‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 31 sur 177 · MATINÉE EN RADE · texte numérisé non relu

MATINÉE EN RADE

De nos vergues rase la cime :

Dans le remous du gouvernail , Blanc goéland , baigne tes pattes Aussi frêles que délicates , Et dont les anneaux écartâtes Ressemblent au plus pur corail.

«. Huit heures ! la brume épaissie Par le soleil est éclaircie.

Ecoutez rouler le tambour :

On livre les voiles mutines Aux fraîches brises levantines , Et sur les hautes brigantines Le drapeau monte avec le jour.

« De loin , ces mâtures si belles , Ces pyramides de dentelles , Ces drapeaux aux vives couleurs Semblent des harpes éoliennes , Ou des villas aériennes , Avec des haubans pour persiennes Et des toits pavoises de fleurs. »

— « Ecoute, Désirée, entends-tu ces bruits vagues? « Regarde frissonner la crinière des vagues !

«( Vois quel nuage immense escalade les cieux . . . (( L'aurore tout à coup d'un orage est suivie ! . . . « C'est ainsi que les maux, obscurcissant la vie, « Troublent les jours les plus heureux ! «

a Fuyons! déjcà le vent fait moutonner les lames. . . »

— Sur les flancs de l'esquif se courbèrent les rames;

m MARINES.

Son mât, sans se briser, [»lia comme un roseau. Mais il fut à l'abri dans l'anse du rivage, Bien avant que la mer, sous le i'ouet de l'orage, Eût bondi comme un grand troupeau!

— Pousse au large , pêcheur ! la belle promenade Qu'assis dans Ion esquif, nous ferons sur la rade! Vois comme l'onde est calme et pure ce matin ! Le vent n'agite aucune lame :

Pêcheur, il faudra que ta rame Sur la mer nous ouvre un chemin.

Je m'assieds sur la proue aiguë Pour regarder le fond des eaux.

Chante, pêcheur, enfant des flots!

Mon ame, doucement émue.

iS MARINES.

Croira qnc ta voix vient du bord.

Peins-moi tes plaisirs purs, que mon âme t'envie; Dis-moi combien de fois, des flots et de la mort.

Ton courage a sauvé ta vie.

CHANT DU PÊCHEUR

<( Je te sahie, ô mer, paresseuse, qui dors Quand déjà tout s'éveille et que l'aube étincelle. Sur ton onde , où le ciel sema tant de trésors , Reconnais-tu la main fidèle Du vieux pêcheur né sur tes bords?

« Noble mer ! dans tes nuits de démence sublime , Souvent j'ai vu tes flots, poussant de sombres cris, D'un navire détruit emporter les débris. Aussi , quand ta fureur se réveille et s'anime , Quand le char de l'orage , en volant sur ton sein ,

Pour ornière y creuse un abîme , Et , dans les cieux voilés , sonne comme un tocsin : Prompt à mettre en défaut sa colère barbare , De mon bon gouvernail je détourne la barre; Et bravant l'ouragan , ton courroux et la mort ,

Bientôt ma barque atteint le port! »

— Pêcheur, arrête ta nacelle!

J'aperçois sous la mer une verte forêt, Oii des poissons l'écaillé argentée étincelle ,

Puis, comme un éclair disparaît.

Le rouget y fouille la vase ,

El la muge y décrit des cercles inégaux.

Rien ne peut peindre mon extase.

Quand je vois voltiger, dans nos limpides eaux, Ces beaux poissons ailés , pareils à des oiseaux ,

Et l'algue que le soleil dore.

Pêcheur ! à l'horizon , la mer Des feux du jour se décolore.

Le soleil est monté dans les hauteurs de l'air. . . Vogue , pêcheur, et chante encore !

CHANT DU PECHEUR

« Si je reste un seul jour sans jeter mes fdets , Mer, dans tes liquides palais.

Tes flots , en brisant sur les roches , M'adressent de tendres reproches.

Mais à peine ma barque a quitté les galets , Qu'aussitôt la vague endormie

La berce en soupirant, la guide sans efforts. Et reconnaît la main amie Du vieux pêcheur né sur ses bords. »

— Arrête encore, ami; mais c'est une féerie! Je découvre le fond des mers.

Où , comme une fraîche prairie , S'étend la mousse aux cheveux verts.

Vois la sèche au ventre d'ivoire , Le homard aux flancs de corail , La dorade, dont la nageoire

S'agite comme mi éventail; La vive et gracieuse anguille Se glissant sous l'algue qui brille , Et la murène au dos d'émail !

Ainsi les enfants de l'onde ,

Pareils à ceux de ce monde ,

Ont leurs champêtres séjours;

Et la féconde nature

Leur a donné la verdure ,

Puis une forêt obscure

Pour y cacher leurs amours . . .

Les rochers que la mer encadre Montrent, dans les brouillards, leurs fronts noirs et chenus,

Et les manœuvres de l'escadre

Jettent au loin des bruits confus ;

Le parfum des mers s'évapore . . .

Je veux voir de près ces vaisseaux Qui viennent de quitter les rivages du Maure ; J'y vois échelonnés de nombreux matelots ;

Ils vont sécher, au vent des flots , Leur voile humide encor des larmes de Taurore.

Vogue, pêcheur, et chante encore!

CHANT DIJ PECHEUR.

<( Je n'ai jamais quitté la rive où je suis né. On m'a dit que, bien loin du climat fortuné

De ma tiède et verte Provence , .l'aurais vu des cités qu'inonde l'opulence. Mais, au-dessus des monts où mou Auie s'élance,

PROiMENADE SUR MER. SI

Ne vois-je pas un ciel, comme partout ailleurs? Ne resplendi t-il pas des plus riches couleurs , Ne révèle-t-il pas une vie éternelle

D'amour, de joie et de bonheur, Et ne chante-t-il pas, quand sa voûte étincelle,

La gloire du Dieu créateur? »

— Nous y voici ! Rasons l'arrière De l'énorme vaisseau de guerre Dont les tiiples rangs de canons Sortent , pareils à des lions , Leurs têtes, hors de leur tanière.

J'aperçois, sur le pont, l'intrépide marin Au poste désigné se diriger soudain.

Attentif au sifflet du maître ,

Sur-le-champ il sait reconnaître

Chaque manœuvre du vaisseau.

Quels sont ces deux géants ancrés loin de la plage, Et dont cent vingt canons défendent l'équipage?

— L'Océan, le Montebello!

— Et ceux dont les marins couvrent la grande hune,

Leur nom? — Le Trident, le Neptune!

— Là-bas, plus près du bord, quels sont ces autres deux?

— L'Inflexible et le Généreux !

— Et celui caressé par la vague vermeille ,

Son nom? — La Ville de Marseille!

— Les deux derniers? — L'Hercule et le Santi-I*étri!

— Hélas! tous ces marins, dont le cœur fut pétri Pour vivre de combats, pour narguer les tempêtes, Alin de ne point voir leur [)avillon flétri

Tenaient toujours leurs armes prêtes.

Mais ce fut vainement , et leurs bras valeureux Des débris de Beyrouth sont revenus poudreux ! Les vents les abreuvaient d'un parfum de vengeance. Ils auraient voulu rendre aux vainqueurs d'Aboukir

La mort qu'aux enfants de la France

Leurs canons y firent subir.

Et si , dans leurs gouffres humides , Les vagues avaient vu les Anglais s'engloutir, On aurait entendu du haut des Pyramides

Quarante siècles applaudir !

Pêcheur, mon âme est oppressée Quand ces beaux souvenirs réveillent ma pensée ! La France n'avait pas de rivale en splendeur ; A la tête du monde elle s'était placée. Mais, tombée aujourd'hui du haut de sa grandeur, Sans force dans les bras et sans courage au cœur. Dans l'oubli de sa gloire elle dort affaissée ! 0 Seigneur! que mes vœux ne soient pas superflus! Rends à mon beau pays tous ces grands jours perdus Dont l'astre de juillet semblait montrer l'aurore! Toi, pour qui ces chagrins sont restés inconnus,

Vogue , pêcheur, et chante encore !

CHANT DU PECHEUR

M Ainsi que le zéphyr, au fond des bois déserts , Berce les nids d'oiseaux suspendus au feuillage, Ainsi mon Irèle esquif, par le vent du rivage, Ksi mollement bercé sur le flot bleu des mers.

PROMENADE Sl'K MER. 55

Mais il faut retourner à la rive chérie Où dans l'obscurité s'écoule mon destin.

Le vent, autour de nous, charrie

Les flots qu'il soulève au lointain ;

Le charme riant du matin

Avec le jour perd son mystère ! . . .

Maître, la barque touche à terre. »

LA SOMNAMBULE DES MERS

Bdllade

Minuit , sur chaque pendule , Douze fois a frappé l'air.

C'est l'heure où la somnambule S'aventure seule en mer.

Oh ! silence ! Elle s'approche , El, d'un pas silencieux, Monte au sommet d'une roche , Pour interroger les cieux.

LA SOMNAMBULE DES MERS

Mais l'horizon est sans tache.

Elle court sur le récif, Et , de ses doigts blancs , détache Le nœud qui retient l'esquif.

« Viens! soupirait le zéphyr tendre; <( Pour toi j'ai parfumé la mer, « Et j'ai convoqué, pour t'entendre, <( Les sylphes de l'onde et de l'air.

(( Oh ! viens sous mon plafond d'étoiles (( Mes ailes sont pour tes pensers , (( Mon souffle pour tes blanches voiles , « Et pour ton sein tous mes baisers! «

Et la barque était entraînée;

Et son sillage soulevait

Une lumineuse traînée

Que, des yeux, la vierge suivait.

« Voilà, disait la douce fille, « Voilà l'étoile des guerriers (( Dont sa jeune poitrine brille, <( Et sa couronne de lauriers.

« La patrie, un jour, le réclame :

« 11 part ... je suis seule à savoir « Tout ce qu'il souffrit quand sou Ame « hnmola l'amour au devoir.

(( Oh ! que le ciel le récompense

a De tant de sublimes douleurs !

« Qu'un ange, dans ses maux, le panse

« Avec le baume de mes pleurs !

« Mais voici des drapeaux, des glaives! « Voici mon bien-aimé vainqueur, <( Qui foule le sable des grèves « Et qui m'appelle sur son cœur. . .

« Volons! . . . » L'esquif cingla vers le large. Et la vierge Semblait presser quelqu'un contre son sein mouvant; Mais ses bras étendus n'embrassaient que le vent; Et l'éclair s'allumait, comme un funèbre cierge, Dans un ouragan noir qui montait du levant.

« Oh ! s'écriait l'enfant si joyeuse naguère ,

« Pourquoi , mon beau vainqueur, ramènes-tu la guerre ?

« Entends-tu le canon? n'est-ce pas l'ennemi

« Qui vient incendier le village endormi? »

Ce n'est pas le canon , c'est la foudre qui gronde ! Chaque soir le trépas sur les mers fait sa ronde. Oh! qui te sauvera de la fureur des flots? Quelle oreille entendra tes déchirants sanglots Quand tu t'éveilleras , et que loin de la rive L'orage aiu'a jeté ta barque qui dérive?

Et les nuages noirs que le vent appelait. Accouraient à la voix de leur sombre monarque; Et, froide de terreur, la vierge s'éveillait A l'instant où la fondre éclatait dans sa barque.

LA SOMNAMBULE DES MERS. 57

On a dit que les flots ne l'engloutirent pas ;

Que sur la mobile surface

Du gouffre amer où tout s'efface , Un flamboyant guerrier vint lui tendre les bras. Il était décoré de la balle ennemie :

« Me voici! viens, dit-il, viens ma fidèle amie, K Viens , toi qui m'appelais dans le calme des nuits , «■ Toi dont l'âme, livrée à d'éternels ennuis, « Eclipse en pureté la neige des lavanges ! <( Ne regrette jamais le monde que tu fuis; « Car le digne séjour des héros et des anges,

« C'est le ciel, où je te conduis! )>

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