‹ Poésies de F. AncelotChapitre 3 sur 67 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Des que parait aux deux l'étoile du matin,

L'ombre fuit et s'efface à l'horizon lointain ;

Ainsi, fuit, à l'aspect de la jeune Marie,

Le deuil dont s'entourait sa nouvelle patrie.

Son seul regard appelle et commande l'amour ;

Elle parle! A sa voix tout s'émeut : cette cour,

De tristesse et d'ennuis asile monotone,

D'un éclat imprévu s'embellit et s'étonne.

Aux devoirs de Marie, ajoutant des plaisirs.

Le savoir vient charmer ses innocents loisirs ;

Elle ouvre son palais, studieuse retraite,

Aux travaux du docteur, comme aux chants du poète ;

Ils accourent : chacun tremble en la consultant ;

Son suffrage est la gloire ! Et même Ton prétend

Que du gai troubadour secondant le délire,

Parfois la main royale a fait vibrer sa lyre.

Souvent de la nature épiant les secrets. Elle aime à parcourir les champs et les forêts ; Ses soins ont enrichi les bosquets de Yincenne ; Étonnés de fleurir aux rives de la Seine, Les arbustes, ravis à des climats divers, De parfums inconnus ont embaumé les airs , Et, s'élevant unis près des fleurs qu'elle arrose. Le beau laurier paré des couleurs de la rose, Le pâle acacia , le pudique oranger, Étendent sur son front leur ombrage étranger.

Attristant les plaisirs répandus sur sa vie,

Un regret douloureux longtemps l'a poursuivie ;

8 MARIE DE BRABAM.

Mais Dieu l'exauce enfin! Sous les yeux dim époux. Fière et s'embellissant du titre le plus doux, Son orgueil maternel à l'amour de la France, Dans un royal berceau présente l'espérance.

Le peuple l'adorait, et de ses heureux jours Le noir chagrin jamais n'eût obscurci le cours, Si du jeune Louis l'âme sombre et craintive N'eut toujours dédaigné sa tendresse adoptive. A de lâches conseils ce prince abandonné , De l'hymen de son père en secret indigné , Avait fermé son cœur aux soins de l'étrangère, Et l'ingrat repoussait une seconde mère !

Il était à cet âge où, consacrant ses droits,

Philippe aux longs travaux, à la pompe des rois

Devait associer sa jeunesse docile.

Et d'un sceptre précoce armer sa main débile :

Ce grand jour avait lui. Déjà de toutes parts,

De l'antique Vincenne inondant les remparts,

Accouraient les barons, les nobles châtelaines,

Les guerriers illustrés aux plages africaines,

Le pieux pèlerin, et le gai troubadour

A l'hymne des combats mêlant le lai d'amour.

Dès qu'aux champs ranimés avait souri l'aurore, Le beffroi matinal et le clairon sonore Appelant les guerriers à de joyeux exploits, Avaient au loin donné le signal des tournois. Sur l'élégant balcon la damoiselle émue,

CHANT PREMIER. n

Clierclianl le blanc panaché ot l'écharpe connue, Dans la lice avait vu le jeune chevalier Que l'amour, en espoir, couronne d'un laurier, Brandir, le casque au front, la visière baissée, La hache sans tranchant et la lance émoussée.

Tant qu"a duré le jour, les vaillants paladins.

Aux yeux d'un peuple entier chargeant les hauts gradins.

Ont su trouver la gloire en d'innocents faits d'armes

Que des mères en deuil n'accusent point les larmes.

Mais le jour fuit : déjà vers le balcon du roi,

Les juges ont guidé le vainqueur du tournoi ;

On a jonché de fleurs sa marche triomphale,

On l'entoure, on l'admire, et de sa main royale,

Sur le front du guerrier, ivre de son bonheur,

Marie a déposé le chapelet d'honneur.

La hce alors se ferme, et le festin commence : Des salles du château la profondeur immense Reçoit les hauts seigneurs, les dames, les barons; Un chant joyeux succède à la voix des clairons ; Le diadème au front, sous la pourpre et l'hermine, Le roi siège au banquet i sur sa noble poitrine Brille la chaîne d'or, dont les anneaux polis Retiennent enlacés le genêt et le lis : Cet ordre, emblème pur d'un avenir prospère, Dans un jour de bonheur fut créé par son père. La reine, avec Louis, se place à son côté ; Relevant de ses traits la douce majesié, Du royal vêtement la pourpre se dé\)loie.

l(» MARIE DE BRADANT.

Mais que servent la pourpre, et l'hermine et la soie? Pourquoi ce collier d"or, ces perles, ces rubis? Marie, en se cachant sous de simples habits, Au miUeu des beautés que tant d'éclat décore. De ses charmes parée eût été reine encore !

D'un long manteau, Louis a revêtu l'azur; Et la cour, aux genoux de son maître futur, Qui sourit, déjà fier des honneurs qu'il partage. De son obéissance a déposé l'hommage.

Près de lui sont rangés Nemours. Montmorency, La Tournelle, Saint-Pol, Melun, Beaumont, Coucy, Et de Nesle, et Craon, guerriers de qui la gloire Doit fatiguer un jour le burin de l'histoire. Quel est ce fier mortel assis non loin du roi? Ses regards dans les cœurs jettent un morne effroi, D'innombrables soucis voilent son front austère : Des secrets de TÉtat profond dépositaire, Né dans les rang obscurs des derniers citoyens . En Orient naguère il suivit les Chrétiens ; Condamné, dans ce temps, à des travaux servîtes, Il vivait près du roi, qui, de ses mains dociles Réclamait chaque jour les soins accoutumés ; Sous la couronne d'or, en anneaux parfumés . Il faisait ondoyer la longue chevelure . Attachait le manteau, la tunique, ou 1 armuii' : Mais d'un rang méprisé fuyant les vils travaux . Cet esclave insolent vers des destins nouveaux S'élance! Le voici sur les marches du trône. De son maître al»use la faveur ren\ironne ;

CHANT PREMIER. l

^Hinistre sans rival, d'un titre respecté L'éclat a de son nom couvert l'obscurité ; Il gouverne : la cour, à ses pieds frémissante , Honore, en murmurant, sa noblesse récente, Et le peuple, muet, tremble sous son orgueil. Surpris de le nommer haut baron de Luxeuil.

Parmi les chevaliers dont l'heureuse vaillance

Au tournoi de ce jour vint essayer sa lance.

On n'apercevait point le modeste Eymeri :

De Louis, qu'il aimait, compagnon favori.

Comblé de ses bienfaits, sous l'humble habit du page,

11 partagea longtemps les jeux de son jeune âge ;

Fils du puissant Luxeuil, lorsqu'au sein de la cour

Marie eut ramené les plaisirs et l'amour,

Il osa de Louis blâmer l'injuste haine ;

Ému d'un doux transport à l'aspect de la reine,

Il se livra sans crainte à son charme vainqueur :

Un dévoùment sacré veille au fond de son cœur ;

Ce qu'il ressent près d'elle, il l'ignore lui-même :

Peut-être, sous ses traits, c'est la vertu qu'il aime,

Il l'espère, il le croit! A sa vue enivré.

Heureux de respirer l'air quelle a respiré.

Dans une pure extase, à ce culte fidèle,

Tout ce qu'il peut savoir, c'est qu'il mourrait pour elle,

Des soupçons de Louis il combattit l'erreur,

Et ce prince, écoutant une aveugle fureur,

Au jeune chevalier défendit sa présence :

Hier, il a quitté les lieux de sa naissance ,

Et va, dans les combals par la gloire apjjolé.

12 MARIE DE BRADANT.

Porter sous d'aiitres cieiix son courage exilé.

Le banquet se prolonge, et, dans les vastes salles, De magiques tableaux viennent par intervalles. Des convives surpris enchanter les regards : Tantôt d'un château fort s'élèvent les remparts, Le châtelain félon, sur la tour crénelée, Se dresse!... Dans les fers, tremblante, échevelée, La noble dame en pleurs appelle les secours Du chevalier courtois qui doit sauver ses jours ; Il paraît ; du combat il a jeté le gage, Le tyran le relève et la lutte s'engage , Le fer brille, se croise, et chaque spectateur S'agitant sur son siège, et d'un combat menteur Suivant longtemps des yeux la trompeuse apparence, Palpite de fureur, de crainte ou d'espérance! La scène change alors : devant les paladins S'offrent de frais vergers, de somptueux jardins ; Sous des rameaux fleuris, odorantes arcades. Le vin coule en ruisseaux ou bondit en cascades!... Tout s'efface!... La foudre aux pâles matelots Montre de noirs rochers qui hérissent les flots : Un vaisseau lutte, éclate et disparaît sous l'onde ; On frémit... 0 prestige ! une forêt profonde Déroule à l'œil surpris ses sentiers ténébreux , Un temple lui succède ! et les seigneurs entre eux Se demandent quels bras ou quels ressorts habiles Guident l'illusion de ces tableaux mobiles. Durant un jour de fête, a-t-on vu quelquefois, Sous un rideau courbés, de jeunes villageois?

CHANT PREMIEIl. \:i

A travers un cristal dont Fadresse les trompe Et d'un palais qui fuit développe la pompe, Ils plongent leurs regards : d'un respect ingénu Ils honorent, muets, ce chef-d'œuvre inconnu, Puis, ils vont au hameau, dans leur joie énergique , Raconter longuement le spectacle magique. Tels, les nobles barons, d'un regard enchanté Suivant chaque tableau devant eux présenté, Admirent, éblouis par ces nombreux prestiges, D'un art, encore enfant, les innocents prodiges.

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