‹ Poésies de F. AncelotChapitre 32 sur 67 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

Où va cette foule empressée, Désertant son foyer, ses comptoirs, ses sillons? Pourquoi, sur cette mer par les vents caressée, A la cime des mâts ces mille pavillons?

Pour qui ces joyeuses fanfares,

Ces chants, ce pompeux appareil? Quels sont, étincelants sous les feux du soleil. Ces deux bronzes jumeaux, semblables à deux phares

Rayonnants d'un éclat pareil?

Est-ce un guerrier fameux, vainqueur dans cent batailles 7

Est-ce un fastueux souverain?

Qui, de notre vieux Havre honorant les murailles,

Revivent dans ce double airain?

' Ce poëme dithyrambique a été lu au Havre, le jour de l'inauguration de leurs statues, ! août 1852.

DITHYKAMDES. 117

Non ! Rois par le génie et vainqueurs pacifiques,

De la noble cité ces enfants immortels

Ont demandé la gloire aux combats poétiques,

Et le Havre aujourd'hui, comme aux jours olympiques,

Pare leurs fronts normands de lauriers fraternels.

La mort a fait taire l'envie !

Et, devant tout un peuple heureux de les fêter, Pour louer dignement leur vie, Il suffit de la raconter.

Voyez-vous, fuyant sa patrie *, Ce jeune et hardi pèlerin?

Adieu, beaux vallons de Neustrie, Jours heureux sous un ciel serein !

La Muse à ses nobles études Ouvre les vastes solitudes :

Au fond des bois, au bord des mers, Il demande au chêne superbe.

A la fleur, au sable, au brin d'herbe, Les grands secrets de l'univers.

Voyage du jeune Bernardin de Saint-Pierre à la Martinique.

DITHYlîAMIîES.

Dans les déserts glacés, où l'âme Se heurte aux aspects désolés * ; Aux lieux où des songes de flamme Glissent sous les cieux étoiles ^, 11 rêve... Et des hautes pensées, Des couleurs au loin amassées, Rapportant les riches moissons, Sa muse, sublime ou touchante, Offre à l'Europe qu'elle enchante Et des tableaux et des leçons.

Tandis que d'un siècle sceptique L'audace, dépeuplant le ciel, Foule aux pieds la croyance antique Et chasse Dieu de son autel, Du rêveur la pensée austère, Au firmament et sur la terre.

Dans l'œuvre admirant l'ouvrier, Voit ce Dieu, dont la loi féconde Fait naître et cache tout un monde Sous l'humble feuille d'un fraisier ^.

Voyage en Russie, en Finlande, etc Voyage à l'Ile de France.

Éludes de la yalure, liv. F' .

bl I ll\ K A.MIMJS

Peintre inspiré de la nature.

Philosophe consolateur, Toi qui fais à la créature Aimer l'éternel Créateur, Frappés des splendeurs infinies Et de ces grandes harmonies Que l'univers te dévoila ^ Nos cœurs te gardent un asile Entre l'auteur troublé (YÉmilc Et l'heureux chantre û'Atala.

Sur les ailes de ton génie,

Emportés vers des bords lointains.

Près de Paul et de Virginie

Nous suivons leurs jeux enfantins ;

Et nous croyons revoir sans cesse

Cette nature enchanteresse,

Ces oiseaux aux mille couleurs.

Ce frais sentier des Pamplemousses -,

Ce bonheur sans bruit, sans secousses,

Ces amours nés parmi les fleurs.

Harmonies de la yature.

Romau de I aiil et \ irginie

Que n'as-tu, vallon solitaire, Où l'avenir leur souriait.

De leur sort caché le mystère Au monde qui les oubliait?

Ternissant de son souffle aride Leurs jours si purs, ruisseau limpide Dont rien n'avait troublé le cours.

Devant eux se dresse le monde ^ !

Le bonheur fuit!... l'orage gronde.

Brisant les fleurs et les amours.

Ainsi, philosophe et poète.

Loin du tumulte des cités.

Plaçant au sein de la retraite Les ineffables voluptés, Jusque dans la pauvre chaumière Où le mépris de l'Inde entière Suit le proscrit qu'elle exila, Partout où la vie isolée S'écoule innocente et voilée.

Tu nous dis : Le bonheur est là !

' Voyage de Virginie eu France; naufrage du Sainl-Gcran. ^ Fm Chaumière fndicnnc.

DITHVUAMUKS. 121

Aujourd'hui, devant cette grève, Ces verts coteaux, ces heureux champs, Ce cap sourcilleux de la Hève Qu'illustrèrent tes premiers chants \ Regretterais-tu d'autres plages, Et les gigantesques ombrages De leurs forêts de bananiers, Toi dont les songes poétiques Rêvaient, sous l'arbre des tropiques, La blanche fleur de nos pommiers?

Non ! le Havre t'est cher encore !

Et, du haut de son piédestal.

Le bronze que ton nom décore Semble sourire au sol natal !

A.UX lieux où commença ton rêve, Tu reparais, suave élève Et dernier ami de Rousseau, Pour que le Havre, d'âge en âge, Soit fier de montrer ton image.

Comme il est fier de ton berceau !

Allégorie de la nymphe Héva, dans VArradie.

Mais tandis que la ville, orgueilleuse et charmée,

Voit de l'un de ses fils l'image bien-aimée

Se dresser , souriant à ses transports joyeux.

N'avons-nous pas ouï des sons mélodieux?

Chantre de Proclda, ta lyre réveillée

Revient-elle enivrer la foule émerveillée?

Et de ce large front élevé vers le ciel,

Des lèvres, d'où les vers coulaient comme un doux miel,

Entendrons-nous encore, au souffle du génie.

S'échapper la pensée en torrents d'harmonie?

Vain espoir!... Il se tait!... Et l'écho de ces bords

Ne tressaillira plus à ses nobles accords !

Eh bien, si pour jamais dort sa lyre muette, Toujours jeune et vivant, le passé du poète

Est notre orgueil et notre amour !

Remontons ce passé, que tant d'éclat colore : Gloire à ses premiers chants! Jamais plus belle aurore

Annonça-t-elle un plus beau jour?

L'aigle était abattu, la patrie insultée;

Un poète, un enfant, prend le luth de Tyrtée^

' l'ronières Mess^ii^nnes-

DlTHYKAMliES.

Il console, il fait oublier!

]-;t. du pied des vainqueurs balayant les souillures, De la France qui saigne il cache les blessures,

A l'ombre d'un jeune laurier 1

Vous qu'évoqua sa muse ou plaintive ou folâtre. Il vous convie encore aux luttes du théâtre ;

Accourez vers lui ! — Les voilà 1 Glocester va frapper * ; Procida crie : Aux armes - ! Et Bonnard ^, en riant, vient essuyer les larmes

Que nous donnions à yéalu '*.

Rimeur, de qui sa verve aiguisa la malice. Victime des travers cachés dans la coulisse ^

Tour à tour austère et plaisant, Viens rendre à nos bravos ce portrait si fidèle, Frais tableau, dont le peintre ensemble et le modèle

Se vengeait en nous amusant î

' Le$ Enfanté d'Edouard.

- Les Vêpres siciliennes.

' L'École des Vieillardi.

' Le Paria.

^ Les Comédiens.

24 DITHYRAMRES.

Au cœur de Faliero j'entends gronder l'orage ^ Le sang patricien va laver son outrage ;

Tout un peuple s'arme à sa voixl...

Non! la vengeance échappe, et voici la torture! Pleurant sa gloire éteinte et sa femme parjure,

Il expire, trahi deux fois!

L'orateur couronné du laurier populaire - Va-t-il des passions affronter la colère?

Garder ou perdre son pouvoir?...

S'il lui coûte un remords, que son pouvoir s'écroule! Qu'on brise son laurier!... Les faveurs de la foule

Parlent moins haut que le devoir!

Regardez ce tyran, que l'épouvante enchaîne. Pâle de ses terreurs et de sa mort prochaine ^,

' Marino Faliero.

- La Popularité ^ Louis XI.

DITHYKAMliES. 125

Au fond d'un lugubre séjour!...

Puis le vieux Clmiics-Qwnl ^ et la jeune Aureite -, Fiers d'une double intrigue en jouant accomplie,

L'une au cloître, l'autre à la cour.

Du barde de Neustrie éblouissant cortège, Contre un ingrat oubli votre éclat le protège î

La mort, qui sur son front plana ^ Lorsque vos noms vibraient dans toutes les mémoires Le prit pour un vieillard en comptant ses victoires,

Et le noble front s'inclina !

La douleur lui criait que la vie est fragile !

Près du berceau du Tasse, au tombeau de Virgile,

Réveillant des échos sacrés, U va porter alors sa chaste rêverie.

Et, pour adieu suprême, il lègue à sa patrie

Les doux chants qu'ils ont inspirés *.

' Don Juan d'Autriche.

^ La Princesse Aurélie.

■' Premiers symptômes de la maladie de Casimir Delavigne. ' Ballades et poésies composées eu Italie, réunies et publiées après la mort de l'auteur.

Des poètes divins, orgueil de l'Ausonie, Les ombres, écoutant cette pure harmonie,

Se ranimaient à ses beaux vers, Mélodieux accents, que son pays recueille Comme un dernier parfum de la fleur qui s'etfeuille

Au premier souffle des hivers.

il meurt!... mais son destin fut beau !... Si de la Franc Sa lyre filiale a charmé la souffrance

Et consolé les jours de deuil, Tendre mère, en des jours plus sereins et plus calmes, Au front de son poète elle entassa les palmes,

Et vint pleurer sur son cercueil!

Et sa ville natale aujourd'hui dit au monde : « Honorez de mon fils la devise féconde,

« Gloire, patrie et liberté!

« Ces mots, resplendissant d'une magique flamme, u Comme un phare céleste illuminaient son âme,

« Et c'est pour eux (pi'il a chanté! »

EPURES

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