LE PÊCHEUR A SA NACELLE
Maintenant riiyniént'o I*our jamais Ta donnée
A mon transport.
En avant, voile et rame, Car un amour de femme
M'attend au port.
Jamais la jalousie Au cœur ne l'a saisie :
Elle a ma foi ; Elle sait , ma nacelle , Que je lui suis fidèle
Autant qu'à toi !
L'heure où le pavillon quitte la brigantine ,
Hâte le retour du pêcheur Dont l'aviron tardif fend la vague marine ,
Belle de calme et de fraîcheur, »
Déjà de sombres feux l'horizon se décore.
C'est le crépuscule du soir, Que chassera bientôt la nuit plus sombre encore
En déployant son crêpe noir.
Les sonores marteaux qui, toute la journée.
Retentissent dans l'arsenal , Se taisent lour à tour; et la barque enchaînée
Dort paisible au bord du canal.
Et tandis qu'au repos le monde entier se livre,
Ton regard , du sommeil vainqueur, Parcourt les cieux profonds, les cieux, immense livre
Qu'à vingt ans tu savais par cœur.
Tu surprends des soleils les ardents hy menées ;
Tu découvres leur grande loi :
Tous ces secrets que Dieu, pendant vingt mille années,
Maître! connut seul avant toi !
Arago ! quand ton nom , dans mon humble famille , Vint soudain rajeunir notre espoir d'autrefois, Espoir né sous le feu de notre ciel qui brille , Au brisant de la vague, au murmure des bois : Oh ! que n'as-tu pu voir ma bonne et tendre mère , Sa joie et ses transports, sa naïve fierté. Lorsqu'elle demandait , en embrassant mon père :
— « C'est donc beaucoup , un député ! »
Et ma petite sœur qui , loin de sa poupée ,
En nous regardant tous, et sans savoir pourquoi.
Pleurait sur mes genoux , triste et préoccupée ,
Et demandait toujours si j'avais vu le roi.
— a Oui , le roi du progrès !» — Et sa bouche , où l'enfance
Répand un coloris d'incarnat pur et frais.
Bégayait aussitôt, en guise de romance :
— « Ai'ago, le roi du progrès! »
Et nous nous embrassions connue en un jour de fête. Et mes pauvres amis disaient le lendemain :
« Combien tu dois sentir ton âme satisfaite ! « Que tu dus tressaillir quand il serra ta main ! « Va, nous t'envions tous l'ami que Dieu t'envoie. c( Aux chants que tu lui lus, qu'est-ce qu'il répondit? » Et je leur répétais , sans fatiguer leur joie , Cent fois, ce que tu m'avais dit.
Mais tu quittas bientôt notre ville empressée- Suivi de tes nobles enfants,
Tu dirigeas tes pas vers la grande Phocée Oii Ton vous reçut triomphants.
Tout vint à toi : bourgeois, marin, tanqueur robuste; Plus de vingt mille citoyens
Coururent saluer de près ton front auguste Et tes sourcils olympiens.
Et quand ces cœurs brûlants au théâtre entonnèrent
Le saint cantique marseillais :
Hymne au refrain duquel rois et trônes croulèrent ,
Sans doute que tu tressaillais!
Car ces vingt mille voix, mâles et cadencées,
El brûlantes de })ubcrté, (îhantaient le but sublime où tendent tes pensées :
Le règne de la liberté.
C(! beau nom, qu'ont souillé tant de voix mercenaires,
Vi\\\ encor trembler les Ivrans, Quand il sert de tocsin aux élans poi)ulaires.
Nos frères du Nord, expirants,
Fatiguent les échos des monts de Sibérie
Sous ce cri toujours réj)été ; Et le hideux Cosaque, en foulant leur patrie,
N'entend partout que : Liberté !
On m'a dit qu'un matin notre rade tranquille Te berça dans son sein que le soleil dorait, Et que tu visitas la charmante presqu'île Où s'élève le Lazaret.
Mais sur nos bords, où Dieu le donnait tant de fête, Pourquoi donc, Arago, faire un si court séjour? Tu n'as pas vu ces rocs que la vague souffleté Ou qu'elle baise avec amour?
Tout est sauvage en eux : jusqu'cà la poésie Oui parle constamment dans leurs creux souterrains; Jusques aux flots, rôdant sur leur base noircie. Comme d'éternels pèlerins.
De ces bords, chaque jour, on voit cingler nos voiles Vers l'Afrique où tu fus esclave du Croissant , Où l'on te nommerait le sultan des étoiles, Si lu retournais à présent.
Tu n'as pas vu Coudon , ce mont d'étrange forme , Ce monstre de granit qui semble un léopard Guettant incessannnent, comme une })roie énorme, Le vaisseau ((ui rentre ou qui part.
Tu n'as pu conlemplor, dressant son front rebelle, Notre haute falaise, au verdàtre penchant, Découpant, chaque soir, une noire dentelle Sur le fond pourpré du couchant.
Un jour le Romulus, d'héroïque mémoire.
Ebranla ces rochers du bruit de ses canons, Que l'écho répéta, comme un hymne de gloire, Dans les entrailles de nos monts.
Ce bruit y roule encore ... et , sur la place d'armes , Oublieuses des morts , ivres de vains succès , Nos femmes , accourant , ont paré de leurs charmes , Un bal ouvert })our les Anglais !
Mais de nos souvenirs déchirons cette page. N'as-tu pas entendu la mâle et douce voix Des mousses , voltigeant de cordage en cordage , Comme les oiseaux dans les bois?
Ces matelots, futurs défenseurs de la France, Ont mille fois rêvé le cri du branle-bas ; Et leurs cœurs, enllanmiés d'une belle espérance. N'attendent plus que les combats.
Enfin , notre soleil , nos pins au front des cimes , Nos vaisseaux, dont les tils ont ^u tant de climats, Vieux minarets mouvants des déserts maritimes , Qui pour aiguilles ont des inàts;
De la terre et des mers ces heureux assemblages. Ces arbres cl ces flots , ce ciel tiède et serein ,
Ne t'ont-ils pas offert , sur nos splendides plages , L'idéal de Claude Lorrain?
Tu n'as fait que passer dans ma ville natale ; Mais tu m'as rendu plein de foi dans l'avenir, Et dans ce beau Paris où tant d'orgueil s'étale , Tu me gardes un souvenir.
Le tien, pendant longtemps, charmera les soirées Oii nous nous délassons de nos travaux du jour; Même dans ces labeurs où nos mains sont li\Tées , Nous te garderons notre amour.
Sois béni mille fois, toi qui, du sort injuste. En me tendant la main , as réparé l'oubli , Toi sans qui mon destin , privé d'égide auguste , N'aurait jamais été rempli.
Soutien de la patrie et roi de la science , Chacune à ton génie a dressé son autel : La poésie aussi te salue et t'encense Et te fait trois fois immortel.