‹ Poésies de Daniel LesueurChapitre 26 sur 85 · L*A VOIX DES MO%TS · texte numérisé non relu

L*A VOIX DES MO%TS

lVloRTS qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières,

Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,

Je songe que nos cœurs à vos froides poussières

Par des fils infinis et puissants sont liés.

Muets, vous dirigez nos volontés altières ; Par vos désirs éteints nos désirs sont plies; Vos âmes dans nos seins revivent tout entières, En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés.

Bien que nous franchissions une sphère plus haute, Vos antiques erreurs nous induisent en faute, Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux.

Car le passé de l'homme en son présent subsiste, Et la profonde voix qui monte des tombeaux Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste.

L'ŒUVRE 'DE L*A ^ITUTiE

v^e qu'il t'importe, à toi, Nature, ô froide reine! Ce n'est pas que mon cœur s'assouvisse ici-bas : Qu'il s'épuise et qu'il saigne en d'horribles combats, Tu n'en souris pas moins, implacable et sereine.

Ce qu'il t'importe, à toi, c'est que la moindre graine Trouve un sol favorable et germe sous tes pas. Ton éternel souci, qui ne me connaît pas, N'a pour but que la vie obscure et souveraine.

La vie!... Et que ce soit la mienne, avec ses pleurs, Ou l'humble éclosion des bétes et des fleurs, Ou le rayonnement des astres dans l'espace,

Nature, ton ardeur et tes soins sont pareils. Pourquoi donc plaindrais-tu ce qui souffre et qui passe, Toi qui vois s'enflammer et mourir les soleils?

LES %<ACES <DE L'^iVEIlIlL

r uisque nous sommes vieux, très vieux, et que nos veines Roulent un sang troublé par d'antiques douleurs, Et puisque nos enfants, héritiers de nos pleurs, Naîtront pour s'irriter en des angoisses vaines,

Accourez donc, des bois, des îles et des plaines, O peuples dont le front ignore nos pâleurs, Sauvages, qui vivez comme vivent les fleurs, Aux vents libres et purs emmêlant vos haleines!

Hommes au teint de cuivre et d'ébène, venez !

Rouvrez donc l'avenir à ces infortunés

A qui nous léguerons demain nos défaillances.

Ah ! rendez à nos fils la sève d'autrefois, Pour qu'à notre savoir ajoutant vos vaillances, Votre rire puissant éclate dans leurs voix.

LES tPY%*AMItDES

Ucaxd l'Egypte éleva ses hautes Pyramides, Son orgueil a dressé, vers la face des deux, Au néant, le défi le plus audacieux Qui jamais ait surgi de nos âmes timides.

Quand seront condensés les éléments humides Sur notre globe éteint, froid et silencieux, Ces monuments hardis d'un rêve spécieux Survivront seuls, debout dans les déserts numides.

Or ils furent construits en l'honneur de la Mort.

C'est un suprême instinct qui dicta cet effort :

La Mort transforme, crée, et n'a point d'épouvante.

Chaque temple verra s'obscurcir son flambeau,

Car tous les dieux mourront... La Mort seule est vivante,

Et ce qui doit rester sur terre est un tombeau.

LE "BUT Fltl^AL

Tour qui travaillons-nous, ouvriers sans salaire? Ah! le savoir au moins, ce serait bon, pourtant! Voir. le but, quel qu'il soit, rendrait enfin content Le cœur humain, gonflé d'espoir et de colère.

Si tout n'est pas perdu de l'œuvre séculaire, Nous lutterons encor, jour à jour, en chantant, Pour porter jusqu'aux cieux l'édifice éclatant Du progrès éternel, que le temps accélère.

Hélas! le besoin vil d'apaiser notre faim,

La lutte pour la vie, est la suprême fin

Vers qui tend tout l'effort de nos âmes hautaines.

L'esprit subtil y va par des chemins divers,

Et, malgré la fierté des visions lointaines,

Nos douleurs sont sans fruit pour l'immense univers.

Page 1