MON ROCHER ET LA YOLE
Chaque jour, chaque nuit, pleurant les infidèles, Exhalent leurs douleurs en amoureux soupirs.
Parfois on la dirait une large poitrine
Qui sVnfle et qui s'affaisse. Elle ouvre pour narine
Un gouffre dont le râle, au loin se prolongeant,
Eveille et fait mugir la falaise hautaine . . .
Je n'y vois maintenant qu'une plaine d'ébène ,
Et les flots festonnés de dentelles d'argent.
A peine on voit les rocs , estompés dans la brume ,
Agiter à leurs pieds leur écharpe d'écume.
Sur la rade , le bruit des navires s'est tu ,
Et déjà la rosée au front des forêts pleure.
Tout semble inachevé; tout est vague à cette heure.
Quel tableau, golphe aimé, ce soir m'offriras-tu?
Qui rase ainsi la mer limpide?
Serait-ce un goéland attardé dans les airs,
Qui regagne , d'un vol rapide , Son nid d'algue caché dans les îlots déserts?
Est-ce une hirondelle craintive?
Ou l'oiseau de tempête, au vol lourd, le pétrel.
Venant, d'une oreille attentive. Écouter, près du bord, le chant du ménestrel?
Serait-ce le sylphe dont Taile Sur nos plages répand le calme et la fraîcheur,
Et dont la chanson solennelle Charme, pendant Tété, les veilles dn pèchenr?
Est-ce nne comète égarée , Oni, trompée en voyant un ciel au fond des mers,
Cherche sa demeure azurée , Et gémit, éperdue, au sein des flots amers?
Une éblouissante traînée Jaillit sous elle et suit ses pas étincelants,
Et la mer semble illuminée , Comme lorsque la lune y verse ses feux blancs !
Sables d'argent, noire falaise!
Flots chanteurs qui bercez le nid des alcyons,
Oh! qu'-avec vous je suis à Taise!
Combien vous me savez créer d'illusions !
Ce qui rasait la mer muette , El que j'ai découvert quand la lune a paru ,
N'était ni sylphe , ni comète , Ni goéland, ni rien de ce que j'avais cru.
C'était une coquette yole Ou'un sillon de phosphore, un lumineux faisceau.
Ceignait, comme d'une auréole, Et qui, la voile au vent, regagnait son vaisseau.
LA COURONNK DÉPINK DU POËTK
Ppurquoi me brûles-tu, ma couronne d'épine? Depuis le jour fatal où mon front te ceignit , Où le feu du génie embrasa ma poitrine Comme l'astre du jour embrase le zénith , Sais-tu que les beaux jours ont déserté ma vie; Qu'une langueur secrète a désolé mon cœur, Et que ce cœur blessé , mais plein de poésie , Demande un baume à sa douleur !
Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épine? Du Tasse et du Camoëns dois-je subir le sort ? Des rides sur mon front la trace se dessine; M'as-tu donc épuisé dans mon premier eiîort?.
Veux-lu donc condamner le jeune enthousiaste A s'éteindre, impuissant, sous un soleil glacé, A languir sous l'éclat d'ime étoile néfaste , A mourir pauvre et délaissé?
Pourquoi me brûles-tu , ma couronne d'épine? . . Et, soudain, j'entendis, à ce troisième appel, Le génie élever sa voix forte et divine, Et jeter sur mon sort cet oracle du ciel : « Du Dieu qui la ceignit l'éclatante victoire, « Du Tasse et du Camoëns les destins rigoureux , H Ont placé sur leur front l'auréole de gloire ; « Souffre , et tu brilleras comme eux ! »
Brùle-moi , brûle-moi , ma couronne d'épine ! Brûle-moi, je le veux! pour te porter mon front Puisera dans mon sein une force divine : Brûle-moi , . . . vers le ciel mes chants s'élèveront ! Mourir inaperçu sur cette triste terre . . . Ah ! cette horrible idée a soulevé mon cœur. Je monterai ma croix au sommet du calvaire ; Je serai grand par la douleur ! . . .
A LA ml:k.
Toi dont mes pieds d'enfant ont foulé les rivages, Majestueuse mer, j'aime à te contempler. J'aime ta grande voix; j'aime à voir se troubler Ton sein de vingt mille ans battu par tant d'orages. J'aime tes vieux rochers, hérissés de corail, Les rides qu'à leurs fronts sculpte le choc des ondes , Et la rumeur des flols dans leurs grottes profondes Dont nul ne sait le sou})irail.
J'aime ton calme heureux, lorsque, limpide et belle , Ta face n'offre plus qu'un grand miroir d'azur ; Lorsque tes profondeurs reflètent le ciel pur
Et les mille flambeaux dont sa voûte étincelle; Lorsqu'aux premiers baisers des flots capricieux , Nos fragiles esquifs , avec leurs blanches voiles , Se promènent, le soir, aux clartés des étoiles, Comme des cygnes gracieux !
Tu n'as pas , vaste mer, pour orner tes rivages , Ces arbres vigoureux , ces élégants rideaux De verdure et de fleurs , qui , penchés sur les eaux , Y versent leurs parfums et les couvrent d'ombrages; Mais les mâles rochers que frappe ton courroux , Dessinant sur ton sein leurs longues silhouettes , Au coucher du soleil semblent courber leurs têtes, Comme des moines à genoux.
Lorsque je parcourais le plus riche des âges. Et qu'un instinct d'amour m'entraînait, chaque soir. Sur tes bords bien-aimés où je venais m'asseoir. J'admirais ton azur, tes grandioses plages : Et maintenant encor, en quittant mon travail , Je viens faire, parfois, au milieu de tes lames, De mon corps un esquif, de mes deux bras des rames, Et de mes pieds un gouvernail.
Qu'on est lier de dompter les filles des tempêtes , Ces vagues au front blanc , que l'on voit s'affaisser, Se creuser en abîme, en monts se redresser. De la base des rocs s'élancer sur leurs têtes , D'écume et de granit couvi^r leur large flanc , Puis, reculant soudain à l'aspect du rivage, Cboquer leurs lières sœurs dont la troupe sau\age Venait s'y briser en sifflant !