‹ Poésies de Choderlos de LaclosChapitre 21 sur 27 · A MADEMOISELLE DE SIVRY · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE SIVRY

JEVSE fleur que l'hymen pour l'amour fit éclore, A peine comptez- vous douze ans.

C'est d'un beau jour la séduisante aurore, Vous aurez tout l'éclat de Flore, Mais craignez les feux du Printems.

Ah ! sans doute, il sera sincère, L'hommage que mon sexe un jour vous offrira : Nymphe qui vous ressemblera Sera toujours sûre de plaire.

Mais plus d'un fou vous aimera, Et les fous de ce genre-là.

Vous ne les rebuterez guère.

« Sans doute », diront-ils dans leurs propos galans, « La beauté sans l'esprit peut craindre l'inconstance : « L'esprit sans la beauté perd souvent sa puissance, « Mais qu'à l'esprit on joigne attraits, grâce, talens, « Qu'enfin on vous ressemble, alors Amour lui-même « D'être esclave soumis fait son bonheur suprême. »

Esclave! lui? l'Amour! en quels lieux... en quels tems? Étudiez, vous le pouvez encore Ce dangereux caméléon :

Pétrarque aima l'ingrate Laure ; Sapho l'infidèle Phaon !

SUR ZAIRE

QLA>"D Orosmane furieux Dans un accès de jalousie Se fut passé la fantaisie De tuer l'objet de ses feux, Je crois bien qu'il en fut honteux, Car dans la bonne compagnie On rit d'un époux ombrageux ; Mais ce ne fut qu'un ridicule Que se donna notre Héros, Et s'il en perdit le repos, Ce fut par excès de scrupule.

On dit qu'il en eut tant d'ennui Qu'il se tua : je veux le croire.

Mais n'en déplaise à sa mémoire, Peu de gens feront comme lui ; Car on peut dire, à notre gloire, Que nous avons tous, aujourd'hui, Une douceur bien méritoire A supporter les maux d'autrui.

Mais quand dût se trouver à plaindre Notre héros ? ce fut alors Que, malgré son rang, ses trésors Et ses Eunuques, il dut craindre D'être trahi ; car, entre nous, Pour un amant fier et jaloux.

(Et tout homme l'est à l'extrême), N'est-ce pas une vérité, Que voir mourir ce que l'on aime Vaut mieux que d'en être quitté ?

Si vous doutez de mon système, Interrogez tous nos Sultans :

De ces Messieurs Paris abonde ; On ne voit qu'eux dans le grand monde, Bien scélérats, bien séduisans, Petits despotes de tendresse, Un peu François par la faiblesse, Mais bien Turcs par les sentimens.

Au reste, à quoi devoit s'attendre Ce fier sultan ?... Mari jaloux D'une Française vive et tendre, Ignoroit-il que les verrous.

Ni tous les soins que l'on peut prendre N'ont jamais garanti l'époux Quand l'épouse a voulu se rendre ?

Si l'on veut s'en mettre en courroux Et tout tuer ; si l'homme sage Ne sait pas s'armer de courage Et braver ce léger hasard.

Maris, prenez tous un poignard :

Un peu plus tôt, un peu plus tard.

Vous pourrez tous en faire usage.

Oui, malgré les beaux sentimens Si bien exprimés par Voltaire, Malgré les vœux et les sermens

Et tout le langage ordinaire,

Vain protocole des amans,

L'hymen n'a point de feux constans.

Zaïre auroit été légère,

Et le Sultan, dans sa colère,

Ne s'est trompé que sur le tems.

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