UN SOIU QUE M*** S'Y PROMENAIT
Promontoire aux flancs bruns , dont les vives arêtes S'effilent dans le ciel, et dont les pieds géants, Des monstres de la mer monstrueuses retraites , S'allongent dans les flots , coursiers des océans ;
Chapelle des marins , qui brilles comme un phare Dans nos jours éclatants, et vois, dans ton ciel bleu, Le tonnerre, sonnant l'infernale fanfare. Mitrailler l'Océan révolté contre Dieu ;
Gazons, tout constellés de blanches pâquerettes, Frêles et douces fleurs! où nos petits enfants. Pour froisser dans leurs doigts vos fraîches collerettes Bondissent, gracieux comme de jeunes faons ;
Volcaniques rochers, dont les masses énormes, Des chênes , dans leur chute , entraînent les vieux troncs ; Puis, altérant des monts les primitives formes. Agrandissent leurs pieds des débris de leurs fronts ;
Mers aux gouffres profonds où se perdent les sondes , Où la lame s'insurge en hérissant ses crins. Qui jonchez de trésors les rives des deux mondes, Et secouez les monts sous l'effort de vos reins;
Noir rempart de falaise , infranchissable digue , Qui brisez les fureurs de la foudre et des mers; Merveilles que le ciel largement nous prodigue , Chantez! un grand poëte écoute vos concerts.
Chante , voix inconnue , ineffable mystère Qui, depuis vingt mille ans, sous ces abîmes dors ! Pour que sa grande voix les traduise à la terre , Chantez, monts, pins et flots : il note vos accords.
Que la vague , l'oiseau , le rocher et la feuille , D'harmonie et d'encens inondent ce séjour. Pour que son noble front, en une heure, y recueille Toute une éternité de parfums et d'amour.
A l'heure solennelle où la nuit africaine Couvre la blanche Alger que bombarda Duquesne , Et , du Cap où tonna la voix d' Adamastor Jusques au Nil sacré , miroir des cités mortes , Déroule au firmament les célestes cohortes De ses astres de flamme et d'or ;
L'Atlas vit s'avancer deux colossales ombres. L'une, les yeux flétris, les pieds blancs de décombres, Du linceul des tombeaux en pleurant se drapait. L'autre, aux brises des nuits qui dispersent les nues. Déployait fièrement ses belles formes nues Que la nuit seule enveloppait.
Au sommet éclatant du mont qui porte un monde , Mont que le soleil brûle et que la neige inonde , Le désert vit enfin les deux ombres s'unir. Debout sur cet autel qui dans les cieux s'efface , La Mort et le Passé se trouvaient face à face Avec la Vie et l'Avenir.
Et le Passé tourna vers le désert immense Sa tête que du temps outrageait l'inclémence ; Et sa voix réveilla mille échos dans les airs , Car de cette nuit d'or l'haleine était si calme Qu'elle n'inclinait pas la gracieuse palme , Ce panache des palmiers verts.
(( 0 ma plaine embrasée ! ô mon désert austère ! (( L'infidèle a percé ton antique mystère ; c( Devant tant de splendeurs il n'a pas reculé ; (c Du sang des fils d'Allah la solitude est teinte « Et du pied des Chrétiens la sacrilège empreinte « Salit ton sable immaculé.
<( C'est toujours maintenant à de longs intervalles « Que le vol du sabot des sauvages cavales (( Décrit sur ton sein blanc son sillage profond , <( Et qu'aux rives du Nil que l'Occident profane , <( L'Arabe audacieux conduit la caravane « A travers ton sable sans fond.
« Tes riches juifs, au lieu de belles concubines, (c A leurs Itazars mesquins vendent des carabines.
« Au milieu des déserts , par la terreur saisis , « Craiguant les razzias pour leurs lentes chamelles, « Les Arabes errants , brûlés de soif comme elles , « Ne dorment plus dans l'oasis.
(( La dent de tes lions, quand la nuit t'enveloppe, (( Ne sait plus déchirer les flancs de l'antilope ; <( Tes hôtes ont perdu leurs sanglants appétits; (( Tu n'entends plus rugir d'amour et d'allégresse « La panthère féroce et la fauve tigresse c( Portant la proie à leurs petits.
« Ces monstres, quand la faim dévore leurs entrailles, « N'osent plus de l'Atlas dépasser les murailles. « La peur retient leurs cris captifs dans leurs larynx , « Et, toujours décimés, ces troupeaux formidables « Disparaîtront bientôt devant l'homme ; semblables « A la race morte des sphynx.
K Que ne sont-ils encor ces beaux jours de silence , « Ces nuits de volupté , d'ivresse et d'indolence « Aux jardins qu'aucun souffle étranger ne souillait ; « Ces soirs oii, lorsqu'au ciel le Croissant d'or se lève, « Le Croyant, sur le sol protégé par son glaive, « Avec amour s'agenouillait !
(( Désert qu'à la vengeance un beau soleil anime , (( Serais-tu devenu lâche et pusillanime? « Ton siroc, que soufflaient les poumons de l'enfer, <c Ne peut-il étouffer cette maudite race , « Lui qui naguère eût pu , dans son vol qui terrasse , « Fondre des poitrines de fer.
r.r^U LE CHANTIER.
a Que ne réveilles-tu , dans l'ombre des lanières , (( Tes tigres, tes lions aux puissantes crinières, « Tes faisceaux de serpents de poisons abreuvés? « Que ne vient-elle donc cette ménagerie, « Pour apaiser sa faim changer en boucherie « Les camps où tes fers sont rivés?
« Car depuis bien des jours, l'Europe, ta cadette, « Mon Afrique! envers toi de sang et d'or s'endette. « Elle l'a tout ravi : ta vieille liberté, « Tes femmes , tes enfants qu'exploite l'esclavage , « Six mille ans de repos sous la tente sauvage , « Six mille ans de virginité.
« De ton calice amer tu bois jusqu'à la lie ; « 11 est temps de venger l'affront qui t'humilie. (( Que nul n'insulte plus ton front mâle et cuivré , « Que la foudre du dieu que ta prière encense « Ecrase les Chrétiens et que de leur présence (( Ton sein soit enfin délivré.
« Du fleuve oriental dont les mille méandres « Recèlent, dans leurs flots, des nids de salamandres, « Aux grèves de Bénin que foule l'éléphant ; (( Des cendres de Tanger aux cendres de Carthage, <( Que l'Arabe soit libre et garde sans partage <( Le sol qu'il aime et qu'il défend! »
Quand celle voix se lui, quand, pale et sans lialoine , Le speclre du passé s'effaça dans la |)laine ,
Un parfum de vengeance au loin se répandit. Le lion affamé sortit de son repaire , Et les vieux Musulmans que la haine exaspère Maudirent le Chrétien maudit.
Alors, illuminé du feu de l'espérance, L'Avenir étendit ses deux bras vers la France; Le docile chameau , couché sur ses genoux , Crut voir, à l'Orient, poindre l'aube éclatante, Et l'Arabe au front brun, accroupi sous la tente. Tressaillit dans son blanc burnous.
« A l'œuvre , France , à l'œuvre , ô toi qui , la première , « Reçus de l'Orient la divine lumière « Dont l'éclat t'inonda de science et de foi. « Cette clarté du ciel , il faut que tu la rendes, c( Et pour ta mission tes forces sont si grandes « Que tu ne peux douter de toi !
« A l'œuvre, France! Dieu bénit qui restitue. (( Tu ne peux l'acquitter ni par le fer qui tue, u Ni par ces grands combats dont la vie est l'enjeu. « Répands sur tous l'amour que ton grand peuple couve. <c II faut qu'au monde entier la France aujourd'hui prouve « Qu'elle est digne du choix de Dieu.
<( Sûre de triompher, il faut qu'elle commence « Son œuvre de géant; il faut qu'elle ensemence <( D'espérance et d'amour les cœurs qu'elle soumet : « C'est la sécurité, le travail, le bien-être,
« Pour les leur faire aimer, qu'il faut faire connaître « Aux fils errants de Mahomet.
a Mais ce rôle divin que tu viens d'entreprendre , (( Pour le bien accomplir, il faut le bien comprendre. « Si tu dois , sur ce sol oii Dieu compte tes pas , « Donner à tous le pain que le laboureur sème , « 0 France! il faut d'abord n'en pas manquer toi-même, « Et beaucoup des tiens n'en ont pas!
« Et pourtant chaque jour ton active industrie <( Arrache des trésors à la terre meurtrie ; « Ton sein est arrosé par de fécondes eaux ; « Il ne souffre jamais des ardeurs tropicales, « Et les glaçons du Nord n'enfoncent pas les cales <c De tes majestueux vaisseaux!
« Et pourtant le soleil ni les fertiles terres (( Ne manquent à la faim de tes fils prolétaires. «. Tu n'as pas plus d'enfanls que tu n'en peux nourrir; « Et partout la faim crie, et partout sa voix sombre « Suppute les douleurs, les angoisses sans nombre (( Que tu négliges de guérir.
« Ces nomades Bédouins que tu prétends soumettre , « Au moins, dans le désert, vivent sans lois ni maître. « Les tourments de la faim ne troublent pas leurs jours, « Car, libres de chercher p.irtout leur nourriture, (( Ils la puisent sans cesse aux flancs de la nature, « Mère qui la donne (oujours.
'( En échange des champs et des fruits qu'ils mûrissent, (( Des sauvages troupeaux que les forêts nourrissent ,
«. De ces essaims d'oiseaux fuyant leurs cieux ingrats, « De tous ces biens communs dont seul le riche est ivre , « As-tu toujours donné le travail qui fait vivre (( A l'homme qui n'a que ses bras?
K Et si, cédant enfin à ta vasle influence, c( Ces tribus abjuraient leur antique croyance, <i Quelle religion meilleure que la leur c( Leur donnerais-tu , toi , que le doute gangrène , « Pour supporter sans pleurs ces jours où l'homme égrène <t Le rosaire de la douleur?
« 0 France! cette terre est providentielle! H Toute l'Europe attend les yeux fixés sur elle « Qu'il sorte de ses flancs des éléments nouveaux, H Des éléments de vie et de concorde humaine, « Un rayon qui l'éclairé , un guide qui la mène M Au but béni de ses travaux.
u C'est le point de départ où se groupe le monde, « Où , comme les torrents vont à la mer profonde , ic Les aspirations viennent se réunir ; (( C'est la crèche du Christ, le berceau de Moïse, u Le chemin qui conduit à la terre promise , <( Le marchepied de l'avenir.
« Pour que l'humanité s'y montre triomphante , <( Pour qu'elle règne, il faut que ta pensée enfante <( Une religion qu'à tes vœux Dieu promet, <c Une religion toute d'amour et telle « Qu'elle puisse établir une paix immortelle « Entre le Christ et Mahomet.
ôiO LE CHANTIEK.
« Une religion féconde, universelle, (( Dont le soudain éclat puisse attirer vers elle ((. Tous les peuples faussés, sans foi, sans but certain. <( Ces peuples , pour entrer dans la route nouvelle i( N'attendent qu'un soleil qui brille et leur révèle « Le but voilé de leur destin.
« Alors le grand concours de vos forces unies « Triplera le produit de vos terres bénies. « Le doigt de Dieu viendra marquer sur le cadran « L'heure qui dans l'amour doit voir noyer la haine « Et qui doit opérer la fusion soudaine « De l'Evangile et du Koran,
u Alors, adorateurs du Christ et du Prophète, (( Pour faire de la vie une splendide fête , « Pour rendre vos liens éternels et sacrés , « Transformés tout à coup par un commun baptême , « Vous vous emparerez de ce rêve suprême « Et vous le réaliserez ! »