XXX NOTICE
pièce est au culot de la pipe. » Ces mots ont quelque chose d'étrange pour moi qui suis un profane , mais on m'assure qu'ils sont beaux. Il paraît que l'ange gardien qui lui donne ses conseils n'est pas exempt de préjugés sur ce chapitre et lui fait la guerre quelquefois. Cette pièce où, pour l'apaiser, il lui fait suivre dans l'air les images mobiles de la vapeur qu'elle veut proscrire, il lui montre et l'anneau de mariage et la couronne de fiancée et tout un avenir riant dans un nuage , est d'une originale et délicate facture. Il en est de même de la méditation indécise et tant soit peu fantastique, qu'il adresse à la fumée de sa pipe.
Sans doute , dans tout cela on pourra trouver des choses qui appelleraient le grattoir et la sandaraque. Quelquefois je me prends à avoir peur pour lui. J'analyse, je décompose, je me livre à ce travail de sondage minutieux, qui, dans l'examen de chaque détail, fait disparaître l'harmonie de l'ensemble et donne des regrets ou des appréhensions ;
Puis, quand je quitte les épreuves, que le volume m'arrive en son habit de départ et de fête, que je me mets à le lire, non plus en critique, mais en lecteur qui y cherche son plaisir, alors je trouve des beautés, j'admire, je n'ose plus louer mon jeune maçon, je me dis qu'il faut avoir de la modestie pour lui, et tout rassuré, donnant le dernier congé au livre, je m'écrie i il réussira!
SUR PONCY. xxxi
Dans les villes d'Italie, me racontait un jour un de nos jeunes et populaires compositeurs, l'auteur de ces gracieux motifs qui ont pénétré partout, chantant le fil de la vierge et l'hirondelle du prisonnier ^, dans les villes d'Italie, dès qu'un talent s'est rc\clé, s'est acquis quelque distinction , ses concitoyens s'en glorifient; ils le revendiquent en honneur pour le berceau natal, et si son nom est prononcé quelque part, ils se hâtent de dire : « E il nostro concitacUnol » Toulon, où est né Poney, a montré qu'il y a encore dans nos cités méridionales de cette chaleur artistique. Pour aider le jeune maçon à donner au jour son œuvre poétique , en moins d'une semaine , plus de quatre cents noms, sans distinction de rang, de fortune, ni d'opinions, se sont trouvés réunis. La cité a compris que parmi ses pauvres enfants elle recelait une âme d'élite qui allait lui donner un poëte.
Je n'ai plus qu'un dernier conseil à inscrire. Si ce beau titre de poëte vous est confirmé par la voix de tous. Poney, ne cessez pas d'être ouvrier maçon. Songez que dans votre truelle est votre gagne-pain, votre repos, votre dignité d'esprit, et aussi votre véritable inspiration. Restez poëte du peuple, venu de lui et dévoué à lui. Mais surtout, évitez que ce préjugé vulgaire et malheureux ne se répande autour de vous : « la poésie lui fait négliger la besogne; » car le travail se retirerait de vous. Soyez toujours un des bons ou-
* M. Sciido.
xxMi NOTICE
\riers, un des ouvriers actifs, zélés, adroits du pays, et écrivez-moi souvent, comme cet hiver : « Nous avons beaucoup de toitures à faire ou à raccommoder en ce moment : la poésie attendra que j'en aie fini avec le travail. »
Il y a quatre ans que je faisais précéder des simples détails qu'on vient de lire la publication des premières œuvres de Poney. Cette publication était un début : un début par un volume de vers ! Je tremblais autant, je tremblais plus que le poëte , parce que je connaissais le monde d'inditTérence et de mortalité quotidienne dans lequel il s'agissait pour lui de faire son entrée. Ce poëte était un ouvrier, jeune et ignoré : or l'on commençait à être blasé sur la poésie des ouvriers; on commençait à leur dire, dans certaines feuilles : « C'est assez! »
Non, ce n'est jamais assez, quand nous assistons à l'inspiration de quelques-unes de ces âmes qui ont reçu d'en haut la puissance créatrice du beau et du grand ! Non , ce n'est jamais assez : que cette inspiration se révèle par la couleur, par la forme, par le son ou pai- la pensée; que ikmis la troiivions dans les
SUR PONCY. xxxiii
rangs cultivés de la société ; ou, mieux encore, qu'elle jaillisse à l'improviste des rangs incultes où la préparation humaine n'a rien fait, afin de mieux témoigner de son origine céleste , afin de mieux faire voir aux hommes qu'elle n'est qu'un souffle de Dieu !
Quelque chose me disait bien que Poney mériterait un jour d'être compté dans la classe de ces intelligences privilégiées ; mais il m'a toujours paru qu'il est du devoir de l'éditeur littéraire d'une œuvre nouvelle, de s'identifier en quelque sorte avec l'auteur inconnu auquel il sert d'introducteur, d'avoir comme lui et pour lui de la défiance, de la modestie, et, tout en travaillant à son succès artistique , de se montrer jaloux et ménager de son caractère moral. J'annonçai donc les premières poésies de Poney avec réserve, avec timidité, prenant moi-même les devants sur la critique , afin de l'adoucir en la prévenant dans ses justes observations.
Depuis cette époque, le succès est arrivé au jeune maçon avec tout son éclat, tout son retentissement. Quatre années ont suffi pour étendre, dans des proportions inespérées, sa réputation, pour arrêter fermement son caractère et mûrir son talent. Le peuple l'a accueilli comme un de ses poètes, et les poètes, les artistes, comme un des leurs. Parmi nos célébrités nationales dont il a conquis l'estime et l'affection, il en est trois surtout à qui il est redevable d'un appui chaleureux et d'inappréciables conseils : Arago, Béranger, et Georges Sand, qui a dirigé elle-même la publica-