A MON AMI ALEXANDRE SOUMET
De mes jours désœuvrés accusant l'indolence, Sur tes pas, mon ami, tu veux que je m'élance, Qu'à tes nobles concerts j'unisse mes accents? Pourquoi me rappeler tant de vœux impuissants, Tant de rêves trompeurs, tant de veilles perdues? De mon luth fatigué les cordes détendues Ont cessé dès longtemps de frémir sous mes doigts, Et les échos du Pinde ont oublié ma voix.
Au bruit des factions le poète s'exile. Contre elles à l'étude il demande un asile ; Vain espoir ! La fureur de deux partis rivaux Poursuit, en rugissant, ses paisibles travaux : Moi, leur livrer encor ma vie et mes ouvrages?... Mes vers ont à mon nom conquis assez d'outrages. Que ces vils gazetiers, Thersites des deux camps. De mensonge et d'opprobre habiles trafiquants, Qui prodiguent l'injure et vendent la louange, Sur d'autres que sur moi fassent jaillir la fange ! Loin de l'impur bourbier je fuis en m'essuyant.
130 EPITHKS.
Tout aux illusions d'un âge imprévoyant,
Naguère, comme toi, j'osais rêver la gloire ;
Et ma voix évoquait du fond de notre histoire
Cet Ébroïn, vainqueur et vaincu tout à tour,
Sur un trône flétri jetant des rois d'un jour.
De Louis, que l'Éizypte admira dans les chaînes,
Et dont le souvenir enorgueillit Yincennes,
Je disais les vertus, je chantais les exploits.
Plus tard, tournant mes yeux vers les remparts génois.
Au jeune Lavagna je consacrais ma lyre ;
On l'eût vu des festins s'élancer à l'empire,
Et, trompant tout un peuple en son nom révolté,
S'armer, tyran futur, au cri de liberté.
Dans nos rêves d'orgueil plus d'un laurier nous tente,
Je les poursuivais tous, et ma muse inconstante
A dire nos travers accoutumant sa voix,
Déjà laissait dormir les héros et les rois :
Peut-être elle eût bientôt frappé d'un vers caustique
Les Solon de café, les Lycurguc en boutique ;
Ce T'KjclUn d'hier, Brutus improvisé.
Qui, relevant enfin son front stygmatisé.
Oublie en un seul jour quinze ans d'ignominie,
Prêche la liberté, pleure la tyrannie ;
L'ignorance et l'orgueil, en larges pantalons,
Promenant leur ennui de salons en salons ;
Et ces graves messieurs, au ton si dogmatique,
Qui régentent les rois en style énigmatique,
Et qui, dans leurs discours profonds, substantiels,
Assomment l'auditeur de leurs longs pluriels ;
Les petits Montesquieu, tout fiers d'une brochure ;
ÉPITUES. i:n
Les censeurs réformés attaquant la censure ;
La révolte, aujourd'hui, siégeant dans un comptoir.
Et la diplomatie usurpant le boudoir.
En vices, en travers quels temps furent plus riches?
Il aurait égayé mes malins hémistiches
Ce favori déchu, nouvel ami des champs :
Loin du faste des cours, loin des yeux des méchants,
D'un bonheur inconnu faisant l'apprentissage,
Il prétend désormais vivre et mourir en sage ;
C'en est fait!... Que le roi le rappelle demain.
De la cour, qu'il déteste, il reprend le chemin.
De sa philosophie on cherche en vain la trace ;
Elle a duré tout juste autant que sa disgrâce.
Et l'important Dubreuil?... De ses soins obligeants Il faut, en dépit d'eux, qu'il poursuive les gens ; Tous nos hommes d'État lui doivent leur fortune ; Citant, à tout propos, les grands qu'il importune, Cherchant des protégés et des solliciteurs, Comme un autre insensé cherche des protecteurs, A prouver son crédit plaçant toute sa gloire, Il en a tant parlé qu'il finit par y croire ; Et j'oserais gager qu'aux portes du tombeau, Dubreuil, prêt à partir pour un monde nouveau, A ses voisins encor vantant ses bons offices, Auprès de tous les saints offrira ses services.
Parmi ces intrigants, corsaires des bureaux. Qui d'un pauvre ministre implacables bourreaux,
S'attachent à ses pas, l'assiègent, s'en emparent. Et d'honneurs extorqués insolemment se parent : J'en sais un, accablé de places et de croix. Qu'on laisse impunément cumuler vingt emplois. Aux traits de la critique il ne peut être en butte. Il fut blessé, dit-on!... oui, je sais qu'une chute Le priva du bras gauche, et qu'en homme prudent, Accusant l'ennemi de ce triste accident, 11 s'ouvre aux pensions la route la plus sûre ; Depuis près de quinze ans il vit de sa blessure ; Et des plaisants ont dit, en voyant cet abus : « Il demande toujours de la main qu'il n'a plus. »
Vois ce préfet vantant le doux repos qu'il aime! C'est un ambitieux qui se ment à lui-même ; Il croit haïr le monde, et s'introduit partout; Il ne demande rien, mais il accepte tout.
L'homme est un grand enfant qu'on mène à la lisière. Si j'en crois Dorneval, dont l'âme libre et fière A dit aux préjugés un éternel adieu.
Et qui croit aux sorciers, mais ne croit pas en Dieu.
Quel autre original devant nous se présente? C'est cet homme poli, dont la voix complaisante Vous combat rarement et vous cède toujours : . .
Par ses gestes, son ton, ses regards, ses discours, La vanité d'autrui sans cesse est caressée ; C'est ainsi qu'au milieu de la foule empressée Qui s'agite, se croise et se heurte ici-bas.
É FM THES. \iS
Il se glisse sans bruit, étranger aux débats, En souriant à gauche, et saluant à droite : Son air affectueux, sa politesse adroite Semblent dire à ces gens qu'il prétend devancer : « Vous avez tous raison, mais laissez-moi passer. «
De ces portraits divers osant tenter l'esquisse, Peintre sans malveillance, et non pas sans malice. J'allais ainsi guettant les méchants et les sots ; Mais de ma faible main sont tombés mes pinceaux ; D'un songe décevant je bannis la mémoire. Toi, marche vers le but où t'appelle la gloire! Respecté de l'envie, aimé de tes rivaux, A tes anciens lauriers joins des lauriers nouveaux : Fais retentir encor les échos du théâtre ; Saiil et Clijfemnestre attendent Cléopdfre. Que nos grands souvenirs revivent dans tes chants : Guide au sein des combats cette fille des champs. Dont l'audace a brisé l'orgueil de l'Angleterre, Qui sauva sa patrie, et qu'outragea Voltaire ; Digne de la chanter, viens venger son affront, Et la palme d'Homère est promise à ton front. Fais soupirer encor la plaintive élégie ; D'un style noble et pur admirant la magie, La France attend tes vers, et ton siècle enchanté Les lègue avec orgueil à la postérité.
Pour moi, dans la retraite, oublié de l'envie, A des travaux obscurs j'ai condamné ma vie ; Les Cluses pour jamais ont reçu mes adieux.
134 Él'lTHES.
Dans le sacré vallon je té suivrai des yeux ; A l'aspect des lauriers dont leur main te décore, Parfois mon cœur ému battra peut-être encore ; Mais je fuis leur approche en soupirant tout bas. Tel un jeune coursier, blessé dans les combats, Faible, et du laboureur devenu la conquête, En conduisant le soc baisse sa noble tête : Si le clairon lointain sonne et l'a réveillé, Sa crinière s'agite, et son œil a brillé ; Brûlant de s'élancer dans la lice guerrière, Il bondit!... Mais, liélas! son âme ardente et fière Vainement de la gloire a senti l'aiguillon ; Il songe à sa blessure, et reprend son sillon.
Août 1S23.
A MON AMI X.-B. SALNTINE
Ainsi, ton amitié, troublant ma solitude. Me reproche un repos ennobli par l'étude. Et tu veux qu'aujourd'hui, faible athlète oublié, A mes jeunes rivaux par ta voix rallié. Après tant de serments, je rentre dans la lice? De tes vœux quelquefois mon regret est complice, J'en con\iens, cher Saintine, et, lorsque mes regards Parcourent la carrière ouverte aux fils des arts. Quand je les vois, bravant l'outrage et la menace, S'élancer plein de gloire aux sommets du Parnasse, .le brûle de voler à des dangers nouveaux.
M'arrachant pour jamais à mes premiers travaux. A de lâches fureurs je voulais me soustraire ; Tu me blâmes?... Eh bien! si ma main téméraire Réveille encore un luth quelque temps endormi. Je dédirai ses chants à mon meilleur ami.
Rappelle-toi ces jours, où désertant la ville. J'allais te retrouver aux bois de Belleville, Sous ces bosquets joyeux et non pas innocents,
Qu'onl nai;uùre illustrés tes vers reconnaissants * :
De nos longs entretiens rappelle-toi les charmes ;
La plaintive Élégie, avec ses douces larmes,
La Muse qui dicta le piquant fabliau,
L'auguste xMelpomène et l'austère Clio,
Variant nos plaisirs, et, près de nous captives,
Pressaient le vol léger des Heures fugitives :
.le crois nous voir encor, dans cet heureux séjour,
Racontant, déclamant, critiquant tour à tour.
Entre nous, tu le sais, point de lâche indulgence!
Quelquefois, d'une rime accusant l'indigence.
Je marquais tes beaux vers d'un crayon sans pitié ;
Pour prix de ma rigueur, ton utile amitié.
D'une noble pensée, ou d'un mot énergique
Enrichissait alors mon bagage tragique.
Plus d'une fois aussi, mes enfants nouveau-nés
Furent, par ta prudence, à périr condamnés;
.l'exécutai l'arrêt, et, domptant la nature,
.le devins le Brut us de la littérature.
Eli bien! que ces beaux jours renaissent à ta voix! Oui, reprenons ma lyre, et, dans les murs génois, Montrons, au sein des jeux où Lavagna préside, La Révolte aiguisant son poignard parricide ; Tu le veux?... Près de toi cherchant la vérité, .rirai livrer mes chants à ta sévérité ; La haine les attend !... Que l'amitié fidèle,
' Ode à la yymphe de Bélier ille. Cette ode charmante se trouve dans le recueil des poésies le M. X -B. Saiutiue.
Kl' 11 H ES. 13'
Pour aiiiurtir ses coups, les censure avant elle.
La haine! Il est donc vrai? Sa fureur me poursuit, Et de tous mes efforts me dispute le fruit ! Et pourtant qu'ai-je fait pour être sa victime? Lorsque Louis, armé d'un sceptre légitime, Vint consoler nos maux en oubliant les siens, Et d'esclaves tremblants faire des citoyens, Ma jeunesse sourit à son règne prospère ; Je vénérais en lui le monarque et le père ! Son regard protecteur, accueillant mes essais, De mes faibles travaux m'embellit le succès ; Mon amour s'augmenta de ma reconnaissance : Adorant ses vertus, et non pas sa puissance, J'avais couru naguère, au moment du danger, Sous le drapeau sans tache heureux de me ranger, Offrir aux défenseurs du trône héréditaire De mon bras inconnu le secours volontaire ; Mais, aux jours du triomphe, on ne me vit jamais, Arrachant les faveurs du prince que j'aimais, Prosterner dans sa cour une muse importune, Et d'un vers mendiant poursuivre la fortune! Non! dans l'asile obscur où je vivais caché. Du fils de saint Louis les bienfaits m'ont cherché, Et c'est là mon forfait!... La haine qui m'outrage A même dédaigné de déguiser sa rage.
Ah! du moins, mon ami, si la voix des méchants N'avait calomnié que ma lyre et ses chants!... Mais n'ont-ils pas osé flétrir mon caractère? Esclave intolérant, fanatique sectaire,
i:},s ÉIMTKES.
Je voudrais, disent-ils, des fers et des proscrits!
Imposteurs! de tels vœux souillent-ils mes écrits?
Souillent-ils mes discours?... Pour me trouverdes crimes,
Vous torturez mes vers, et vous gâtez mes rimes.
Eli bien! parmi ces vers, vit-on jamais surgir
Une pensée, un mot qui me force à rougir?
Moi ! devant le Pouvoir préchant l'intolérance,
Aux erreurs des partis défendre l'espérance !
Moi ! des doux entretiens empoisonnant le cours,
D'un ardent fanatisme armer tous mes discours!
Sainline, tu le sais, l'amitié qui nous lie
Commença dans ces jours d'orage et de folie
Où les uns, déguisant leurs vœux et leurs regrets,
Pour des opinions donnaient leurs intérêts ;
Où, souvent entraînés dans des partis contraires,
Les amis, les parents, les époux et les frères,
Brisant des nœuds sacrés, sur ses autels récents
Offraient à la Discorde un parricide encens.
En ce temps de débats, de troubles, de systèmes,
Nos avis différaient ! Nos cœurs étaient les mêmes,
Ils s'unirent ! Parfois, malgré nous, égarés
Loin des bords enchanteurs aux Muses consacrés.
Nous osions parcourir une route fatale.
Et de la politique aborder le dédale ;
Examinant nos mœurs, nos lois et nos besoins,
Nous discutions alors!... nous en aimions-nous moins?
Des fureurs des partis la déplorable ivresse
A-t-elle à mes amis enlevé ma tendresse?
Non! Au point du départ un moment divisés,
Nous semblons suivre tous des chemins opposés ;
ÉPIÏHES. i;39
Nous marchons, et surpris qu'un seul lieu nous rassemble, Un jour au même but nous arrivons ensemble : Car nous n'en avons qu'un! Nos avis, j'en conviens, N'ont pas toujours été d'accord sur les moyens ; Mais ils sont confondus dans la même espérance ; Tout Français a besoin du bonheur de la France. Tels aux champs bourguignons, de deux lleuves fameux ' On voit, en s'évitant, fuir les flots écumeux ; Dans leur course rapide, en grondant, ils s'éloignent ; Après de longs détours, enfin ils se rejoignent, Et, près du bois propice, où le plus saint des rois, « Au pied d'un chêne assis, dictait ses justes lois^, » Unissant de leurs flots la fière indépendance. Dans Lutèce enrichie ils versent l'abondance ; Ces fleuves, de leurs dons nous portant le tribut, N'ont désormais qu'un lit, comme ils n'avaient qu'un i)ul. Qu'importe qu'un moment, de leurs eaux transparentes Notre œil distingue encor les couleurs différentes? Ils mélangent bientôt leurs eaux et leurs couleurs, Et, sous le même nom, roulent parmi des fleurs.
' La Seiae et la Marue se réuuisseut prés du bois de Vinceimes. - VoLTAïuE, îlcnrtade.
Janvier 1824.
A M. PAllSEVAL-GKANDMAlSOiN'
ne l'académie française
Toi qui de ma jeunesse accueillant les essais, Parfois à mes travaux as promis un succès, Cher maître, permets-tu que je te la dédie Cette esquisse, où ma main, par ta voix enhardie, D'une reine innocente a tracé les douleurs? C'est toi qui sur la page, où vivent ses malheurs, Appelas les regards de ma Muse timide ; Souvent de tes conseils l'austérité rigide,
' « L'entreprise de la populace poétique de uos jours, qui veut obtenir rostracisme contre Pope, peut être expliquée aussi facilement que la coquille de l'Athénien contre Aristide : ils sont fatigués de l'entendre appeler le Juste. Ils élèvent une mosquée à côté d'un temple grec de la plus belle architecture ; et, plus barbares que les barbares auxquels j'emprunte cette figure , ils ne seront pas contents de leur édifice grotesque , qu'ils n'aient détruit le majestueux monument qui l'a précédé et qui fait leur honte à jamais.
a J'ai compté parmi ceux qui ont bâti cette tour de Babel, suivie d'une confusion de langues, et j'en rougis; mais je n'ai jamais été de ces démolisseurs jaloux du temple classique. ^ [Lillre de lord Byrav à J. Murrey, esq-. t. 111, p. 3! S, éd. h\-9..)
EPITHES. 141
Dans la route glissante où j'osais m'engager,
De mon imprévoyance éloigna le danger ;
Sois encor mon soutien, et que ton nom propice
De ce mince volume orne le frontispice.
Avant de s'élancer sur l'abîme des flots,
On nous dit qu'autrefois les tremblants matelots
De ces saints, dont la voix écartait les orages,
Aux mâts de leurs vaisseaux suspendaient les images^
Comme eux, prêt à partir, je crains plus d'un reècif :
Que tes yeux protecteurs veillent sur mon esquif.
Qui pouvait mieux que toi m'éclairer et m'instruire?
D'un préjugé honteux que ton nom va détruire,
La France trop longtemps avait subi l'affront ;
Tu cueilles le laurier qui manquait à son front.
Et, chassant à jamais une vaine chimère.
Tu la verras grandir sous la palme d'Homère î
Ce triomphe t'est dùl... Quels furent mes transports
Le jour où de ton luth j'entendis les accords!
A peine vingt printemps avaient fui sur ma tète.
Et déjà, des héros téméraire interprète,
Osant dans leurs cercueils troubler d'illustres morts,
Ma bouche bégayait leurs tragiques remords ;
Je vins chez cette femme, et si bonne et si belle \
De la sainte amitié rare et touchant modèle.
Qui jadis à Coppot cherchant l'adversité,
Courut près du génie exiler la beauté.
Et qui loin maintenant d'une foule importune,
' C'est chez madame Ré«amier que j'ai ou le bouheur de comiaître 31. Parseval-Graudniaisuu.
142 ÉPITHES.
Sait comme l'opulence ennoblir l'infortune. Alors, dans sa demeure, ouverte à tous les arts, Que de talents divers enchantaient mes regards ! Là, j'entendis les sons de cette voix divine Qui, même en s'éteignant, me révélait Corinne : Muet, je dévorais ses magiques récits ; Là, j'aperçus Gérard qui, non loin d'elle assis, Interrogeait ces traits qu'alors sa main savante Léguait à ra%'enir sur la toile vivante : Pour la première fois là s'offrit à mes yeux Lormian, qui, du Tasse émule harmonieux, Des palmes du Jourdain prêt à parer sa tête, D'un immortel tableau méditait la conquête : Enfin, dans ce salon, auditeur inconnu, Par des détours adroits jusqu'à toi parvenu. Je savourai ces chants où ta Muse inspirée Fait tonner d'un légat la vengeance sacrée, Ravit la tendre Agnès à son royal époux. Ou du dieu des volcans déchaîne le courroux ; Dès lors il me sembla, qu'emporté sur ta trace. Dans l'épineux sentier, tenté par mon audace, Je m'avançais déjà d'un pas plus affermi. Car j'avais deviné mon guide et mon ami !
Quand du Pinde français se disputant l'empire,
Combattent sous nos yeux Aristote et Shakspeare,
D'un double fanatisme écartant les fureurs.
Ta raison des deux camps signale les erreurs :
Que de fois tu m'as dit : « Pourquoi tant de querelles?
Brûlant de s'élancer vers des routes nouvelles.
EPITKE8. ii:î
Nos jeunes écrivains à d'autres passions
Demandent aujourd'iiui d'autres émotions ;
Des chemins parcourus s'ils dédaignent Tornière,
Pourquoi devant leurs pas rétrécir la carrière?
Pourquoi leur opposer de gothiques clameurs?
Les arts doivent subir le changement des mœurs.
Ces éclatants débats, ces secousses du monde.
L'auguste vérité de sa flamme féconde
Inondant tour à tour les sujets et les rois ;
Les peuples réveillés s'emparant de leui-s droits,
Les longs enfantements de la raison humaine,
Ont des arts rajeunis étendu le domaine :
Ces tableaux imposants appellent nos concerts ;
Mais des pensers nouveaux veulent de nouveaux airs ;
Ils vont d'un luth vieilli ranimer l'énergie,
Et les fables d'Homère ont perdu leur magie.
Oui, sur notre théâtre, à sa voix agrandi,
Que Melpomène enfin pose un pied plus hardi ;
Que parfois dédaignant les demeures royales,
Elle ouvre aux nations leurs secrètes annales ;
Et, cherchant la terreur par un nouveau chemin.
Arme de son poignard une vulgaire main ;
Qu'en ses accents plus vrais la nature respire,
Et que ses sœurs, comme elle, accroissent leur empire.
Mais des lois du langage observateurs constants,
Respectons les arrêts de l'usage et du temps ;
Esclaves du bon goût, libres par la pensée.
Gardons de soulever la syntaxe offensée :
Sachons porter son joug! A qui le briserait.
Sa colère réserve un châtiment tout prêt,
144 EIMTKES.
L'obscurité !... Craignons d'irritor sa vengeance.
Pourquoi de nos lecteurs lasser l'intelligence?
Laissons le dieu du jour dans le sacré vallon;
Ne plaçons point le sphynx sur l'autel d'Apollon.
De l'horrible et du gai, du noble et du grotesque,
Évitons avec soin le mélange tudesque ;
Ne chantons pas toujours au milieu des tombeaux,
Au pied de la potence ou dans les hôpitaux ;
Je veux qu'on m'attendrisse et non pas qu'on m'effraie.
Le rossignol encor me plaît mieux que l'orfraie.
Que le ciel quelquefois nous donne un jour serein!
Que des maux sans espoir, un éternel chagrin,
Ne brisent pas toujours notre âme poursuivie
De l'ennui des plaisirs, du dégoût de la vie!
Craignons de nos vapeurs l'effet contagieux.
Les hommes ennuyés sont souvent ennuyeux. »
Tels étaient les conseils de ton expérience :
A travers les écueils ta sage prévoyance
Guidait de mon esquif l'essor aventureux ;
Mais, mieux que tes leçons, tes exemples heureux
M'instruisaient! . . .Oh! combien , dans cet immense ouvrage ,
Monument de ta vie, et l'espoir de notre âge,
.l'applaudissais, cher maître, à ces tons variés,
Qu'un art ingénieux a si bien mariés!
Tantôt à la nature arrachant ses miracles,
Ta Muse des Buffon embellit les oracles ;
Tantôt à la gaîté du malin jouvencel
Elle ouvre, en se jouant, les murs d'un vieux cnstel ;
Du monstre féodal évoque le fantôme,
S'élance avec Suger au céleste royaume ; Fait soupirer l'amour ; chante l'hymne des morts ; Dans rame d'un tyran fait crier les remords ; Et tour à tour naïve, ou terrible, ou piquante. Promène tous les sons sur sa lyre éloquente.
Puisse de tes travaux, pour la France entrepris, Le Français moins ingrat te décerner le prix ! Puissé-je voir longtemps ta vieillesse sacrée D'hommages, de bonheur, et de gloire entourée ! Et, fier de tes leçons, puissé-je quelque jour. Par un noble sentier m'élevant à mon tour. Sur le sommet du Pinde, à ta palme immortelle Dérober un rameau qui fleurira près d'elle!
Janvier 1825.
A UN AUTEUR COMIOUK