‹ Poésies de F. MalherbeChapitre 10 sur 219 · Mise en vers par la fontaine, Fable, III, i · texte numérisé non relu

Mise en vers par la fontaine, Fable, III, i

VIE DE MALHERBE. un

donc do monter tons deux sur l'âne, et alors on y trouvoit encore à dire . « Ils sont bien cruels, dis. lient les passants, « de monter ainsi tous doux sur cette pauvre petite bête,quià « peine seroil suffisante d'en porter un seul. » Comme ils eurent oui cria, ils descendirent tous deux de dessus l'âne et le touchèrent devant eux. Geux qui les voyoient aller de cette sert.' se moquoient d'eux d'aller à pied, se pouvant soulager d'aller l'un ou l'autre sur le petit âne. Ainsi ils ne surent jamais aller au gré de tout le monde; c'est pourquoi ils se résolurent de l'aire à leur volonté, et laisser au monde la liberté d'en juger â sa fantaisie. Faite— en de même, dit M. de Malherbe à Ilacan pour toute conclusion; car quoi que vous puissiez faire, vous ne serez généralement approuvé de tout le monde, et l'on trouvera toujours à redire en votre conduite. » ' Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit, que Ilacan avoit de la force en ses vers, il disoit qu'il étoit hérétique en poésie, pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses observations, et voici particulièrement de quoi il le blâmoit :

* Premièrement, de rimer indifféremment aux terminaisons en ant et en eut, comme innocence et puissance j apparent et conquérant, grand et prend; et vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles. Il le reprenoit aussi de rimer le simple et le composé, comme temps et printemps, séjour et jour. Il ne vouloit pas aussi qu'il rimât les mots qui avoient quelque convenance, comme montagne et campagne, défense et offense, / ère et mère, toi et moi. Il ne vouloit pas non plus que l'on rimât les mots qui dérivoient les uns des autres, comme admettre, commettre, promettre, et autres, qu'il disoit qui dérivoient de mettre. Il ne vouloit point encore qu'on rimât les noms propres les uns contre les autres, comme T/iessalic et Italie, Castille et Bastille, Alexandre et Lysandre; et sur la fin il étoit devenu si rigide en ses rimes qu'il avoit même peine à souffrir que l'on rimât les verbes de la termination en cr qui avoient tant soit peu de convenance, comme abandonner, ordonner et pardonner, et disoit quïls venoient tous trois de donner. La raison qu'il disoit pourquoi il lalloit plutôt rimer des mots éloignés que ceux qui avoient de la convenance est que l'on trouvoit de plus beaux vers en les rapprochant qu'en rimant ceux qui avoient presque une même signification ; et s"étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il

xxx RACAN.

avoit qu'elles lui faisoienl produire quelques nouvelles penoutre qu'il disoit que cela sentoit son grand poète de tenter les rimes difficiles qui n'avoient point encore été rimées. il uevouloit point qu'on rimât sur malheur ni bonheur, parce qu'il disoit que les Parisiens n'en prononçoient que Vu, comme s'il y avoit bonhur. malhur, et de le rimer à honneur il le trouvait trop proche. Il ne vouloit non plus que l'on rimât â (laine, parce qu'il i'écrivoit et le prononçoit ainsi avec deux m : flamme, et le faisoit long en le prononçant; c'est pourquoi il ne le pouvoit rimer qu'à épigramme. Il reprenoit aussi Raean quand il rimoit qu'ils ont eu avec vertu ou battu, parce qu'il disoit que l'on prononçoit à Paris ont eu en trois syllabes, en faisant une de l'eet l'autre de l'a du mot eu.

Outre les réprimandes qu'il faisoit à Piacan pour ses rimes, il le reprenoit encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers et de quelques façons de parler trop hardies qui seroient trop longues à dire, et qui auroient meilleure grâce dans un art poétique que dans sa vie. CVst pourquoi je me contenterai de faire encore une remarque de ce point dont ils étoient en contestation.

* Au commencement que M. de Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six. connue il se peut voir en la Prière qu'il fit pour le roi allant en Limousin, où il y a deux ou trois stances où le sens est emporté, et au psaume Domine. Dominum noster, en cette stance et peut-être quelques autres dont je ne me souviens pas à présent :

Sitôt que le besoin excite son désir, Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir? Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre N'entretiennent-ils pas

Une, secrète loi de se faire la guerre

A qui de plus de mets fournira ses repas?

* Il demeura toujours en cette négligence pendant la vie de Henri le Grand, comme il se voit encore en la pièce qui commence :

Que n'êtes-vous lassées, V.

en la seconde stance dont le premier verset : Que ne cessent mes larmes,

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qu'il fit pour Madame la princesse, et je ne sais s'il n'a point encore continué celte même négligence jusques en' 1612, aux vers qu'il lit pour la place Royale : tant y a que le premier qui -'aperçut que cette observation (''toit nécessaire pour la perfection dos stances de six fut Maynard, et c'est peut-être la raison pour laquelle M. de Malherbe l'estimoit l'homme do France qui savoit le mieux faire des vers. D'abord Racan, qui jouoitun peu du luth et aimoit la musique, se rendit en faveur des musiciens, qui ne pouvoient faire leur reprise aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers. Mais quandM.de Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix, outre l'arrêt du quatrième vers, on en lit encore un au septième, Racan s'y opposa, et ne l'a jamais presque observé. Sa raison étoit que les stances de dix ne se chantent presque jamais, et quand elles se ebanteroient on ne les ebanteroit pas en trois reprises ; c'est pourquoi il suffisoit d'en faire une au quatrième. Voilà la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers, et pourquoi on a été prêt de le déclarer hérétique en poésie.

* M. de Malherbe vouloit aussi que les élégies eussent un sens parfait de quatre vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit ; à quoi Racan ne s'est jamais accordé.

* Il ne vouloit pas que l'on nombràt en vers de ces nombres vagues comme mille ou cent tourments, et disoit assez plaisamment, quand il voyoit quelqu'un nombrer de cette sorte : " Peut-être n'y en avoit-il que quatre-vingt-dix-neuf. » Mais il estimoit qu'il y avoit de la grâce à nombrer nécessairement, comme en ce vers de Racan :

Vieilles forêts de trois siècles âgées.

C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre de ne point nombrer par cent ou par mille pour dire infiniment, et néanmoins il n'a osé s'en licencier1 que depuis sa mort.

* A ce propos de nombrer, quand on lui disoit que quelqu'un avoit les fièvres en plurier, il demandoit aussitôt : « Combien en a-t-il de fièvres ? »

Ses amis familiers, qui voyoient de quelle sorte il travailloit, disent avoir remarqué trois sortes de styles dans sa prose :

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