‹ Poésies de Daniel LesueurChapitre 73 sur 85 · SOUFFLES D AUTOMNE · texte numérisé non relu

SOUFFLES D AUTOMNE

La modeste demeure aux lourds meubles rustiques Semblera-t-elle encor si touchante à nos yeux, Parmi l'ombrage épais de ces forets antiques Où, dans l'austère écho, sonnaient nos pas joyeux?

Sur la haute colline en notre course atteinte, Devant l'immense espace embrassé tant de fois, Resterons-nous encor, lorsque l'Angelus tinte, L'un sur l'autre appuyés, recueillis et sans voix î

Qui changera d'abord, la Nature ou nos amesr Hélas! et qui de nous se lassera d'aimer? Suffiront-ils toujours à nos cœurs pleins de flammes, Ces bonheurs d'aujourd'hui qui les ont pu charmer?

Oh! qu'il est triste à dire à la chère retraite Le déchirant adieu qui nous sépare au seuil! Voilà pourquoi naissait mon angoisse secrète Devant le sombre aspect de la campagne en deuil.

Pleurez, ô grands bois noirs ! Sifflez, ô vents funèbres ! Feuilles mortes, tombez sur le chemin durci ! Nuages, étendez vos voiles de ténèbres... Mon cœur, qui vous comprend, se glace et tremble aussi.

Et pourtant je devrais bénir votre détresse :

Sans l'horreur de l'hiver, que vaudraient les beaux jours i

Sans le cruel adieu, la passagère ivresse

Mènerait aux sommeils insensibles et lourds»

2l6 PAROLES D'AMOUR

Car en ce monde obscur dont la Mort est la reine Tout s'efface et périt de ce qu'on veut saisir, Mais qu'un bien seul échappe à la loi souveraine, C'est assez pour qu'en nous en meure le désir.

Ami, plus l'avenir nous réserve de larmes,

Plus sembleront pesants nos jours chargés d'ennuis,

Et plus rayonneront les indicibles charmes

De nos discrets bonheurs, si promptement enfuis.

Puis, lorsqu'un doux printemps fera verdir les branches, Peut-être, revenus en notre ancien séjour, Parmi les frais lilas et les épines blanches, Nous verrons refleurir notre immortel amour.

MIRAGES NOCTURNES 2l"J

MIXAGES X.OCTUIL'XtES

Jous la tonnelle verte, au fond du frais jardin, Nous avions devisé devant la nappe blanche. Pour si peu quelquefois le cœur entier s'épanche. Tous nos bonheurs passés renaquirent soudain Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin.

Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune, Le long train, serpentant parmi les noirs massifs, Nous ramena bien tard vers Paris, tout pensifs, Échangeant en baisers notre extase commune, Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune.

Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front. Nous étions seuls. Au loin fuyaient les douces plaines. L'air vif, en se jouant, confondait nos haleines. (Jusqu'à la mort ainsi nos bouches se joindront.) Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front.

2l8 PAROLES D'AMOUR

Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse. Les grands arbres couraient ; les groupes des maisons Piquaient d'étoiles d'or les sombres horizons ; Quelque heure au loin sonnait, légère, dans l'espace. Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse.

Je vous disais : « Voilà l'image de nos jours : Enlacés, nous verrons la fuite des années Partout disjoindre, unir, briser des destinées, Et nous nous appuierons l'un sur l'autre, toujours. » Je vous disais : « Voilà l'image de nos jours. »

Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues.

Le grand train mugissait comme un monstre affolé

Qui se fût dans l'abîme à jamais envolé,

Entre la terre et nous mettant cent mille lieues.

Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues.

Je n'avais pas besoin de relever les yeux Pour sentir jusqu'au cœur vos regards enivrés Qui se posaient sur moi, noyés de pleurs sacrés, Me causant un frisson aigu, délicieux... Je n'avais pas besoin de relever les yeux.

Et ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve. La Nature est vraiment une argile en nos mains; Nous pouvons en tirer des bonheurs surhumains, La transformant au gré d'une chimère brève. Oui, ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve;

RENOUVEAU 2IQ

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1 u veux entendre encor la langue douce et chère Qui t'a charmé jadis et vaincu par ma voix ; Ton cœur veut s'enchanter de la rime légère, Ce soir, comme autrefois.

Tu me dis doucement, tout bas, le regard triste : « Après le mois des nids, les chants sont superflus. Ma fauvette se tait... Son amitié subsiste, Mais son amour n'est plus.

« A l'heure du désir, sous la tendre feuillée, En mai, la chanson part et vibre en liberté; Mais, plus tard, la forêt s'apaise, ensommeillée, Durant le morne été.

« Et toi, chère âme ardente et vive de poète, Tu nous fais des printemps très brillants, mais très courts. Le mien s'est envolé, car te voilà muette, Et depuis bien des jours. »

Méchant! Qu'as-tu pensé?... Ton reproche morose Me fait haïr la rime au double écho moqueur. Que t'importent, dis-moi, soit les vers, soit la prose, A toi qui vois mon cœur?

Cependant ton regret réveille dans mon âme Comme un concert lointain de nos hymnes chéris. Je veux revoir briller la même heureuse flamme En tes yeux attendris.

Puisque tu n'es point las de mes cris de tendresse, Penche-toi sur ma lèvre, ils y vont éclater. Puisque pour toi mes chants offrent la même ivresse, Je veux, je veux chanter!

Le doute bien connu que trahit ta prière, N'excite plus en moi de soucis anxieux; Je sais le dissiper, souriante et très fière, D'un regard de mes yeux.

Si donc en rythmes vains ma bouche balbutie Cet amour, qui grandit encore au fond de moi, Ce n'est point, cher jaloux, qu'en rien je me soucie De ton injuste émoi.

Non, c'est que tu te plais à mes frivoles rimes, C'est que je pense et parle et vis pour ton plaisir, Et que j'ai, pour franchir toutes les hautes cimes, L'aile de ton désir.

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