‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 5 sur 177 · M, NOTICE · texte numérisé non relu

M, NOTICE

OU bien encore celle strophe :

Les arbres sont fleuris , Le gazon en croissance ; Les oiseaux réunis Chantent et font leurs nids.

malgré l'imperfection de la forme, qui disparaîtra si l'on veut bien prendre ces paroles pour une traduction incorrecte d'une langue inconnue, il me semble qu'il y a là quelque chose de marqué au coin de la poésie.

Mais aujourd'hui que tout sétend et se généralise, que la lecture elles journaux, s' infiltrant jusque dans les plus petites veines sociales, opèrent partout une sorte d'initiation littéraire au jour le jour, ces natures poétiques cachées dans le peuple commencent à se sentir. La forme qui leur paraissait jadis inabordable pour eux, qu'ils considéraient comme le privilège exclusif d'une autre classe, sentiment dont leurs Noëls, aux deux langues diverses pour les anges et pour les bergers, ne sont qu'un naïfsymbole, cette forme seml)le se meltrc à leur porlée. Elles s'y hasardent; elles s'y font jour. Quelques encouragements les enhardissent. Voilà comment nous voyons surgir tant de poésies de prolétaires.

Déjà les fennnes les avaient précédés; et c'était le iiiénic pliénonièiic : les deux réservoirs de poésie,

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laissant couler quelques filets de leur eau. Avec cette ditïérence pour les femmes, qu'initiées à Tavance, sinon à la profondeur scientifique, du moins à la grâce et à la finesse du langage, elles n'ont eu qu'à prendre confiance en elles-mêmes : dès leur début, elles nous ont jeté des fleurs.

Au contraire, pour les ouvriers, voici ce qui est arrivé.

Gênés, emprisonnés dans la forme sous laquelle ils se risquaient, privés de leur mouvement et de leur allure native, ils s'y sont trouvés réduits à l'impuissance, et sont tombés plus d'une fois, il faut le reconnaître, de la poésie dans la médiocre versification; ou bien, pour s'initier à cette forme inconnue, ils ont recouru au calque : nos modèles les ont dominés, et ils sont tombés encore de l'originalité dans la copie.

Cependant, laissez passer ce qui n'est qu'inexpérience, laissez choir ce qui n'a pas d'avenir : il ne s'agit pas de leur donner de l'orgueil, mais du courage. Laissez-leur, avec Montaigne, allonger, au besoin, une courte syllable. Ne dussiez-vous rencontrer que quelques créations telles que la Jeune Fille abandonnée, de Lebreton; la Petite Navette, de Magu; l'Ange et l'Enfant, de Reboul, qui a tant d'autres beautés, n'auriez-vous pas de petits trésors? Je ne parle pas d'Hégesippe Moreau, dont les lettres ont à regretter la mort prématurée, autant, peut-être, que celle d'André Chénier. Bon et faible jeune homme, né avec toutes les qualités de cœur qui rendent aimani et

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aimé, qui font la vie douce et pure, il se laissa dévier, entraîner dans des égarements qui n'étaient pas faits pour lui, et il s'est éteint dans un hôpital. Je supplie qu'on fasse disparaître du volume recueilli pour ainsi dire sur son lit de mort, quelques pages qui le salissent ; car sa place est marquée dans notre histoire littéraire.

Ce que jaime encore dans cette apparition des poésies d'ouvriers, c'est le lieu d'où elles sont datées. Nous n'avons, nous autres, qu'un seul lieu, Paris, grand foyer ahsorhant où tout vient se jeter, grand creuset où tout vient se fondre et qui ne donne que de l'alliage. La centralisation, qui fait notre unité et notre puissance dans l'ordre national, nous comprime et nous décolore dans la sphère des beaux-arts. Poésie, peinture, musique, notre territoire est bien vaste, tout cela vient s'étouffer sur un seul point, où quelques élus envahissent le peu de place cpii existe, et où tous les autres meurent asphyxiés. Mais pour les ouvriers, qui sont inspirés là où ils vivent, et qui vivent là oii ils travaillent, nous disons le poëte d'Agen, de Nîmes, de Rouen, de Fontainebleau, de Toulon : c'est lindividualilé artistique rendue à chaque cité, c'est la (Hn'usion et le rayonnement littéraires sur tous les points du royaume.

Du reste, ne soyons pas injuste envers notre société. Si le fciiillrluii ou l'nriiclc politicpieont jeté paiïois à

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la poésie des ouvriers le dédain ou l'interdit, la société n'a pas fait de même. C'est une bonne fortune pour un recueil de vers, que de porter sur son titre : par un tel, menuisier, tisserand, boulanger, ouvrier maçon; cela vaut un privilège du Roi, de l'ancien régime; et ceux qui sont venus les premiers en ont tiré profit. Combien de jeunes talents aujourd'hui qui font des vers, et combien qui, sans être de grands poètes, en font de bons ! surtout en la poésie de sentiment, la poésie intime, la dernière qui reste, la seule qui, dans les civilisations avancées, se développe au lieu de s'éteindre. Nous avons abondance de bons artisans de ce métier-là. Mais qui y donne attention, et pour un livre combien de lecteurs? Qu'il s'agisse de poètes ouvriers, au contraire, les premiers d'entre nos littérateurs se font un plaisir de les introduire. C'est Lamartine, c'est Victor Hugo, c'est Alexandre Dumas qui donnent leur patronage aux hommes; ce sera madame Tastu ou madame Desbordes Yalmore, pour les femmes. La publicité ne leur manquera pas, ni l'accueil du public, ni même, à quelques-uns, les encouragements du pouvoir.

Poney n'est pas entons points aussi heureux, puisqu'il n'a pour introducteur que moi ; moi qui, pour une telle qualité, ne me reconnais d'autre titre que

d'être né aux mômes lieux et d'avoir le culte du même foyer que lui. Cependant, déjà les avant-coureurs de la renommée lui sont venus; déjà les ouvriers, au milieu desquels il travaille, l'ont proclamé leur poëte et ont mis en lui leur orgueil, les ouvriers si nombreux, à l'esprit si vif et si ouvert, d'une grande ville maritime et méridionale. Déjà, dans sa petite chambre, immédiatement au-dessous du toit, il a vu monter des voyageurs inconnus, demandant l'ouvrier maçon ; et, parmi eux, quelques-uns d'illustres, qui ne l'ont pas oublié et qu'il n'oubliera jamais ^.

Donnerai-je ici sa biographie? C'est un honneur qu'on prodigue beaucoup aujourd'hui. Poney n'ignore pas qu'il faut le conquérir.

Que dire, d'ailleurs, d'un jeune homme qui n'a pas vingt et un ans encore, et qui, à moins que le hasard d'un tirage ou le succès de ce petit livre ne le sauve, peut, dans quelques mois, signer ses vers : Poncy, soldat, au lieu de les signer, comme aujourd'hui : Poncy, ouvrier maçon.

Pauvre enfant, venu à de pauvres parents, dans une année de désastre pour le Midi , q«and l'hiver et la neige de 1820 tuèrent les oliviers, espoir du pauvre comme du riche, m?is espoir souvent si trompeur-.

Jusqu'à neuf ans, la vie de la rue ou des champs ; ou l)ien gardé, avec des enfants de son âge, en petit

' M. Arn^'ci, M. de noamiionl, clc.

'^ l.onis-r.luirlrs l'iiiit>. ni- le 2 avril IX'21, à Toulon.

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