A ROBERT MACAIRE
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De notre heureuse époque expression vivante, Satanique sujet de rire et d'épouvante, Robert Macaire, à toi mes vers! Ils te sont dus, Patron des gens à pendre et qu'on n'a point pendus, (?,ar j'ai pu, grâce à toi, visiter tes élèves. Non pas ceux que Toulon voit, le long de ses grèves. Coiffés d'un bonnet rouge, et marchant deux à deux, Attrister son beau ciel de leur aspect hideux ; Mais ceux qui, te suivant de loin dans la carrière, Ont laissé ton poignard, et pris ta gibecière, Adroits escamoteurs, héros de notre temps, Que les hommes polis nomment des charlatans.
Hélas, je suis naïf et confiant!... Sans doute
Ils m'auraient trompé, moi, qui crois ce que j'écoute :
Ta longue expérience a dirigé mes pas,
Et toi, leur maître à tous, on ne te trompe pas.
Merci donc de tes soins, merci, mon cicérone!
Ta parole énergique eût fait rougir Pétrone ;
Mais sous mes yeux du moins elle a su mettre à nu
IS'2 EIMTHES.
Le IVaiRluleux troupeau qui t'est si bien connu,
Et si mon chaste vers n'ose la reproduire,
.le veux pour mes lecteurs tâcher de la traduire.
Allons, le champ de foire est ouvert devant nous ; Il est vaste ; Paris est son nom ! Courons tous ! Les jongleurssontnombreux, et leurs tréteaux se dressent; ÎMêlons-nous aux badauds qui sur leurs pas se pressent ; Macaire nous conduit, et, grâce à son secours, Nous hrons la pensée à travers les discours.
— « Messieurs, je suis mourant : voyez ! Sur mon visage « Le temps et les douleurs ont marqué leur passage :
« Ma souffrance demande, et non pas mon orgueil, « Quelques brins de laurier pour parer mon cercueil : « Qu'un regard bienveillant tombe encor sur ce livre : « Largesse au pauvre auteur qui va cesser de vivre! »
Ces mots attendriraient un procureur du roi ; Rt nous voilà, saisis d'un charitable effroi. Courant chez le docteur, et chez l'apothicaire...
— « Tout beau 1 s'est écrié l'ami Robert Macaire, '( C'est de l'argent qu'il veut, et non des potions ! « Venez donc, pensions, gratifications,
c( Guérir ce Sixte-Quint de la littérature,
« Qui, depuis quarante ans, vit de sa mort future! »
Et Macaire a dit vrai! Malgré sa feinte toux. Ce mourant est de force à nous enterrer tous : Quatre gouvernements, du haut du même trône,
EIMTHKS. is.{
1 Mil au même quêteur jeté la même aumône ; Us sont morts avant lui! Dieu sait combien de rois Doit fatiguer encor son hypocrite voix!
l?assoiis donc !
En avant, grosse caisse et cymbales!
Assourdissez-nous bien, fanfares triomphales! il a tant de vertus, ce banquier retiré Dont l'orgueil élargit le poitrail décoré ! Peut-on mieux ennobUr les dons de la fortune*' L"ne école manquait à la pauvre commune, Où brille du Crésus l'opulente villa :
(ùette école est fondée! Il parle, la voilà ! Hnfants, grâce à son or, vous apprendrez à liie. Aussi, tous les scrutins s'empressent de l'élire ; N'est-il pas déjà maire? Il sera député! Puis, de par rinstitut, vertueux breveté! Inclinons-nous'
— u Non pas ! Debout 1 Et qu on regarde ! )> Dit Robeit, l'œil tixé sur une humble mansarde.
<Jue peut donc abriter ce nuserable toit? llobert nous y conduit en riant, et son doigt Nous montre deux bâtards que le vertueux maire Laisse, indigents et nus, pleurer avec leur mère.
Courage, grosse caisse et cymbales! Il faut Étourdir l'électeur, réveiller le badaud! (-ourage. et frappez fort, alin qu'en celte enceinte
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Des trois infortunés n'arrive pas la plainte?
Du moins il nous est doux de reposer nos yeux
Sur ces hommes de choix, que la bonté des cieux
Semble jeter au sein d'un monde méprisable,
Comme des oasis dans des plaines de sable.
Que j'aime à contempler ce front grave et pensif,
Ce sourire si doux, cet air presque naïf!
Au milieu des partis, que sa gloire domine,
Cet homme marche, pur comme la blanche hermine :
Jamais jusqu'à la ruse abaissant sa hauteur,
L'intrigue n'a sali son frac législateur ;
On l'attaque? Il se tait! On le vante? Il l'ignore!
Si d'un choix glorieux quelque scrutin l'honore,
A son nom vénéré cet hommage est rendu,
Et, calme, il le reçoit sans l'avoir attendu!...
— Qu'est-ce donc? Et d'où vient ce long éclat de rire? Pourquoi ces deux journaux, Macaire? — Veuillez lire!
— Soit! L'un nous dit : « Cet homme est un ambitieux « Dont la gravité feinte éblouit tous les yeux :
« Sous le masque du sage il guette un ministère. » Et cet autre répond . « C'est un beau caractère ! u Un grand cœur! Son génie est notre unique espoir! (( Il ne lui manque rien, mais il manque au pouvoir. » Eh bien, deux gazeliers, brodant un double thème, Font deux articles!... — Non, il les a faits lui-même.
— Macaire, c'en est trop î Vous le calomniez !
— Point du tout! Car c'est moi qui les ai copiés. Lu silence cruel pesait sur le grand homme ;
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Ur, laisser fuir un mois, un seul, sans qu'on nous nomme,
C'est abdiquer! Sans cesse on doit, sur les benêts.
De la publicité lâcher les robinets ;
Il faut que tout bruit meure, englouti sous le nôtre!
D'une main on se pince ; on se gratte de l'autre ;
Le badaud parle, parle!... On redouble : il crîra!
Aide-toi, dit le sage, et le ciel t'aidera.
Voilà comment se font les hautes renommées ;
Comment en fiers géants on change des pygmées ;
Courte immortalité!... Mais dont les fabricants
Garantissent du moins la façon pour cinq ans.
Ainsi, toujours un masque, et jamais un visage? Et toujours la pensée absente du langage? Ne trouverons-nous pas des gens simples et vrais, Dont ne mentiront point la parole et les traits?
J'en tiens un!... Cette fois, Macaire aura beau dire, Il faudra, comme nous, que le sceptique admire. Qui ne déposerait son tribut de respect Devant ce grand artiste au poétique aspect, Qui nous montre à la fois et le prêtre et l'idole? Qui, mesurant, pesant son avare parole, La laisse en nos esprits tomber et s'épancher Comme la goutte d'eau qui creuse le rocher? Celui-là n'a jamais tourmenté la nature, Emmiellé son langage, ou masqué sa figure : Tel il naquit un jour, et tel il a vécu ; De sa rare valeur largement convaincu, Jugeant tous les talents en arbitre suprême,
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Bouffi d'orgueil peut-être, il est du moins lui-même. Dédaigneux d'un vain bruit dans un siècle bavard, H médite, et se tait!
— Cest le comble de l'art, Répond Robert! Quel bruit vaudrait un tel silence'.' Parce qu'il ne dit rien, vous croyez tous qu'il pense. Et puis, de temps en temps, dans l'oreille d'un sot. Des compères gagés vont déposer un mot ; Sur cette confidence un niais argumente ; Un second la colporte ; un autre la commente ; Car ce mot solennel en dit plus qu'il n'est gros! Ainsi, de bouche en bouche, et d'échos en échos. Le nom du penseur vole, et la foule s'incline ! Plus d'un jongleur nous lasse, en usant sa poitrine : Je conviens avec vous que celui-ci vaut mieux , Les charlatans muets sont les moins ennuyeux.
— Bien, Macaire! Pas un n'échappe à ta malice! Sous les masques divers ton œil perçant se glisse, Il fouille la pensée, et d'ici je t'entends Crier à chaque pas : Charlatans 1 charlatans 1
De nos auteurs prônés admirant les ouvrages,
Et de trente journaux rappelant les suffrages,
Si j'oppose leur gloire à tes préventions,
Et compte leurs succès par leurs éditions.
Tu diras : « Demandez aux malheureux libraires
M Quel prix coûte l'encens de leurs thuriféraires ,
« Puis, dans les magasins, voyez de leurs écrits