LENDEMAIN D'ORAGE
Calme plat! l'Océan plus uni qu'une glace, De ses bords radieux n'envahit plus la place. Forcé de remorquer son vaisseau , le marin Cargue avec désespoir ses voiles inutiles. Pas un souffle de vent ! les eaux sont immobiles Comme une surface d'airain.
Calme plat! l'air est pur, le ciel clair, la mer rose, Le goéland de neige avec amour s'y pose ; Le beau soleil d'hiver y mh'e sou front d'or; Et le Ilot nonchalant que l'aviron soulève. Pareil à la beauté qu'éveille un tendre rèvc. Avec mollesse se rendort.
LENDEMAIN DORAGE. 119
L'algue, que sur la rive apportent les marées, Offre un mol oreiller aux barques amarrées. La mer semble exhaler des parfums de bonté. Et, bien que l'air soit froid, sur les cordes tendues Les vestes des marins sont toutes suspendues : On dirait une aube d'été !
Calme plat ! et pourtant le robuste pilote D'un regard inquiet interroge la flotte ; Et, pareil aux pêcheurs de Léopold Robert, De tristesse et de deuil sa face semble empreinte, Comme si l'avenir, qu'il sondait avec crainte, A ses regards s'était ouvert.
Calme plat! et pourtant les rocs sont blancs d'écume. L'éclair, comme un marteau rayant la noire enclume , A creusé sur leurs fronts plus d'un sillon récent. La grève, de débris et de corps est jonchée. Et du sable éclatant la blancheur est tachée De larges étoiles de sang.
Horreur! cet Océan est moins grand qu'hypocrite, Sa rage, en traits de sang, sur son front est inscrite. Aujourd'hui c'est le ciel, hier c'était l'enfer. Hier, ce calme azur qui caresse la terre Fumait comme un volcan, comme si le tonnerre Avait incendié la mer.
L'Océan , défiant îlots , digues et havres ,
Nous jetait en défi des monceaux de cadavres.
Hier, le flot fauchait, monstrueux moissonneur.
Les vaisseaux, les marins! Aujourd'hui ([u'il sommeille,
De sa vasle poitrine azurée et vermeille Montent des soupirs de bonheur!
Sur tous les marins morts, sur les barques broyées, Sur les blocs de granit des roches foudroyées, La mer a déroulé ses radieux linceuls.
Dirait-on maintenant que le sang l'a rougie. Sans tous ces naufragés , reste de son orgie , Qui, sur ses bords, l'attestent seuls?
Le monstre est bien repu] tremble. Océan livide! Toujours ta soif de sang s'éveiUe plus avide , Mais qui sait, vieux Satan! si Dieu, que tu trompas. Ne s'indignera pas qu'en tes nuits de démence Tu transformes tes lianes en cimetière immense. Et ne te desséchera pas ?