‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 35 sur 177 · EN DÉMOLITION · texte numérisé non relu

EN DÉMOLITION

OÙ sont donc tes beaux jours : ([nand l'haleine des brises Caressait ton drapeau , gonflait tes voiles grises ,

Et t'éloignait du port ; Quand tu portais, au sein des batailles sanglantes, Sur tes deux larges lianes, cent vingt gueules brûlantes

Qui vomissaient la mort?

Quand tes bombes volaient, puis éclataient : les unes Sur les ponts mutilés, les autres dans les hunes Oes vaisseaux ennemis,

El que CCS lourds trois-ponts, orgueil de l' Angleterre, Baissaient, pour décider tes canons à se taire, Leurs pavillons soumis?

Qu'as-tu fait de ces mâts, dont les flèches aiguës Cent fois, pendant la nuit, déchirèrent les nues

Qui pèsent sur les mers?

Qu'as-tu fait des couleurs si noblement rangées, Qui dessinaient sur toi six terribles rangées

Aux rapides éclairs?

Des cordages sans nombre , et des vergues immenses Où tes fds, alignés, entonnaient les romances

De leurs pays lointains :

De ton drapeau criblé , qui , sur la brigantine , Serpentait, et laissait vers la voile latine

Flotter ses plis mutins :

Des voiles, des haubans, des focs triangulaires. Du siUage argenté qui , sur les eaux amères ,

Ecumait après toi :

De tes combats, toujours suivis de la victoire, De toute ta splendeur et de toute ta gloire

Qu'as-tu fait, réponds-moi? ^

Maintenant te voilà . . . penché sur le rivage î Échoué sur le sable ! et la vague sauvage

Sur ton corps délabré Se venge de ces jours où, pendant la tempête,

A UN VAlSï^EAli EN DÉiMOLlTION. 67

Tu domptais, tu fendais, tu labourais sa crèlc : Te voilà démembré !

De tous côtés le flot t'assiège sans relâche.

Je vois se détacher, sous les coups de la hache ,

Tes pesants blocs de bois.

Ils brûleront, peut-être, aux chaumières prochaines Qui les virent jadis, grands et robustes chênes.

Ombrager leurs vieux toits.

Colosse! à ton aspect, j'ai vu pleurer mon père : Dans ton sein s'écoula sa jeunesse prospère ,

Féconde en beaux élans.

Il aime à me conter que , souvent , pauvre mousse , Sur un fragile pont , il a gratté la mousse

Attachée à tes flancs.

Bientôt de ce vaisseau qui fouilla les entrailles Des plus lointaines mers , du géant des bataiUes

Il ne restera rien . . .

Rien qu'un nom admiré dans nos gloires navales , Un nom qu'à l'avenir légueront nos annales :

Et ce nom , c'est le lien !

Tombe, tombe sans honte, ô vieillard centenaire! Après avoir bravé flots, trombe, écueils, tonnerre.

El furieux autans, Et navires anglais , léopards maritimes Qui, masqués par des caps, tombaient sur leurs victimes,

Tu vas braver le temps !

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