XI NOTICE
Il semblerait naturel qu'une fois cette profession adoptée, il dût songer à y apporter quelque chose de sa riche intelligence, qu'on le vit bientôt s'élever au dessus du travail manuel et se pousser à l'architecture. Mais quoi? c'eût été une ambition, des affaires, des entreprises. C'eût été une dérivation de ses facultés vers un but étranger. L'architecture, elle aussi, est une poésie, il est vrai; cette poésie, il la sent, il la fait passer dans ses vers comme toutes les autres ; mais , en pratique, ce n'est pas la sienne. Ce qu'il est, comme travailleur, et pour vivre, sans nul souci, de son état : ce n'est pas architecte, ce n'est pas maître , c'est ouvrier maçon.
Désirée, la jeune fille au profil grec, de son premier volume, la pure orpheline, son conseil et son ange gardien, est devenue sa femme. Tout est vrai, tout est saint, tout est poétique dans sa vie. Comme il lui adressait jadis ses inspirations, il les lui adresse encore aujourd'hui ; comme il la consultait, le soir, à la veillée , il la consulte encore maintenant, à la même heure, auprès d'un petit berceau où repose un enfant endormi.
Le jour je suis maçon , le soir je suis poëtc. Mes joui-s sont au travail, cl mes soirs sont à vous. Ouvrier, tout le jour ma pensée est muelte; Poëtc, tout le soir je chante à vos genoux.
Les progrès que Charles Poney a faits depuis 1 842 sont remarf(iinbles dans ses œuvres. Le rhythme est mieux cadencé; la i)hrase a plus de fini, plus de pré-
SUR PONCY. M.i
cision; rinstruction , à Taide d'un travail opiniâtre durant les nuits, s'est étendue et consolidée ; le sentiment est plus onctueux ; la pensée morale plus forte et plus fréquente ; le grand art. Fart si difficile et si essentiel, de bien terminer une composition , lui est acquis. Enfin une idée générale apparaît comme l'âme de sa poésie : l'idée d'une pacification à venir, d'une fusion, d'un bonheur fraternels vers lesquels il appelle l'humanité :
Car Dieu juênie entre tous a réparti les lots : La terre aux laboureurs, la mer aux matelots, A tous l'espoir, à tous la vie, à tous le monde!
Depuis un an, il a conçu et il s'est donné une belle mission. Il veut tenter de se faire le chansonnier du travail. Il veut choisir les différents métiers qui sont des types primitifs de tout temps et de tout lieu , ou des types nouveaux vigoureusement en saillie, et jeter dans un moule poétique et varié la chanson de chacun de ces métiers : avec la gaîté du travailleur, le contentement de sa profession, l'amour du foyer, de la famille et de ses semblables, la dignité de soi-même, la pensée de Dieu !
Déjà il a heureusement exécuté un grand nombre de ces chansons : celle du GuinguetUer, qui ouvre la série , parce que c'est là que tous les métiers commencent par se donner rendez-vous ; celle du Roulier,
xLii NOTICE
cliaukml t'I avançant toujonrs, à polit pas, snr la grait<rroute , malgré sa rapide et bruyante rivale, la vapeur, qui le menace; celle du Laboureur, du lionlangcr, du Mcmdsicr, du Forgeron, de VOrgue de Barbarie, plusieurs autres encore; et, à la dernière page, pour mettre fin à toutes , la chanson du Fossoyeur, dans laquelle le poëte relève, avec mélancolie, de son injuste abaissement, le travailleur que nous n'éviterons pas, l'ouvrier qui se dévoue au dernier labeur dont l'homme ait besoin ici-bas, et que l'homme ne paie guère que par un triste sentiment de répulsion. De toutes les œuvres de Poney, celle-ci , nous ne craignons pas de le dire , sera la plus populaire , la plus utile en résultats ; elle consacrera définitivement sa réputation ; et quand, d'un bout de la France à l'autre, les chants de l'ouvrier se seront répandus traditionnellement dans tous les chantiers, dans tous les ateliers, sur toutes les grandes routes, dans toutes les demeures d'artisans, il lui aura été donné d'atteindre à un de ces effets que la poésie du peuple seule peut obtenir aujourd'hui.
Que cet avenir se réalise pour Charles Poney ! Que Dieu bénisse ses doubles travaux et sa famille ! et qu'un jour, sur les bords de cette mer qu'il aura tant célébrée, au milieu de ces maisons de plaisance dont il aura aidé à construire un si grand nond)re, un petit chaïui), acheté du fruit de ses épargnes, une baslidc
SUR PONGY. xi.m
blanche, éle\'ée de ses propres mains, lui donnent, jeune encore , le repos et les loisirs dignes de la vie simple et noble que le ciel lui a faite et qu'il a su ne pas abandonner!
ORTOLAI^.
Nous croyons que nos lecteurs liront avec intérêt la lettre suivante, que Charles Poney écrivait récemment à la mère d'un jeune poëte, Eugène Orrit, correcteur typographe, mort cà l'âge de vingt-six ans. Nous publions cette lettre dans les OEuvrea de Poney, parce qu'échappée de son cœur, elle témoigne à la fois de son talent et de son exquise sensibilité.
Madame,
Longtemps avant que je reçusse votre lettre et le funèbre hommage qui l'accompagnait, j'avais plaint votre lieuil maternel et je m'y étais associé. Pendant que vous pleuriez un fils, noiLs avons pleure un frère en poésie, dont la mort nous a tous consternés. Quelle nature pleine de distinction, quelle intelligence d'élite, quelle âme amoureuse dis choses de Dieu, des splendeurs de la création, des mirages de l'idéal, quel poëtc, en un mot, que votre pauvre enfant ! et quel cœur!
Il a vécu trop vite et trop ardemment, comme nous vivons tous dans ce tiùste siècle de fièvre et de misères. Dieu l'a rappelé dans son sein à l'âge où la frileuse couvée îles illusions émigré de notre âme et nous laisse des jours désenchantés et brumeux, U faut que Dieu l'ait aimé beaucoup. Madame, pour qu'il n'ait pas même pris en pitié les larmes de sa mère !
Il n'est permis à nul de nous délever un seul reproche contre celui qui commanda au vent de la mort de briser cette fleur précoce au calice plein de parfums, cet oiseau mélodieux au gosier plein île divins hymnes. Nous n'avons qu'à verser des pleurs et des regrets sur la tombe de celui dont nous n'avons pu faire que la vie ait été plus heureuse.
Croyez, Madame, que nul plus que moi n'entoure sa mémoire de fraternelles admirations, de pieux souvenirs, de sympalliies ardentes et de douloureux regrets; l'étoile d'Orrit n'a brillé qu'une heure sur sa vie, mais elle y a jeté tant d'éclat, qu'elle l'a rendu inunortel.
Puisez, Madame, dans ces sentiments que iieaucoup partagent avec moi, la consolation, la résignation et le courage, et permettez-moi de mettre à vos pieds, avec mes hommages les plus respectueux et les plus dévoués, la reconnaissance que je vous dois pour votre lettre et pour l'envoi dont vous m'avez honoré.
CIIARLIvS POl^CY.
l'niiliin, lo [" am'il.
A MES SOUSCRIPTEURS
Lorsqu'on lance un navire à la mer qui promène Des voiles et des flots, la foule accourt soudain. On la voit s'agiter comme une vague humaine , Quand le géant de bois , volant vers son domaine , Descend de son chantier, gigantesque gradin.
Et chacun bat des mains quand sa noire carène S'assied, comme un sultan, dans son lit de flots bleus,
Quand sa quille , du fond fait bouillonner l'arène , Et que la mer, ainsi qu'une orgueilleuse reine, Le caresse et l'étreint dans ses bras amoureux.
Je vous avais construit une frêle nacelle ,
0 mes amis! Les Ilots de la publicité,
Comme d'un alcyon , vinrent s'emparer d'elle ;
Et je crus que ces flots , oii tout vaisseau chancelle ,
L'engloutiraient bientôt dans leur immensité.
Mais vous m'avez lesté pour narguer le naufrage. Vous avez soutenu mon téméraire essor, De sorte , ô mes amis ! que mon petit ouvrage , Sauvé par votre accueil et par votre suffrage , Semble voler vers vous avec des ailes d'or.
Un habile pinceau que notre ciel inspire De ses charmants dessins a décoré mes vers, Comme nos charpentiers suspendent au navire Que leurs bras vont lancer dans son liquide empire . Des guirlandes de fleurs et de longs festons verts.
Oh! merci. Je voudrais que ma reconnaissance Pût vous être exprimée ainsi que je la sens. Si ma voix de poëte avait cette puissance , 11 est bien des amis que mon amour encense A cjui j'adresserais de sublimes accents.
Merci , car tous ces cœurs où le ciel te burine,
A MES SOUSCRIPTEURS
Sceau de feu du génie , ont besoin d'être aimés ; Car souvent l'air natal remplit mal ma poitrine , Et par la majesté de la plage marine Mes avides regards ne sont plus animés.
Souvent , en explorant la falaise noircie , Large rempart de rocs qui barre FOcéan , Et nos bords dentelés comme une immense scie , Je ne sens plus la mer, volcan de poésie , M'enivrer des accords sauvages d'Ossian.
Je n'interroge plus la vague échevelée.
Ma jeune âme s'envole , en brisant ses liens , Vers les rochers , pendants du ciel sur la vaUée , Les forêts de sapins, la neige immaculée. Diadème éternel des monts tyroliens.
Et ces alpestres pics oii l'ouragan s'entasse , Puis galope , attelant à son grand char de feu Tous les nuages noirs dispersés dans l'espace , A qui le mont oppose un bouclier de glace Où ce char foudroyant vient rompre son essieu !
Je voudrais voir ce lac où se mire Genève Pour bercer dans ses flots mon esprit voyageur. Pour y baiser les pas de Rousseau sur la grève , Et risola-Bella , dont le beau front s'élève, Comme un palais de fée, au sein du lac Majeur.
J'aimerais à fouiller ces déserts monotones. Où des hymnes de mort, par les vents récités. Evoquent chaque nuit ces vieilles Babylones
Dont il ne reste plus que des troncs de colonnes , Glorieux ossements des antiques cités.
Surtout quand le labeur me fait sentir sa chaîne, Quand la douleur m'abreuve à son calice amer, Je voudrais qu'un navire, aux bordages de chêne. M'emportât sur ces flots où nul port ne s'enchaîne , Où l'on n'aperçoit plus que le ciel et la mer.
Là, je contemplerais l'Eternel face à face. Mes regards plongeraient dans le profond ravin Que Forage des mers déblaie à leur surface. Là, j'entendrais les flots, abîme où tout s'elface, Chanter leur opéra grandiose et divin.
0 mondes d'harmonie où la mer se balance ! Océaniques rocs par la foudre cHvés !
Aubes ! noirs ouragans ! calmes ! nuits de silence ! Saisi d'un saint transport , mon cœur vers vous s'élance Du fond de mes chantiers où mes jours sont rivés !
Ce sont là les beautés que je voudrais décrire ; Devant elles, la voix grandit comme le cœur. C'est sous votre dictée , ô flots où vont s'inscrire Les pas des Magellans! que je voudrais écrire Les poèmes qu'à Dieu vous adi'essez en chœur !
Voilà mes vœux, amis! Mon délire m\Miq)orte A travers des climats vierges de pas humains. Tout ce ([uc j'ai de grand dans mon es[)rit avorte;
A MES SOUSCRIPTEURS. 7
El pourtant j'obéis à la voix qui m'exhorte A ne pas déserter les célestes chemins.
C'est que notre Provence est un champ bien fertile Pour ceux de ses enfants qui sont nés troubadours; C'est qu'elle a des rochers dont la vague mutile Les vieux flancs, écaillés comme ceux d'un reptile; C'est que nous aimons tous son ciel et ses amours.
C'est que souvent mon cœur ardent , enthousiaste , A l'aspect de ces fleurs qui paillètent nos champs , De nos flots azurés , de l'horizon si vaste , De la grève des bords que l'orage dévaste , Ne peut plus contenir le fleuve de ses chants.
C'est que , lorsque la nuit tamise la rosée
Sur nos sommets natals , sur les toits des maisons ,
Quand l'aube les rougit d'une teinte embrasée ,
Je sens que ma jeune âme est, comme eux, arrosée,
Qu'elle doit joindre aux leurs ses poétiques sons.
C'est que parfois, le soir, à l'heure où le jour tombe, Quand je vois sur la mer dormir nos grands vaisseaux Comme des spectres noirs couchés sur une tombe ; Quand le ciel orageux s'obscurcit et se plombe , Quand le mistral s'engouffre , en grondant sur nos eaux ,
J'entends , au fond des mers , une voix qui me crie : « Tu naquis pour chanter ; chante , enfant , tu le dois ; « Tu le dois à toi-même, au ciel, à ta patrie. « Le monde est un grand luth : pour qu'il résonne et prie , « Le poète sur lui n'a qu'à poser ses doigts! »
Amis, jiisqiies au bout je suivrai ma carrière, Et, soit que je gémisse au froid de février, Soit que le soleil d'août me hâle à sa lumière , Vous entendrez toujours, ainsi qu'une prière, Les bénédictions du poëte-ouvrier.