‹ Poésies de F. AncelotChapitre 36 sur 67 · A M. LEON CAZENOVE DE PHADI.NES · texte numérisé non relu

A M. LEON CAZENOVE DE PHADI.NES

Quoi! toujours chérissant la retraite et Toubli,

Sous le toit paternel languir enseveli 1

Ne peux-tu donc enfin, quand l'amitié commande,

Perdre un instant des yeux les clochers de Marraande,

Mon cher Léon? Je sais quels modestes plaisirs

De ta vie indolente enchantent les loisirs :

Entre ta jeune épouse et ta mère adorée,

Touchant d'un doigt furtif une lyre ignorée,

Tu dérobes ton front au laurier qui t'est dû ;

D'un talent gracieux, pour la France perdu.

Seul le foyer natal reçoit la confidence ;

Armé de si beaux vers, pourquoi tant de prudence ?

Alors que tout Paris applaudirait tes chants,

La serpette à la main, poète ami des champs,

Dans des travaux obscurs ton adresse s'escrime,

Tu greffes un arbuste en cherchant une rime ;

Et quand le percepteur a palpé tes impôts,

Quand, des corruptions repoussant les suppôts,

Ton vote a noblement, dans l'urne électorale.

Des marchés du pouvoir combattu le scandale.

Du drame politique immobile témoin,

1G4 ÉPITUES.

Tu juges les acteurs et les siffles de loin.

De tes nombreux voisins l'amitié t'environne. Souvent, assis le soir aux bords de la Garonne, Tu suis d'un œil pensif, dans son paisible cours, Le flot calme et limpide, image de tes jours ; Ou, guidant par la main tes filles bien-aimées. Tu vas, au souffle pur des brises parfumées, Épier du regard, à travers les rameaux. L'étoile qui blanchit sur le front des ormeaux.

Plaisirs simples et vrais, douces fleurs de la vie, C'est en songeant à vous que je connais l'envie! Et cependant je viens, comme l'ange déchu. Emmiellant mes discours, cachant mon pied fourchu, De mon séjour maudit te vanter les délices! C'est qu'on voit ici-bas de longues injustices; Et qu'enfin, si j'en crois quelques initiés, Paris et l'autre enfer sont fort calomniés.

Lorsque les épis mûrs auront empli tes granges ; Dès qu'au bruit des chansons les joyeuses vendanges Auront de leurs trésors dépouillé tes coteaux ; Quand novembre, fermant la porte des châteaux. Chargera ton foyer de ces branches flétries Qui naguère ombrageaient tes douces rêveries. Ami, viens regarder et juger avec moi.

— Mais l'émeute, dis-tu?

— Des émeutes?... Pourqu(»i''

EIMIUES. 105

Qui peut former des vœux ou des projets sinistres'.'

Nos ci-devant Brutus ne sont-ils pas ministres,

Pairs, conseillers d'État, préfets et professeurs?

D'une vie opulente épuisant les douceurs,

N'ont-ils pas des hôtels, des laquais, des voitures'?

Ne sont-ils pas brodés sur toutes les coutures?

Ne les élit-on pas s'il leur plaît d'être élus?

Quand ces messieurs ont tout, que nous faut-il de plus?

Des faveurs du budget leur volonté dispose :

Le peuple s'est-il donc battu pour autre chose?

Non! l'aspect de leur joie allège son fardeau ;

Et maintenant Paris est un Eldorado 1

On n'y peut faire un pas sans heurter une gloire :

Trois jours en ont peuplé notre héroïque histoire.

Ils étaient si nombreux, les grands hommes nouveaux

Au soleil de juillet subitement éclos.

Que, pour tant de vertus, jusqu'alors endormies,

Ce n'était point assez de quatre académies ;

Et que, pour les traîner en triomphe, il fallut

Une cinquième roue au char de l'Institut.

Aussi, depuis ce temps, dans notre capitale •le crois que la vertu brille avec la morale! Les modernes Pangloss vingt fois l'ont publié ; A leurs convictions je me suis rallié, Et je veux, combattant un injuste anathème, A mon culte récent te convertir toi-même.

Ne prête plus l'oreille à de méchants propos ! Si nos législateurs nous surchargent d'impôts.

IGG ÉPITRES.

Ne les accuse pas : garde-leur ton estime :

Sois sur qu'ils nous rendront un bonheur par centime ;

Et surtout, dans leur zèle à faire des heureux,

Ne va pas l'irriter s'ils commencent par eux !

On prétend, je le sais, que la caisse secrète,

Des fonds mystérieux receleuse discrète.

Pour de honteux trafics quelquefois s'ouvre encor ,

Qu'un vote complaisant s'achète au poids de l'or ;

Et que monsieur Gérain * couche sur ses registres

Les claqueurs que fournit la presse à nos ministres?

Eh, quand il serait vrai, quel grand mal à cela?

Est-ce qu'on fit jamais gratis ce métier-là?

— Mais c'est nous qui payons ! Et Dieu sait quelles sommes !

— Eh bien, pour notre argent, on nous fait des grands hommes !

Et d'ailleurs, ici-bas est-il rien de parfait? Moi, de qui l'optimisme est enfin satisfait, Je dis : On ne voit plus un ministre cupide Sur l'obscur télégraphe ouvrir un œil avide ; Diriger des longs bras les gestes inconnus, Et, par une imposture enflant ses revenus. Aux crédules boursiers piper l'argent qu'il gagne Sur les fonds d'Angleterre ou la rente d'Espagne.

On ne voit plus chez nous de fiers réformateurs, Démocrates naguère et fougueux novateurs. Pardonner aux abus sitôt qu'ils les exploitent.

' Nom (lu caissiei' dos fonds socrrts.

KPITHE8. Ifi:

Va, d"un regard jaloux couvant l'or qu'ils convoitent, Tout livrer au pouvoir, pour tout prendre au budget.

Dans notre heureux Paris, que ta crainte outrageait, Voit-on des gens chargés d'honneurs et de parjures Qui d'éclatants cordons chamarrent leurs souillures. Et bravant du public le sourire moqueur, Ont une plaque d'or à la place du cœur? Voit-on des confiseurs et des apothicaires Humer, Césars bourgeois, les honneurs militaires? D'un tribunal grotesque ' absurdes magistrats, Aux pauvres citoyens déguisés en soldats Prodiguer la prison, les patrouilles, les gardes, Et narguer les sifflets sous leurs larges cocardes? Voit-on de vingt pouvoirs les flatteurs décrépits, Au seuil de tout palais mendiants accroupis, V vautrer nuit et jour leur bassesse obstinée, Et tendre, gorgés d'or, une main décharnée? Un TvTtée aligner des vers adulateurs?

Des critiques sans foi? De sales orateurs Variant moins leur linge, hélas ! que leurs doctrines'^ De nobles croix brillant sur d'ignobles poitrines? Des Montesquieu sans barbe et des rimeurs barbus? D'émérites trigauds, diplomates fourbus, Qui vont le nez au vent flairer la servitude, Et, menteurs réformés, mentent par habitude? D'honnêtes écrivains, à chaque édition, Corrigeant leur pensée et leur conviction,

' Conseils de discipline de la prarde nationale.

m;8 ÉPITHES.

Et toujours — chi Très-Haut faveur vraiment étrange — Changeant d'avis à l'heure où la fortune change? Des députés jetant la manne à pleines mains Sur leurs fils, leurs neveux et leurs cousins germains; Ou bien, époux naïfs, s'ils ne sont pas infâmes, Plaçant et décorant les amis de leurs femmes?

Non, cher Léon! Écoute, et tu n'entendras plus Des faquins enrichis, bien frais et bien dodus, De l'ouvrier sans pain — quand sa voix triste et rude De leurs digestions trouble la quiétude — Calomnier la faim, pour manger en repos, Comme le chien qui grogne en dévorant un os.

Par combien de vertus sont enfin remplacées Nos fautes, nos erreurs, nos sottises passées ! Je n'entreprendrai point d'en faire le détail : Chez nous rien à l'intrigue, et tout pour le travail !

Quoi! tu hoches la tête? Et, de loin tu t'écries : « — De nouveaux courtisans peuplent les Tuileries, a Donc...»

— Eh bien, mon ami , je t'arrête à mon tour Que viens-tu me parler d'une nouvelle cour? J'en ai vu briller deux; j'en garde la mémoire. Et je pourrais ici raconter leur histoire.

Dans l'une, qui s'offrit à mes yeux de vingt ans. Qu'ils étaient beaux, parés de leurs faits éclatants,

KPITHRS. ino

Tous ces jeunes guerriers vieillis par dix batailles! Que l'habit des héros allait bien à leurs tailles! Devant le chef élu dont la puissante voix Courbait, comme un roseau, les peuples et les rois, Ils inclinaient sans honte, ainsi que sans faiblesse, De leurs titres conquis la sandante noblesse.

Aux femmes de ces temps, si brillants et si courts. Je sais qu'on reprocha leurs rapides amours! On disait qu'au milieu des combats ou des fêtes, Les conquérants trouvaient des palmes toujours prêtes!. Qui de noiis oserait blâmer les tendres cœurs Soumis, comme l'Europe, à la loi des vainqueurs"^ On se hâtait alors d'être heureux, et de croire ; Car la mort était là, compagne de la gloire. Qui, fauchant sans pitié dans cette jeune cour, Au bonheur d'être aimé laissait à peine un jour.

Plus tard — un autre roi siégeait aux Tuileries — L'uniforme fit place aux riches broderies ; Et les vieux noms français, à son nom ralliés, Héritiers élégants d'usages oubliés.

Revinrent, au bon goût comme à l'exil fidèles, Des mœurs du temps passé nous offrir des modèles. L'antique urbanité reparut avec eux ; On adoucit les airs et le ton belliqueux ; Sans énerver le tronc, on revernit l'écorce , Et la grâce prêta ses charmes à la force. Jours heureux! Qui de nous ne se souvient encor

170 ÉPITRKS.

Des bals éblouissants où, sous la soie et l'or \ Revivaient, à la voix d'une aimable princesse, Avec leurs paladins, leurs pages, leur noblesse. Leurs gentils troubadours et leurs gais damoisels. Les siècles des tournois et des grands carrousels?

Les derniers descendants de ces preux des vieux âges,

Dont un jour ranimait l'aspect et les usages,

D'ancêtres glorieux jeunes représentants,

A reculer pour nous semblaient forcer le temps ;

Et cette noble cour montrait à notre France

Le souvenir paré des traits de l'espérance 1

De ce double prestige, hélas! que reste-t-il?

Des guerriers dans la tombe et des rois dans l'exil !

« Comme la royauté la cour s'est rajeunie,

.( Disais-tu? » Cher Léon, erreur et calomnie!

Toi qui rêves encor les splendeurs d'autrefois,

Jette avec moi les yeux dans le palais des rois :

Assistons à ces bals, populeux assemblage

De tant d'êtres divers d'habits et de langage ;.

Ami, que verrons-nous dans ces vastes salons?

L'apostasie en frac ; l'orgueil en pantalons ;

Des vendeurs de scrutins offrant leur marchandise ;

Quinze ou vingt gazetiers qu'on flatte et qu'on méprise ;

' Bals historiques de madame la duchesse de Béni, en 18 28 et

ÉIMTHES. 17 1

Des femmes agitant leurs fronts empanachés, Au bras de leurs époux, Brutus endimanchés ; Des banquiers et des pairs ; des députés voraces Comme sur le budget se ruant sur les glaces; Des guerriers de comptoir qui, gonflés dans leur peau, Et fronçant le sourcil sous leur petit chapeau, Étalent fièrement la croix qui les décore, Et l'éclat chatoyant du plumet tricolore.

Tel est, mon cher Léon, le tableau gracieux Que cette autre Babel déroule sous nos yeux : ' Que nous importe à nous ce que dira l'histoire? Nous économisons l'argent comme la gloire, Et le pouvoir nouveau, dans son royal séjour, Engraisse des valets, mais il n'a point de cour.

Cesse donc à mes vœux de te montrer rebelle : Voulant te faire aimer les lieux où je t'appelle. De nos longs repentirs j'ai dénombré les fruits, J'ai dit tous les abus que nous avons détruits : Viens! lorsque loin de nous fuira la pâle automne, Rompant de tes plaisirs le cercle monotone. Partager le bonheur de mes convictions, Et rendre un juste hommage à nos perfections.

Mais serai-je écouté? Sous ce panégyrique Ne chercheras-tu point l'aiguillon satirique? Hélas! il est des gens — et toi tout le premier — Du plus candide esprit prompts à se délier ;

172 EPURES.

.le ne convaincrai })oint ces âmes ombrageuses, Et qui sait? En lisant mes rimes louangeuses Peut-être va-t-on rire, et devinera-t-on Qu'un Normand écrivit ces vers pour un Gascon.

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