‹ Poésies de F. AncelotChapitre 35 sur 67 · RÉCRIMINATIONS · texte numérisé non relu

RÉCRIMINATIONS

Ainsi, mon cher Alfred, ton amitié m'accuse? En de minces croquis l'esprit s'abaisse et s'use, M'as-tu dit? Et tu veux qu'à l'ombre de tes bois Je vienne encor chercher ces beaux jours d'autrefois, Où, prompt à gourmander une vie indolente, Tu poussais au combat ma Muse nonchalante, Et, lui remémorant le vers qu'elle oubliait, La forçais d'attraper la rime qui fuyait?

C'était un heureux temps, Alfred!... Et ma pensée Vers ces moments si doux souvent s'est élancée. A l'horizon plus pur Tarc-en-ciel avait lui ; Un aimable ministre ^, — en est-il aujourd'hui? — Des arts qu'il adorait s'était fait le Mécène : Célèbres au musée, ou fameux sur la scène, Par lui tous les talents accueillis, protégés, En glorieux faisceau près du trône rangés, D'un paisible avenir caressaient le présage ;

' .M. de .Maitignac.

Et lui, dont la sagesse avait prévu l'orage,

Sans doute il se disait : « Battu par tous les vents,

u Peuplé d'illusions, de songes décevants,

u Le royal édifice, hélas! peut se dissoudre ;

u Couvrons-le de lauriers! Ils écartent la foudre! »

Vain espoir!... De nouveau l'horizon se voila ;

L'ouragan déchaîné rugit, et tout croula !

Du vieux trône, brisé par un fatal délire,

Les éclats en tombant avaient heurté ma lyre :

Kn trois jours, dépouillé du fruit de mes travaux.

Jeté nu sur la place, où de lâches rivaux.

Dont j'avais applaudi, protégé les ouvrages,

A qui j'avais cédé d'honorables suffrages,

N'ont pas, en poursuivant leur ténébreux chemin,

A ma Muse proscrite osé tendre la main.

Il fallut d'un beau rêve écarter la mémoire,

Et demander du pain à des travaux sans gloire.

D'une scène frivole affrontant les hasards,

.rappris à fredonner des refrains égrillards;

D'un siècle à peine éteint j'évoquai les folies,

Les vices parfumés, les fautes si jolies.

Et la coquetterie, en modernes atours.

Sous les plis d'un long châle abritant les amours,

Vint s'instruire aux leçons de la coquetterie,

Dans le boudoir doré, son antique patrie,

Sous les mouches, la poudre, et les grands falbalas,

Disputant sa défaite en de joyeux combats.

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Uh ! comme de ces jours d'élégantes orgies,

Où, commençant à vivre aux clartés des bougies.

Princes, abbés, marquis, poètes, courtisans,

Luttaient d'esprit, d'amours, de vices séduisants,

J'aimais à crayonner des esquisses fidèles!

J'avais dans mon enfance entrevu mes modèles.

Des autels du plaisir antiques desservants.

D'un culte abandonné vieux apôtres fervents,

Dont les piquants récits me retraçaient l'image

D'un temps qu'ils voyaient fuir en disant : C'est dommage î

Et je m'associais à ces regrets amers!

Chaque époque a ses mœurs, chaque homme a ses travers.

Je sais que, dans nos jours de sévère morale, On parle de ce temps en criant au scandale ; Que nos jeunes Catons, nos penseurs orgueilleux. De leur dédain superbe écrasent leurs aïeux ; Mais ces fiers puritains, si gravement stupides, Parce qu'ils sont bien lourds se croyant bien solides. Qui, d'un siècle frivole accusant les erreurs. Pensent justifier de sanglantes fureurs.

Quelles rares vertus, quelle immortelle gloire Espèrent-ils léguer au burin de l'histoire? Qui les a faits si vains? Où sont donc leurs exploits?

Des braillards ergoteurs nous fabriquent des lois Qui par d'autres braillards tour à tour renversées. Avant qu'on les applique ont été remplacées : De cette chambre, ouverte à tant d'obscurs traités. Et qu'on pourrait nommer la Foire aux Députés.

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Comme ils sortent dodus ces gens entrés si maigres ! Les blancs se vendent mieux qu'on ne vendait les nègres. Est-ce là le sujet d'un si farouche orgueil?

Poursuivons!... De la Bourse il faut franchir le seuil;

Nous allons vous trouver sous ces riches portiques,

Sublimes dévoùments. vertus patriotiques,

Vous qui rendez si fiers et de leur siècle et d'eux

Ces gens dont la science est qu'un plus un font deux?

Eh bien, dans cette enceinte où la foule se presse,

J'ai vu, bravant des lois la rigueur vengeresse,

Du nom d'industriel le fripon décoré,

La fraude triomphante, et le vol honoré!

A vos dupes à pied, charlatans en voiture.

Au prix d'un million vendez une imposture ;

On vous respectera quand vous aurez leur or!...

Je détourne les yeux, et je m'écrie encor :

D"où vient donc ton orgueil, Babylone moderne?

Ta chambre est un encan! ta Bourse une caverne!

J'aperçois les enfants de ce siècle penseur,

Des vices d'un autre âge inflexible censeur!

Ce germe précieux d'une race nouvelle,

Par d'austères vertus sans doute se révèle?

De leurs aïeux poudrés loin d'imiter les torts,

A de graves travaux consacrant leurs efforts.

Ils opposent leurs mœurs à des mœurs méprisées"?

Que de nobles projets, dans ces tètes frisées.

Pour le bonheur public mûrissent tous les jours!

Que de goût dans leu»^s jeux! de grâce en leurs amours!

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Voyons. .Ventends sonner l'heure qui les rassemble :

Regardez '.... Écoutez ! . . . Eh bien, que vous en semble ?

Au milieu des flacons, des cristaux et des plats,

Qui jonchent le parquet, ou volent en éclats,

A travers les vapeurs des pipes allumées.

Contemplez avec moi ces beautés enfumées,

Dont les propos grivois et les gestes lascifs

Aiguillonnent l'ennui de ses jeunes oisifs!

Les voilà, les travaux qui consument leurs veilles!

Voilà l'espoir vivant de prochaines merveilles 1

Diplomates en herbe, apprentis avocats,

Futurs législateurs, ministres, magistrats,

Joignant, dans tous les lieux où leur orgueil se carre,

L'odeur de l'écurie aux parfums du cigare.

Allez donc maintenant, dans ces corps épuisés

Où le sang appauvri glace des cœurs blasés.

Des nobles passions allez chercher la source !

Leur gloire est un cheval ; leurs dangers une course ;

Leurs salons, des tripots; leur triomphe, un pari;

Et leur littérature un calembour dOdry !

Mais, du moins, les vertus, pauvres répudiées. Dans les publics emplois se sont réfugiées? Et ce budget si lourd, que nous payons si bien, N'engraisse et n'enrichit que des hommes de bien, D'un pouvoir respecté délégués respectables?... Hélas! pour nettoyer ces impures étables. Quel Hercule nouveau nous enverra le ciel? C'est un autre Augias qu'un siècle industriel! Fermons les yeuxl... Couvrons d'un pudique silence

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Des ministres (.l'un jour la rapide opulence!

Ces nobles généraux, éhontés trafiquants,

Qui des mœurs de la Bourse ont infecté les camps f

Ils vendent leur honneur au premier qui le paie.

Et l'épée, en leurs mains, sert à battre monnaie.

Ne les désignons point ces magistrats pervers.

Protecteurs nés des lieux à la débauche ouverts ;

Et ceux qui, sous la toge, appui de la morale,

D'adultères amours abritent le scandale :

Tous ces commis à vendre, et presque étiquetés ;

Ces gazetiers obscurs, ivrognes endettés,

Qu'on dispute aux verroux de Sainte-Pélagie*,

Pour les nommer préfets au sortir d'une orgie.

De ce honteux spectacle écartons nos regards : Cherchons, en parcourant le domaine des arts, Les grands sujets d'orgueil, les monuments de gloire. Qui doivent de ce siècle illustrer la mémoire !...

Des monuments, bonDieu ?. . . Quel langage ! . . .Apprenez Que ce mot est classique à se boucher le nez! Autant vaudrait parler d'études et de maîtres, Gothiques préjugés, tyrans de nos ancêtres!... Non ! Jadis on marchait d'un pas timide et lent : Nous sommes trop pressés pour avoir du talent ; Des réputations la route est aplanie, Nous prenons le plus court... nous avons du génie!

' A cette époque la prison de Sainte- Pélagie était encore la prison pour dettes.

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î^^t poèmes, tableaux, édifices, ou lois, Nous improvisons tout ici... même nos rois!

Voilà donc de ce temps jusqu'où va la démence! On veut qu'un champ produise avant qu'on l'ensemence : L'étude et le travail désormais sont proscrits : Mais aussi, quels tableaux! quels drames! quels écrits! Partout le laid! Partout sottise, orgueil énorme! Repoussants par le fond, dégoûtants par la forme. Poètes, prosateurs, artistes, mal peignés. Contempteurs du bon goût, qui les a dédaignés. Semblent mettre leur gloire à rendre leurs visages Plus hideux, s'il se peut, encor que leurs ouvrages.

Grâce aux Amphions juifs, le cuivre a renchéri ;

La musique n'est plus qu'un long charivari !

Nos jeunes Phidias^ nos modernes Appelles

Semblent aux hôpitaux emprunter leurs modèles!

Nos Vitruves, d'accord avec nos médecins.

Nous logent dans des trous mal fermés et malsains !

Le négoce envahit nos monuments antiques ;

Dans leurs flancs profanés il creuse des boutiques!

On devient un grand homme en faisant des journaux '

A défaut de pensée, on fabrique des mots;

Et notre belle langue, en jargon transformée,

S'en va de jour en jour perdant sa renommée!

Seul dans son magasin dépeuplé d'acheteurs,

Le libraire moderne a vu fuir les lecteurs

Réduits à ces romans, misérables squelettes

Oui pendent disloqués, au bas de vingt ga"zeltes!

Par d'infâmes tableaux le théâtre sali

Insulte aux écrivains qui l'avaient ennobli !

Une ignoble Furie, au langage barbare,

De ses haillons sanglants impunément se pare,

Et, bravant les sifflets, outrage en liberté

L'histoire, le bon sens, l'art et la vérité !

Le vrai public en vain la repousse et la hue :

De sales quolibets ramassés dans la rue,

Des vices sans gaîté, des crimes sans grandeur,

De brutales amours sans charme et sans pudeur,

Ont offensé cent fois nos femmes et nos filles,

Que chasse du théâtre une muse en guenilles!

Et j'entendrais encore un orgueil insensé Prodiguer des mépris aux erreurs du passé? Tais-toi, siècle grossier, fumeur et romantique! Siècle marchand, tais-toi!

— Lorsque la République Eut tiré son épée, en jetant le fourreau. Et reconnu deux chefs, la gloire et le bourreau ; Quand ses braves enfants, aux pages de l'histoire. Près de chaque forfait plaçaient une victoire. Et, d'un cercle de fer entourant l'étranger, Loin des cités en deuil refoulaient le danger ; Quand de Napoléon la parole féconde Enfantait les héros dont il couvrait le monde; Alors un juste orgueil dut enflammer les cœurs. Et l'orgueil est permis peut-être à des vainqueurs!.. Mais aujourd'hui?... Silence!...

KPllUKS. ICI

— A la Fiance épuisée Le ciel, un jour, rendra ses dons et sa rosée : Les lauriers pour son front reverdiront encor; Elle ne crira plus : de l'or! de l'orl de l'orl Mais, d'une noble palme ombrageant ses blessures, Et déchirant la page où vivent nos souillures, Des pinceaux, une lyre, un glaive dans les mains, Elle se rouvrira de glorieux chemins!

D'un avenir meilleur caressons l'espérance : La gloire pour longtemps ne quitte pas la France; Attendons !

— Lorsqu'un champ, que le soc fatigua, Avare maintenant des biens qu'il prodigua, Refuse au laboureur les gerbes nourricières, La fange des étangs, le limon des rivières, La paille qui pourrit sous les pieds des chevaux. Sont jetés sur le sol rebelle à ses travaux. Tant que Fimpur amas dans les sillons séjourne, Le dégoût nous éloigne, et notre œil se détourne!... Mais, sous le sol fangeux, le grain vit enfermé, Le hmon disparaît, la semence a germé.

Et bientôt les sillons, acquittant leurs promesses, D'une moisson nouvelle étalent les richesses! Ainsi, pour notre France un beau jour renaîtra ; A des germes féconds son tlanc se rouvrira , Nos fils s'enrichiront d'une moisson de gloire : Ce siècle est le fumier jeté sur notre histoire ! Attendons!

1G2 EPlTliES.

— Et tous deux, dans tes fertiles champs, Mon cher Alfred, unis par les mêmes penchants, Loin du fracas menteur qui poursuit nos oreilles. Des siècles écoulés savourons les merveilles ! Oui, lorsque du soleil les rayons bienfaisants Auront du mois des fleurs fécondé les présents, Dès que, se balançant sur leur tige mobile. Les lilas suspendus aux bosquets de Neuville*, L'aubépine naissante, et les blancs églantiers, D'un ombrage odorant couvriront les sentiers. J'irai te retrouver! Nous oublirons ensemble, Sous les saules touffus, dont le feuillage tremble Au bord du clair ruisseau qui rafraîchit tes prés. Les Brutus courtisans, et les sots admirés : Car, hélas ! en des temps de honte et de scandale. Au sens droit, au cœur pur la mémoire est fatale. Pour qui préfère à l'or un rameau de laurier, L'art de vivre aujourd'hui n'est que l'art d'oublier.

' Nom de la terre de M. Alfred de Guyoïi.

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