A MON BONNET
UKVERIES MANyUEKS
Père des doux moments et des gracieux songes,
Qui caches dans tes plis tant de riants mensonges,
Bonnet consolateur, qui m'apportes souvent
Ces plaisirs qu'on ne trouve ici-bas qu'en rêvant,
Viens, le hêtre s'enflamme et pétille dans l'âtre!
Tour à tour sérieuse, ironique ou folâtre.
Aussitôt qu'elle a vu ma main te déployer,
L'Illusion voltige autour de mon foyer,
Et sur mon front joyeux prompte à te reconnaître,
Comme le chien fidèle, au retour de son maître,
Elle va, vient, bondit, tourne, revient encor,
Et de ses visions prodigue le trésor.
La voilà qui , peuplant ma chambre solitaire,
D'un théâtre animé, dont je suis le parterre.
Sous mes yeux éblouis fait mouvoir les acteurs!
Quels grotesques portraits! quels tableaux enchanteui s!
Oh ! restez, frais vallons, verdoyantes prairies.
Où s'égaraient jadis mes longues rêveries.
Où, sous les blancs pommiers qui bordent le chemin,
174 EIMTHKS.
Jaimais tant à m'asseoir, un crajun dans la main! Restez, et rendez-moi ces jours d'espoir immense, Quand, sous des cieux amis, le voyage commence. Quand l'àme vagabonde, en fuyant sa prison, Par delà l'infini recule l'horizon !
Rendez-moi ces amours, ces croyances naïves. Semblables à ces fleurs qui croissent sur les rives, Et dont les doux parfums, qu'on ne peut oublier. Jusque sur l'autre bord suivent le nautonnier! D'un temps enfui trop tôt redites-moi l'histoire : Je croyais au bonheur, je croyais à la gloire! Échos de ces vallons si vite abandonnés, Que de fois, confidents de mes vers nouveau-nés, Vous m'avez, à l'abri de ces arbres antiques. Écouté bégayant mes rêves poétiques î Ces vers, ma seule joie et mon premier amour. Ils allaient affronter bientôt l'éclat du jour : DuchcsHois, à la voix mélancolique et tendre, Talma, Lafon, Saint-Prix devaient les faire entendre ; • Nous avions des acteurs, nous avions un public ; L'art n'était point encore un ignoble trafic ; Heureux des longs bravos qui saluaient ses rimes. Le poète ignorait le commerce des primes. Et le théâtre alors, ennobli par ses chants, S'ouvrait à des auteurs et non à des marchands. Qu'ils sont loin ces beaux jours! Quelle métamorphose! La scène, inféodée à des vendeurs de prose, De la muse proscrite a banni les accents. Et l'artiste s'enfuit devant des commerçants.
EPURES. 175
Quand des acteurs nouveaux la sotte apostasie
Du Théâtre-Français chasse la poésie,
Si du moins ces messieurs, par de rares talents,
Dans leur pauvre boutique entassaient les chalands.
Si leur voix enchaînait la fortune et la vogue,
Libres de débiter leur prosaïque drogue.
Ils pourraient s'applaudir de ce négoce heureux,
Et nul n'aurait le droit de les troubler chez eux.
Mais c'est chez nous qu'i Is sont ! Car nos chambres cand ides
A la sueur du peuple arrachent des subsides
Pour leur prodiguer l'or que d'autres ont gagné ;
Pour qu'aux lieux où Racine et Corneille ont régné.
Où Molière instruisait et la cour et la ville,
Le mélodrame hurle auprès du vaudeville.
Vous, dont ces longs abus appellent les regards,
Ministres qui veillez sur l'avenir des arts.
Ouvrez enfin les yeux, et consolez la France !
Faites luire dans l'ombre un rayon d'espérance !
Nos modernes acteurs sont des marchands?... Eh bien,
A ces industriels le peuple ne doit rien !
Donnez, il en est temps, un salutaire exemple ;
Qu'ils gardent leur boutique, et que l'art ait son temple 1
Mais que fais-je? Et pourquoi m'avoirdéjà quitté?
Pourquoi céder la place à la réalité,
Illusion chérie? Écarte d'un coup d'aile
Les affligeants tableaux qu'elle traîne après elle!
.l'aime mieux un mensonge! Oh! reviens! Ici-bas
Où serait le bonheur si tu n'existais pas?
176 KPITHIiS.
lit loi, mon cher bonnet, toi, son auxiliaire, De tes plis bienfaisants, doublés sur ma paupière, Oppose le rempart aux fâcheuses clartés : Notre siècle est si riche en tristes vérités !
Enfin elle m'exauce, et vous m'êtes rendues, Légères visions que je croyais perdues!
Quelle est donc cette femme, un flambeau dans la main,
De propices lueurs inondant son chemin?
C'est la Critique, au front imposant et sévère 1
Sa voix est calme et grave, afin qu'on la révère ;
Sa suprême puissance est dans sa probité ;
Et si de sa parole on craint l'austérité,
A d'utiles rigueurs unissant l'indulgence.
Sa justice jamais n'a l'air de la vengeance.
Que j'aime à retrouver ce ton ferme et décent,
Ce langage inflexible et non pas offensant,
Qui pour tous ses arrêts sait conquérir l'estime,
Et, même en condamnant, honore la victime !
On ne la verra point de traits injurieux
Poursuivre et harceler les noms victorieux,
Outrager sans merci tout écrivain qu'on loue,
Et sahr un triomphe en le couvrant de boue.
Oh! qu'un regard joyeux l'accueille! Son retour
Des arts, rois détrônés, va repeupler la cour ;
Ils devront, comme l'arbre au tranchant qui l'émonde,
Une nouvelle vie à sa rigueur féconde.
Noble femme, reprends ton sceptre abandonné
A tant d'indignes mains qui l'avaient profané !
Deaieurel — Vain espoir! Comme une ombre qui passe,
L'austère vision disparaît et s'efface '.
Cet œil fier et serein, ce visage imposant,
Ont fui devant un être au regard malfaisant.
Femme hargneuse et louche, insolente mégère,
De tous les sots propos haineuse messagère,
A l'aspect d'un écu gambadant et sautant,
Comme un singe alléché par la noix qu'il attend.
Elle a conquis, dit-on, l'ignoble saltimbanque.
L'estime des cafés et celle de la Banque ;
La fille entretenue et l'ignare dandy
A chacun de ses tours se pâment le lundi ;
Et même, si j'en crois ses plats apologistes,
Elle amuse beaucoup les épiciers droguistes !
El voilà sous quel joug les arts courbent le front ! Voilà de quel servage ils subissent l'affront! Découragés, vaincus, le peintre et le poète. Brisant, jetant loin d'eux la lyre et la palette, Désertent, harcelés par le rire moqueur De l'être venimeux qui leur rongea le cœur.
Triste réahté, j'ai beau fuir ton domaine.
Je ne sais quel démon sous mes yeux te ramené '.
.J'ai beau solliciter les plis de ce bonnet
Que des illusions l'essaim environnait,
A m'ofifrir sa laideur la vérité s'obstine,
l-'t d'un rayon fatal sans pitié m'illumine.
Ainsi, quand, des beaux vers fanatique amoureux.
178 ÉPlïKES.
Je m'entoure, en rêvant, de ces talents nombreux Qui, malgré les arrêts fulminés par des buses, N'ont point désespéré du triomphe des Muses, Je dis, applaudissant à leurs nobles efforts : u Ces vivants dédaignés seront d'illustres morts ; « D'un siècle prosaïque ils secourent la fange! » Et je vois l'avenir qui les lit et les venge. Puis, le réveil arrive avec la vérité!
Le dédain du public n'est-il point mérité? Offensant à plaisir l'esprit et les oreilles. Des âges écoulés insultant les merveilles, Du baroque et du laid sectateurs orgueilleux. Ils profanent les dons qu'ils ont reçus des cieux ! Les uns vont à la halle, ou dans la tabagie, Ramasser de leurs vers la brutale énergie ; Barbouillé, débraillé, grossier jusqu'au dégoût. Leur Apollon poissard a pour Pinde un égout. D'autres lassent les yeux du lecteur débonnaire Contraint d'ouvrir cent fois un vieux dictionnaire Pour comprendre leur style, enllé d'un faux savoir : Pourquoi ressusciter Ronsard? Faites-nous voir Dans vos rimes, de goth et de gaulois lardées, En place de vieux mots quelques jeunes idées! Vous vous plaignez bien fort de ne pas être lus? Tâchez qu'on vous comprenne ou ne vous plaignez pluî
^lais voilà que tout change ! Et, me rendant mon rêve, A travers la cité l'Illusion m'enlève!
Quels magiques aspects! Quels tableaux merveilleux Enchaînent ma pensée et fascinent mes veux !
EPITHES. 179
Majestueux palais, eolonnades hautaines, Arcs géants, vastes ponts, élégantes fontaines, Vieux temples, que le temps épargna dans son vol, Maisons qui, sous mes pas, semblez jaillir du sol, De chefs-d'œuvre sans nombre immense mosaïque, Devant ta jeune gloire et ta splendeur antique, Mon front respectueux s'incline! — Et cependant, Que de fois je recule et m'éloigne en grondant ! Eh ! qui ne maudirait l'éternelle avanie Que subissent chez nous les travaux du génie? Ces hardis monuments, élevés à grands frais, Qu'en fait-on? — Notre siècle est l'âge du progrès ; Il n'est point à ses vœux de but inaccessible ; On n'est plus arrêté même par l'impossible ; On fait le tour du monde ; on entre à TOdéon '... Mais nul n'a jamais fait le tour du Panthéon i. Depuis qu'au front chrétien de notre métropole Soufflot a suspendu la payenne coupole.
Sur le temple sans Dieu soixante ans ont passé ; Eh bien ! le long des murs gît encore entassé Un monceau de débris, fangeuse barricade Qui défend à nos pas la noble colonnade, Et l'ami des beaux-arts, dans sa marche arrêté, Ne peut de l'édifice admirer qu'un côté.
Verrons-nous donc toujours des planches mal clouées,
' Ceci était rigoureusement \rai eu 18 34. Les administrations qui s'étaient succédé pendant soixante ans n'avaient pas encore trouvé moyeu de déblayer les alentours du Panthéon ; et pourtant que n'avaiton pas fait et défait durant ces soixante années ?
ISO KPITlîKS.
Que l'eau ronge et pourrit, que le temps a trouées,
Plus solides encor que nos gouvernements
Se dresser entre nous et tous nos monuments?
Quand vous lasserez-vous d'une telle souillure,
Sultans du ministère et de la préfecture?
Quoi! nous n'aurons jamais un chef-d'œuvre complet?
— Mais il faut de l'argent ! — Eh ! messieurs, s'il vous plaît,
Payez moins de journaux et moins de boules blanches,
Et de nos monuments faites ôter les planches!
Bonnet malencontreux, qui me trahis toujours, J'aurai donc vainement imploré ton secours? Sous tes plis impuissants, les vérités cruelles Des douces visions viennent couper les ailes ! Comme l'aéronaute, en mon rapide essor, Je m'élève, et, bercé sur des nuages d'or, D'un monde fabuleux poursuivant le mirage. J'aspire ses parfums!... Soudain gronde l'orage, Le ballon crève, tombe ! Et je tombe avec lui Dans ce monde réel que mon âme avait fui !
Inutile bonnet, va-t'en ! Je te méprise. Comme un ministre, après le vote qui le brise ; Comme un roi sans budget ; un auteur sans journal ; Comme un millionnaire embaumé par Gannal ! En vain, te demandant un gracieux mensonge, Devant l'àtre enflammé ma veille se prolonge, La vérité toujours près de moi vient s'asseoir. Je ne sais plus rêver!... Je vais dormir'... Bonsoir!