‹ Poésies de F. AncelotChapitre 46 sur 67 · LES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS

Tes vœux sont donc comblés'.... Depuis qu'à la lumière

Sur le sein maternel s'entr'ouvrit ta paupière,

Vingt-cinq fois l'aubépine embauma les buissons,

Et vingt-cinq fois la Seine a roulé des glaçons ;

Te voilà parvenu, cher Eugène, à cet âge

Où tu pourras, armé de ton libre suffrage,

Du nom d'un éligible enrichir les scrutins.

Et l'atteler au char qui porte nos destins.

Quels devoirs, m'as-tu dit, cet heureux jour m'impose!

Qu'il me rend fier ce droit dont ma raison dispose !

A mes concitoyens je vais enfin m'unir :

Aux erreurs du passé disputant l'avenir,

Combattant les abus dont la France s'indigne.

Nos choix indépendants éliront le plus digne ;

C'est l'intérêt de tous qui va dicter les lois,

Et tous les béniront !

— Pauvre ami, tu le crois!

A peine sur le seuil du monde politique, Tu vois la théorie, et j'ai vu la pratique:

Un voile est sur tes yeux, je voudrais l'écarter, Prends donc place un moment et daigne m'écouter.

Quand de la vieille Ecosse animant les bruyères, Shakspeare en fait jaillir les hideuses sorcières Qui de Macbeth, courbé sous le doute et l'effroi, Poussent le bras tremblant au meurtre de son roi, Du vice dégradé cette image vivante Inspire le dégoût aux cœurs qu'elle épouvante, Et tous, en maudissant ces êtres odieux, De l'infernal trio nous détournons les yeux. Eh bien, dans notre France, au sein de cette ville Que la gloire et les arts choisissaient pour asile, Que le monde admirait dès qu'elle avait parlé. Un trio plus hideux peut-être est rassemblé.

L'Eschyle anglais a vu ses modernes harpies. Autour d'une chaudière en hurlant accroupies, V jeter les poisons et les lambeaux humains Dont l'enfer pour son œuvre avait armé leurs mains De même nous voyons, pour une œuvre fatale, Près de l'urne aux scrutins, chaudière électorale, D'un autre maléfice exécrable instrument, Trois êtres à l'œil faux y jeter constamment Le mensonge, la fraude, et les honneurs infâmes Qui pour gagner des voix iront perdre des âmes.

— « Allons, voici le jour! A l'œuvre, compagnons!

« Des futurs députés il faut trier les noms,

« Les peser, et près d'eux placer dans la balance

ÉPURES. 21. s

« Et le prix des discours et le prix du silence : « Les estomacs repus trop souvent sont ingrats, « Cherchons les affamés 1 ... Le budget est si gras ! «

— Et tous trois sur la France un moment endormie

Ils lancent en espoir un réseau d'infamie :

Dans les pauvres hameaux, dans les riches cités,

Épiant les besoins et les cupidités.

Ils tentent la faiblesse et tarifent les vices,

Dont notre or va payer les dociles services.

Oh! quel éclair de joie illumine leurs fronts.

Quand cuirassé d'audace, insensible aux affronts.

Un homme s'est montré, qui, sous leur patronage.

Ira des électeurs mendier le suffrage !

De combien de faveurs ils chargeront ses mains !

Bibliothèques, ponts, hôpitaux, grands chemins.

Il pourra tout promettre, en échange d'un vote.

La jeune courtisane, et la vieille dévote,

La femme en son ménage, et le prêtre à l'autel.

De la sainte amitié le pouvoir fraternel,

Les nobles dévoùments, l'amour et son délire,

Traqués, séduits, trompés, pour tromper et séduire,

Sont, dans ce grand trafic des cœurs et des esprits,

Les mailles du filet où l'électeur est pris.

Et comment échapper à cet immense piège Qui se dresse invisible et partout nous assiège? Pas un bon sentiment qui ne soit corrompu ! Pas d'ignoble appétit qu'on n'ait bientôt repu

2\(; p:imthks.

S'il peut livrer un \ote aux volontés du maître; Car un budi2;et est là pour corrompre et repaître.

Le voilà donc debout cet arbre si vanté

Qu'au prix de tant de maux nos pères ont planté!

Ils ont creusé sa place au milieu des ruines,

De sueurs et de sang arrosé ses racines.

Et nous qu'un fol espoir comme eux a fascinés,

Nous cueillons aujourd'hui des fruits empoisonnés !

Les hommes que nourrit la fraude électorale, Viendront peut-être encor, tartufes de morale, Nous dire : « Il est passé le temps où de vos rois « L'impure favorite, à la place des lois, « Étendait sur vos fronts le joug de ses caprices, « Outrageait d'un soldat les vieilles cicatrices, « Et gouvernant l'État du fond dé son boudoir, « Jetait à ses flatteurs Targent et le pouvoir ! »

Et je répondrai, moi, louangeurs hypocrites, Que nous vivons encore au temps des favorites; Qu'il en est une assise auprès des nouveaux rois. Dont l'insolent orgueil se rit des plus saints droits ; Qui marchande l'honneur sous toutes les bannières ; De croix et de rubans charge les boutonnières ; Souille notre foyer, règne dans un palais. Avec nos millions achète ses valets, Et d'un masque doré couvrant ses infamies. Se dresse sur le seuil de nos académies. Voyez-la, souriant, le visage fardé.

EMTRES. -21-

Etalant les joyaux sur son front dégradé, De sa protection, dans tous les ministères, Accomplir, l'or en main, les scandaleux mystères! Elle nomme préfets, évèques, généraux, Peuple le Luxembourg, les camps et les bureaux, Et du palais Bourbon, où brillent ses conquêtes, Sous le poids des ventrus écrase les banquettes. C'est elle qui des arts commande les travaux. Partage les emprunts à des banquiers rivaux, Et bravant du bon droit les cris opiniâtres, Livre à ses favoris le sceptre des théâtres. , De sa bave d'argent l'impure salit tout ; Du haut d'un tribunal juge, condamne, absout ; A l'oreille des rois incessamment penchée, Leur indique la plaie, au fond des cœurs cachée. Qui fait d'un pauvre honnête un coquin enrichi ! Que de nobles talents sous son joug ont fléchi ! Que de cœurs purs souilla l'indigne favorite I Prosternez-vous aux pieds de la femme maudite, Vous tous qu'elle a flétris de son adoption : La reconnaissez-vous?... C'est la corruption!

Et l'époque honteuse où tout est marchandise. Où des plus fiers esprits la volonté se brise Sous l'impur niveau d'or qui fait ployer nos fronts, Et ce trio fatal qui vit de nos affronts. Et ce vaste bazar de toutes les croyances, Où viennent s'étaler cent mille consciences. Nous seront présentés comme le plus beau fruit De cet arbre élevé sur un monde détruit?...

Non, ce n'était point là ce que voulaient nos pères!

S'ils remontaient au jour, s'ils comptaient les repaires,

Ateliers de bassesse et de servilité.

Qu'ouvre la félonie à la cupidité,

Du trio corrupteur s'ils contemplaient l'ouvrage,

Nous les entendrions, la rougeur au visage,

S'indigner, et crier à leurs faibles enfants :

« Avons-nous promené nos drapeaux triomphants

« Du Tage à la Moskwa, du Danube à l'Adige,

« Et de notre œuvre immense ébauché le prodige,

« Pour revoir les abus, dont nous étions témoins,

« Avec des noms nouveaux et la gloire de moins?

« France, de quels vainqueurs es-tu donc la conquête?

« Que l'honneur te réveille ! Agite sur ta tête

« Les drapeaux d'Austerlitz et ceux de Fontenoy ;

« Sous leurs plis glorieux lève-toi ! lève-toi !

« De tes corruptions efface le scandale ;

« Chasse tous ces valets, dorés en chrysocale,

« Faméliques flatteurs, singes de courtisans,

« Sur ton épais budget perchés depuis dix ans!

« Laisseras-tu toujours, par cette troupe immonde,

« Pressurer et tarir ta mamelle féconde?

« Debout ! — De Lilliput lorsque le peuple nain

« Sur Gulliver qui dort osant porter la main,

« D'imperceptibles nœuds l'enveloppe et l'enlace,

« Tant qu'un profond sommeil enhardit leur audace.

u Les nains inaperçus vivent sur le géant,

« Et vainqueurs étonnés doutent de leur néant!...

« Mais bientôt, secouant ses fragiles entraves,

« Des lâches ennemi?, que son sommeil fit braves,

« Il renverse d'an bond l'essaim épouvanté,

« Et reprend sa puissance avec sa liberté l

« Debout donc comme lui!... Disperse cette armée

« Dont il faut engraisser la bassesse atfaméel

« Sous le frêle réseau qui garrotte ton bras,

« France, tu dors longtemps... mais tu t'éveilleras! »

Ami, n'en doute point, tel serait leur langage

A l'aspect du bourbier où la France s'engage !

Mais peut-être ma voix ne t'a point convaincu?

Tu commences à vivre et j'ai longtemps vécu :

D'ailleurs, dans mon épître une énigme te gêne,

M'as-tu dit?... Je comprends! Tu vas, mon cher Eugène,

T'écrier : — « Quel est donc ce trio corrupteur

a Qui d'un filet immense entoure l'électeur?

« Veuillez me le nommer, ne fût-ce qu'à l'oreille 1 )>

— Le nommer? A quoi bon? Non pas! Au vieux Corneille

Empruntant la moitié d'un de ses vers fameux.

Je dirai comme lui : v Devine si tu peux ! »

XIH A MA FILLE

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