LE 19 OCTOBRE
Enfin elle a sonné cette heure solennelle. Que la crainte recule, et que l'espoir appelle. Cette heure où devant vous, inquiets et tremblanl= Forts de votre indulgence, et non de nos talents, Disciples dans un art ennobli par Molière, Nous venons repeupler l'enceinte hospitalière Où vont se consacrer à charmer vos loisirs Des travaux assidus, payés par vos plaisirs.
Hélas! depuis longtemps il se tait et sommeille, Le poétique écho que notre voix réveille ! Ils ont croulé ces murs, aux neuf sœurs consacrés. Qu'une lyre normande avait inaugurés!
Vastes jardins, forêts, donjons, tours féodales. Modestes toits de chaume et demeures royales. Du drame aux mille aspects pittoresques abris. Les vents ont balayé vos fragiles débris !
On disait : u Le commerce et l'active industrie
2fi2 PUESIES DIVERSES.
« Ont dans leur réseau d'or enfermé la Neustrie ;
« Le Havre, heureux et fier, se mirant dans les flots,
« Voit rentrer en chantant ses joyeux matelots
« Qui, chargés des trésors balancés sur les ondes,
« Couvrent ses vastes quais dés tributs des deux mondes :
« Que Bourbon et Moka, de leurs champs embaumés
« Entassent dans ses murs les produits parfumés ;
« Que, détrônant enfin sa rivale indigène,
« Le sucre américain règne aux bords de la Seine ;
c< Que, sous ses blancs flocons, le fruit des cotonniers
« D'Yvetot, de Bolbec fatigue les métiers,
u Et glissant au travers d'innombrables machines,
« S'échappe en longs tissus des fécondes usines ;
u Du chantier, qui gémit sous les coups des marteaux,
« Que le large t rois-mâts et les légers bateaux
w S'élancent! ...Des 5^efl?«er5ique les fourneaux s'allument;
u Que la roue obéisse aux noirs tuyaux qui fument;
« Sur les eaux, sous les monts, se creusant des chemins,
u Que la vapeur, docile aux caprices humains,
« Triomphant de l'espace , et doublant l'existence,
« Sur ses ailes de flamme emporte la distance !
« Faut-il d'autres tableaux pour charmer nos regards?
« Où le commerce est roi laisse-t-il place aux arts? o
On disait!... Et soudain, du fond de son histoire. Évoquant à la fois tous ses titres de gloire, Par un cri généreux le Havre a répondu.
' Nom anglais des bateaux à vapeur : c'est le mot dout on se sert babiluellcmpid au Havre.
l'OKSlKS I) IV EUS!-. S.
Un noble monument ^ trop longtemps attendu. S'élève, et dans les lieux où hurlait la chicane, L'art qu'illustraient Poussin, Raphaël et l'Albane, Les immortels écrits à notre étude offerts. La science qui fouille et les champs et les mers. Parant de leurs trésors la commerçante ville. Vont sous un même toit trouver un triple asile.
A votre voix alors, de son brûlant tombeau Le théâtre est sorti plus brillant et plus beau ; Sa porte s'est rouverte à la foule empressée Que sur un banc muet enchaîne la pensée; La muse qui dicta les chants de Boïeldieu N'a point dit à vos murs un éternel adieu ; Le drame y rentrera narguant la comédie ; Le vaudeville, enfant de votre Normandie, Aiguisera pour vous ses refrains familiers ; Et le Havrais, du haut de nos joyeux foyers 2, Contemplant le repos de ces nefs voyageuses Que son espoir suivait sur les mers orageuses, Pourra revoir encor de vingt peuples divers Les mille pavillons rayonner dans les airs. Et les vents sur le front de la cité qu'il aime Balancer mollement son flottant diadème.
' Le Musée de peinture, la Bibliothèque et le Musée d'histoire naturelle occupent un vaste éditice construit sur remplacement de l'ancien tribunal de commerce.
^ La nouvelle salle a deux foyers ouverts svir les bassins remplis d'innombrables navires de toutes les nations.
>(54 POÉSIES DIVEHSKS.
Jadis (vingt ans ont fui depuis ces jours heureux) Notre scène, pour prix d'un appui généreux, Promettait aux bravos de son public fidèle De Mars et de Talma la gloire fraternelle ^ : Nous ne pouvons, hélas! vous en promettre autant; Tous deux ont disparu!... Consolez-vous pourtant : Nos portes s'ouvriront à ces acteurs nomades Dont Juin voit commencer les longues promenades; Les Talma voyageurs ne vous manqueront pas. Et les Mars à présent pullulent sous nos pas ; Quand Paris n'en veut plus la pro^^nce les paie, Et de deux beaux talents vous aurez la monnaie. Il faut s'en contenter! vingt journaux vous diront Que vous devez tresser des palmes pour leur front, Car aujourd'hui la gloire a d'innombrables listes, Et grands comédiens, grands auteurs, grands artistes, De leur obscurité jaillissent tout à coup : Ils durent peu de temps... mais on en fait beaucoup.
Nous, Messieurs, que soutient l'espoir de vos suffrages,
Nous allons du théâtre affronter les orages,
Et, pour les conjurer, unissant nos efforts,
Nous venons vous offrir d'éblouissants décors,
Par d'élégants pinceaux des loges embellies,
Des travaux variés, des ouvreuses polies,
Des drames un peu longs, des entr'actes très-courts,
Quelquefois du talent, et du zèle toujours;
' Dans le disroiir?; d'inauguration romposé par Casimir Delavigi en 1823.
f>OKSIES DlVEllSKS. 2<j,
Des acteurs qui sauront leurs rôles, des actrices Sans vapeurs, sans migraine, et même sans caprices! De grâce, épargnez-nous tout fâcheux pronostic : Il ne nous reste plus à trouver qu'un public. Puissions-nous, triomphant de votre indifférence, Des Cercles, nos rivaux, vaincre la concurrence!
Quand la nuit a fermé comptoirs et magasins. Quand de ses doux rayons argentant vos bassins, Sur les vaisseaux muets la lune glisse et tremble, En de vastes salons l'usage vous rassemble : Là, sous les feux du gaz, autour des tapis verts, Où quatre-vingts journaux régentent Tunivers, Vous commentez les lois qu"improvise leur plume. Que le matin voit naître et que le soir inhume ; Puis, à ces cartons, peints de diverses couleurs. Qui d'un prince en démence amusaient les douleurs. Vous venez demander ces chances fugitives, Sources d'émotions pour les heures oisives. Sur de tels ennemis pourrons-nous l'emporter? Dieu le sait ! mais du moins nous prétendons lutter : Auprès de ces plaisirs nous vous en offrons d'autres; Quittez parfois vos jeux pour assister aux nôtres; Revenez écouter notre prose et nos airs. Souvent ils sont plus gais, et sont toujours moins chers
Oui, vous la peuplerez, l'enceinte rajeunie Que vos soins ont rendue au culte du génie ; Vous n'oublirez jamais qu'immortel entre tous Le père du théâtre est Normand comme vous.
•ior, POKSIKS DIVKHSKS.
Ces murs, ces frais décors, et ces hanquetles neuves. D'un désir généreux ne sont-ils pas des preuves ? Hélas! pour le rasseoir sur ses vieux fondement, Vous avez pu ravir à ses débris fumants L'édifice embelli que votre orgueil contemple ; Mais la voix qui, jadis, inaugura ce temple. Cette voix qui chanta sur des tons si divers; De notre France en deuil consola les revers ' ; Des rivages du Gange, aux coteaux d'Ingouville, Pleura sur Idamore, ou rit avec Danville*; Évoquait Mari.no, Glocester et Don Juan 3; Faisait crier la peur dans Tàmed'un tyran*; Ou qui, des factions déchaînant la colère, Livre à leur souffle impur le laurier populaire'; Cette voix qui savait attendrir et railler, Nul de vous, aujourd'hui, ne peut la réveiller!
Parfois du roi des dieux le messager fidèle,
L'aigle porte la foudre et meurt brûlé par elle ;
Ainsi, du feu céleste, en son sein renfermé,
Jeune encor, le poète expire consumé,
Il tombe!... mais la gloire, ouvrant ses blanches ailes,
Ombrage son cercueil de palmes immortelles ;
De ses nobles travaux, légués à l'avenir,
' Les Mcssêniennex.
^ Le Paria, l'École des Vieillards
^ Marino Faliero, les Enfants d'Edouard, Dov Juan d'Au- Iriche.
^ Louis XI.
' La Popularité.
POESIES DIVERSES. 2g:
A côté de son nom plane le souvenir, Et le bronze vivant, où renaît son image, Du pays qui le pleure éternise l'hommage.
Déjà le Havre élève un double piédestal :
Vous reviendrez bientôt fouler le sol natal.
Chantre de Procida, peintre de Virginie,
Nés au même berceau , frères par le génie 1
Vous ne quitterez plus, assis au bord des mers^
Les lieux qu'ont illustrés votre prose et vos vers :
Les vaisseaux de l'Europe et des deux Amériques
Salûront, en passant, vos lauriers pacifiques,
Et l'étranger dira : « L'opulente cité.
« Fière d'un double écho dans la postérité,
w A, de ses morts fameux honorant la mémoire,
u De l'or pour le travail, des palmes pour la gloire! »
' Les statues eu brouze de Bernardin de Saiut-Pierre et de Casimir Delavigue sont placées à l'entrée du port, en avant du Musée.