‹ Poésies de Choderlos de LaclosChapitre 14 sur 27 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

DES Beaux-Esprits, je hais la vanité ; Les rabaisser est œuvre méritoire ; Ils ont besoin de plus d'humilité, Et c'est pour-eux que j'écris celte histoire. De leurs talents quelle est l'utilité ? En tirent-ils plaisir, profit ou gloire ? Non ; et pourquoi s'en feroient-ils accroire ? J'en ai tant vu supplanté par des sots ! Soit à la Ville, à la Cour, à l'Armée, Les gens d'esprit n'ont jamais les bons lots : Les sots ont tout, même la renommée.

D'en raconter le pourquoi, le comment, N 'est pas mon fait : je dirai seulement Comme en amour, ainsi qu'en toute affaire, Les Beaux-Esprits souvent perdent leurs soins, Tandis qu'un sot a le talent de plaire. Ne m'en étonne, et le blâme encor moins : Car, après tout, dans l'amoureux mystère, Le bien parler ne vaut pas le bien faire. Vous saurez donc qu'en un même logis, Vivoient ensemble, et comme bons amis.

Deux jeunes gens. L'un avoit nom Pamphile, Pour son esprit renommé dans la ville, Faisant bouquets, contes et madrigaux,

Et tous les mois loué dans les journaux. L'autre n'avoit pareille destinée, Vrai sans-souci, ne s'occupant de rien, Il dormoit tard, buvoit et mangeoit bien, Puis digéroit pour finir la journée :

Tant que vivant de la sorte inconnu, Jusques à nous son nom n'est pas venu. Plusieurs croiront que cela m'embarrasse Mais pour si peu je ne m'étonne pas : Un nom se perd, un autre le remplace. J'en connois tant, dont en semblable cas, Un nom d'emprunt a soutenu la race :

A mon héros enfin s'il faut un nom D'autorité je le nomme Gléon.

Bien aurois pu, pour annoblir mon conte, Vous le titrer de marquis ou de comte ; Car, entre nous, on en voit aujourd'hui. Et des plus fiers, pas plus connus que lui Mais brisons là. Tout ce qui m'est utile, C'est que Cléon soit ami de Pamphile : Au demeurant, tous deux jeunes et frais, Bons compagnons, et passablement faits.

Au même tems, vint habiter encore Sous même toit la charmante Isidore, Brune piquante, à Tair vif et frippon.

Et dont les yeux à la fois font éclore Et les désirs et l'espoir du pardon.

Il en faut moins pour tenter la 'jeunesse ; Aussi bientôt, voilà que nos amis

Sont tous les deux chez leur voisine admis. Ce n'est d'abord que simple politesse.

Et jusques-là les succès sont égaux :

Mais le désir, sous le nom de tendresse, Des deux amis fit bientôt deux rivaux.

Hé! mais, dira quelque critique austère, S'ils sont rivaux, comment sont-ils amis ? Rien n'est plus simple, en voici le mystère : Pamphile avoit, en Héros littéraire, Pour son rival un souverain mépris :

Tel concurrent n'étoit pas une affaire, Permis à lui de disputer le prix.

Cléon modeste, autant que débonnaire, Respectoit fort Messieurs les Beaux-Esprits, Et le resiject étouffe la colère :

Ainsi tous deux, pour un motif contraire, Étoient rivaux, et non pas ennemis.

Tous les succès sont d'abord pour Pamphile ; Son doux parler, son langage facile Charment T oreille et captivent le cœur ; En récoutant, la Beauté plus docile Blâme en secret son injuste rigueur. C etoit d'abord louange enchanteresse, Qu'accompagnoient des regards éloquens ; Il traite ensuite avec délicatesse Dans ses propos le bonheur des Amans ; Puis il s'enflamme, et ses discours brûlans Des doux plaisirs peignent l'heureuse ivresse. A tout cela que disoit son rival ?

Rien, ou deux mots qu'encor il plaçoit mal.

Ainsi passoient les rapides journées,

Entre Isidore, etPamphile, et Cléon,

Lorsque l'Amour ou bien Toccasion

De tous les trois changea la destinée.

C'était Tété, de plus c'était le soir ;

A la chaleur cherchant à se soustraire,

Notre Beauté, tranquille et solitaire,

Prenant le frais, revoit dans son boudoir.

Son abandon, sa toilette légère,

Tous deux sans art, augmentoient ses appas.

Ainsi Vénus, pour enchanter la terre,

Se faisoit voir, et ne se paroit pas.

Nos deux amis qu'un même espoir amène,

Viennent tous deux, et tous deux sont reçus :

Pamphile encor s'empare de la scène,

Parlant le mieux, quoiqu'il parlât le plus.

A ses discours, l'Amour prêtoit encore

Un plus doux charme, un attrait plus flatteur :

En l'écoutant, la charmante Isidore

D'un feu nouveau sent embraser son cœur ;

Il naît à peine, et déjà la dévore.

Tout la trahit, jusqu'au soin qu'elle prend

Pour dérober ses secrètes pensées.

Sur ses beaux yeux ses paupières baissées

Rendent encor son regard plus touchant ;

Elle se tait : mais un soupir brûlant

Vient entr'ouvrir ses lèvres demi-closes ;

Son teint de lys n'offre plus que des roses ;

Avec effort son sein est agité :

De son maintien l'expressive mollesse

Marque l'instant d'une heureuse faiblesse;

Ainsi l'Albane eût peint la volupté.

Oh ! de l'esprit puissance enchanteresse ;

Dit-elle enfin, quel prestige flatteur

A votre voix, fait naître le bonheur ?

L'heureux talent ! sans doute vos ouvrages

Offrent aussi ces charmantes images !

Je veux les voir. Pour moi vous les lirez ;

En les lisant, vous les embellirez.

Parlant ainsi, vous voyez que la belle

A son amant offroit l'occasion

De la revoir, d'être seul avec elle.

Et d'éviter l'incommode Cléon.

Mais cet éloge a trop flatté Pamphile.

Ivre de gloire, encor plus que d'amour :

Eh quoi ! mes vers, ah ! rien n'est plus facile ;

Vous les verrez, et même dès ce jour.

Il dit et part. Son rival, plus tranquille.

Le laisse aller, et cherche à faire mieux.

Près d'Isidore, il s'approche en silence ;

Il la voit belle, et la voit sans défense ;

Pour la réduire un geste audacieux

En ce moment lui tient lieu d'éloquence.

La Belle crie, et se plaint de l'offense ;

San s s'étonner, l'Amant silencieux

La laisse dire, et cependant s'avance ;

Si bien fait il, malgré la résistance,

Qu'il trouve enfin la route de son cœur, Puis s'en empare, et s'y place en vainqueur. Ainsi placé, le temps ne dure guère :

Aussi tous deux oublioient aisément L'ami Pamphile ; il vit tout le mystère; Car par malheur il rentra brusquement.

Yous croyez tous qu'Isidore est confuse : Vous vous trompez, et sans chercher d'excuse, Dans son maintien règne la liberté.

Pamphile seul étoit déconcerté ; Il savoit tout, et ne savait que dire. La Belle enfin, avec un doux sourire.

Lui dit : Mon cher, soyez de bonne foi, Yous aimez mieux vos ouvrages que moi : Soyez heureux, je promets de les lire ; Même d'avance ici je les admire.

Mais apprenez que femme qui se rend Yeut régner seule au cœur de son amant. A mes dépens si vous cherchez à rire, Yous le pouvez, vous avez mon secret : Mais d'un couplet, ou bien d'une satyre Je vous préviens que je crains peu l'effet, Car entre nous, ce que vous pourrez dire Ne vaudra pas ce que Cléon a fait.

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