LA BARQUE BLANCHE
Mais elle ouvrit son œil ardent , Et le pêcheur eut beau faire force de rames, Il eut beau, pour la fuir, violenter les lames, Tout fut vain : elle avait reconnu l'imprudent.
Quand la fée appela de sa voix de sirène
La barque à la blanche carène
Que les flots emportaient toujours, Le pêcheur répondit : « Tu viens trop tard. A l'ange Qui s'est donnée à moi, je me dois en échange. Je ne m'appartiens plus; cherche d'autres amours. »
Depuis ce jour, on dit que, triste, elle médite.
Et qu'une vengeance inédite
Bout dans sa poitrine d'airain.
Mais, Seigneur, que vient faire ici la barque blanche? La fée, avec transport, vers la voile se penche, Et sa voix redoutée appelle le marin.
« Noble enfant qui, la nuit, pêches
« Le corail de mon séjour,
« Qui dors dans mes algues sèches,
« Respires mes brises fraîches ,
•< Viens, . . . pour toi je mciu's d'amour!
« Viens enfant, viens que je voie « Les jours dorés que tu perds , w Dans mon ))alais plein de joie,
(( Couler sur des lits de soie.
« Je suis la reine des mers.
« Viens! à l'heure où j'y pénètre, « L'aube nue y tient sa cour.
« Là , les désirs de bien-être c( Sont comblés avant d'y naître.
« Viens, pour toi je meurs d'amour.
« Les jours qu'on passe sur l'onde, c( Comme l'onde sont amers; « Livre-moi ta tête blonde « Pour que d'amour je l'inonde.
« Je suis la reine des mers! »
— <( Tes palais qu'à nos yeux dérobe la mer sombre , Ton repos , tes trésors et tes plaisirs sans nombre , Tes plafonds de corail où tes doigts ont sculpté Mille groupes lascifs de dieux et de sirènes,
Les hymnes infinis des flots que tu refrènes , Toute cette richesse à faire envie aux reines Ne vaut pas un baiser de ma chaste beauté. »
— « Tu veux donc me tuer, » dit tristement la fée? Et puis elle ajouta d'une voix étoufifée :
« Pourtant si je voulais je me ferais aimer! Mes désirs sont des lois; il suffit que j'ordonne Pour qu'à mon gré la mer mugisse et le ciel tonne. ■>■>
— Il découvrit son sein : « Vois-tu cette madone? Elle t'empêchera, dit-il, de me charmer. »
— « Ingrat, dit-elle alors; tu méprises ma flamme. .