A MADEMOISELLE
JEUNE Aglaé, la nature indulgente, En te formant te prodigua ses dons ; Tu reçus d'elle, esprit, grâce touchante. Et doux attraits qu'en toi nous adorons ; Mais avoir eu tant de Liens en partage, Ce n'est assez si l'on n'en fait jouir ; L'art de jouir est le talent du sage ; Sans ce talent, le plaisir est l'image D'un feu follet qu'on voit s'évanouir.
Daigne permettre à ma muse sincère.
Quelques conseils que dicte l'amitié ; Ce sentiment a des droits pour te plaire. C'est de l'amour la plus belle moitié.
Déjà trois fois l'aurore a vu tes larmes, Depuis le jour où, quittant tes appas.
Ton jeune amant a fui d'entre tes bras Et t'a laissée en proie à tes alarmes ; C'est trop pleurer pour l'honneur de tes charmes, A cet amant tu dois un successeur.
Choisis donc vite et nomme ton vainqueur, Le vain désir de paroître fidèle Peut-il valoir le plaisir de changer ?
Non, non, crois-moi, tu dois te partager. Sans l'inconstance, à quoi sert d'être belle ?
Qu'une coquette étant sur le retour.
S'attache un sot, le garde par prudence,
Et veuille encor de sa fausse constance,
Par vanité faire honneur à l'amour ;
Je lui pardonne, et je ris en silence.
Mais qu'à ton âge, au printemps de tes jours,
De cent rivaux trahissant l'espérance,
Tu fasses vœu de regretter toujours
Le même amant, en dépit de l'absence,
Pour ce tort-là je n'ai point d'indulgence.
Vois ce ruisseau dont le rapide cours Baigne, en fuyant, l'un et l'autre rivage, Qu'il soit pour toi limage des amours.
Pour l'arrêter dans sa course volage En vain les fleurs semblent le caresser. D'un droit égal, chacune à son passage Peut en jouir, mais non pas le fixer.
Prends-le pour guide et te laisse séduire A chaque instant par un plaisir nouveau ; A nous tromper l'amour saura l'instruire, Et sur nos yeux il mettra son bandeau.
Mais à pleurer peut-être on t'encourage : On t'aura dit que dans ces premiers temps, Si jeune encor, pour l'honneur de ton âge. Tu dois au moins feindre des vœux constans : Vas ! l'on te trompe, et ce monde est plus sage ; Il ne croit plus au regret des alîsens, Et moins encore aux veuves de vingt ans.