LETTRE ÉCRITE EN AUTOMNE
Nous suivons le vol fou des nuages rapides. Mais vous, vers l'équateur avançant chaque jour, Vous voyez s'élever de la mer, tour à tour, Des constellations nouvelles et splendides, Promontoires de flamme au scintillant contour.
Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent De douleur et de froid, un éternel été. Vers la rive immuable où vous êtes porté L'espoir tourne vos yeux. Les bonheurs qui périssent, Seuls, captivent encor notre cœur attristé.
Nous pensons au passé durant le crépuscule, Mais votre ame éblouie embrasse l'avenir. Nous nous disons : « Ceci n'a pu le retenir... » Vous, devant l'horizon qui sans cesse recule, Vous songez que l'exil est court et doit finir.
Car la Nature ainsi dirige nos pensées ; Nul ne soustrait son cœur à l'effet souverain. Que le ciel soit d'azur ou bien qu'il soit d'airain, Que les étoiles d'or y brillent balancées, Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.
Notre être intérieur, qu'un aspect calme ou blesse, S'offre comme un sensible et frémissant miroir Où l'énorme univers se penche pour se voir. L'Infini redoutable emplit notre faiblesse; Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.
l6û PAROLES D'AMOUR
De son reflet changeant se forment nos idées, Ses mystères profonds ont créé nos douleurs, Ses océans amers semblent des flots de pleurs; Nos âmes, par des yeux pleins d'amour obsédées, Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.
Sphinx éternel et beau dont le sourire enivre, Il siège en sa puissance au fond même du Moi. Quand mon sein se soulève et palpite d'émoi, Et que j'y veux descendre et me regarder vivre, C'est lui que j'y découvre en reculant d'effroi.
Où suis-je?... Il me reprend et m'enlève à moi-même.
Ce que je fus hier, le serai-je demain?
Dans quel creuset brûlant me jettera sa main?
Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j'aime,
Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.
Je ne le saurai pas, je marche à l'aventure : Tout l'univers circule en mes veines de feu, Dans mes moindres frissons ses Forces sont en jeu ; J'accomplis les destins de l'immense Nature Aussi fatalement que l'atome et que Dieu.
Moi qu'emplit la pitié, je me sais implacable : Implacable aussi bien pour me laisser souffrir Que pour briser des cœurs que j'ai voulu chérir. L'affreuse vision du mal inévitable M'épouvante, et parfois je souhaite mourir.
LETTRE ÉCRITE EX AUTOMNE l6l
Car je redeviendrais une poussière inerte, Sans nerfs, sans yeux, sans cœur, sans amour et sans soins ; Insensible instrument, j'ignorerais du moins L'horreur de consommer jour après jour ma perte ; Les maux que je ferais auraient d'autres témoins.
Et vous, que berce au loin la mer étincelante, Quand le soleil rougit les vagues de cristal, Que vous dit la splendeur du monde oriental? Nul désir n'émeut-il votre âme vigilante? Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal ?
Pénétrer le secret des Forces souveraines Vous suffit-il?... D'un œil tranquille et d'un cœur fier, Les verriez- vous étreindre et broyer votre chair? Ah! du fond du néant j'aime insulter ces reines, Et pleurer longuement sur tout ce qui m'est cher.
l62 PAROLES D'AMOUR
IK.QUIETU'DE
Vous reviendrez un jour de votre exil farouche, Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux; Mais l'adieu qu'en partant me laissa votre bouche, Vous en souviendrez-vous?
Au fond de votre cœur et de votre mémoire Ce tendre mot d'adieu, faible écho du passé, Tout un monde inconnu surgissant dans sa gloire L'aura-t-il effacé?
Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange, A l'ombre des palais, au bord du lac sacré, Parmi les temples d'or baignés des flots du Gange, L'avez- vous murmuré?
L'avez-vous dit parfois, descendant en vous-même, Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu, Mais sûr de votre cœur et dans l'ardeur suprême D'un solennel aveu ?
INQUIÉTUDE l6j
L'avez-vous dit ainsi loin de moi?... L'Inde antique îCa-t-elle point, jalouse, épié le secret Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique, Rendait votre œil distrait?
Oh ! pour vous quelquefois j'ai peur de sa vengeance : Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort, Et le tigre royal rôde avec diligence
Dès que l'homme s'endort.
Oh ! j'ai peur... Gardez- vous, s'il vous souvient encor, Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot, Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore, De le dire tout haut.
Car la nature arrière, imposante et terrible Que vous étudiez, connaît bien son dessein : L'homme, vile poussière, est passé par son crible Et se perd dans son sein.
Rien pour elle n'est moins qu'un être et qu'une vie ; L'Inde veut l'âme esclave et joue avec la chair; En prononçant mon nom, craignez qu'elle n'envie Un souvenir trop cher.
C'est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre Et tremble pour vos jours auxquels il est lié, Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère, Mais peut être oublié.
Et quand vous reviendrez, s'il n'est pas sur vos lèvres, Je n'en parlerai point, nous resterons amis. Vous voulez plus encor que l'amour et ses fièvres, Et je vous l'ai promis.
LE COLLIER DE PERLES l6.