toute terre , Que son aigle perdit la trace de ses pas , Et que , de cette vie en miracles féconde , Le seul bruit qui parvint aux oreilles du monde Fut le bruit d'un royal trépas !
Mais du peuple , le cœur ne garde pas la haine. Il voulut délivrer de sa prison lointaine Le héros que la gloire avait déifié , Et l'Empereur reçut le triomphe suprême , Quand, de son front, la mort ôtant le diadème, L'eut pour toujours purifié.
Et la France qui fait grandement toute chose, Convia l'Océan à son apothéose.
L'univers à Paris se donna rendez-vous , Et la frégate sainte , en abordant au Havre , Vit tomber, à l'aspect du glorieux cadavre , Six cent mille hommes à genoux.
Les voilà toutes deux. Du dieu de notre armée En ces deux bâtiments la vie est résumée. L'une fut son berceau, l'autre fut son cercueil. L'Egypte et Waterloo se trouvent face à face. Tout est là : la splendeur })rès du doigt qui l'ellace , Le trône d'or près de l'écueil.