‹ Poésies de F. MalherbeChapitre 9 sur 219 · Chaise · texte numérisé non relu

Chaise

VIE DE MALHERBE. xxv

Saint-Paul, gentilhomme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelques nouvelles de peu d'importance; il lui coupa court en lui disant : « Adieu, vous me faites ici brûler pour cinq sols de flambeau, cl tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs. />

* Dans ses Heures, il avoit effacé des litanies des saints tous

'iiis particuliers, et disoit qu'il étoit superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffiroit de Les nommer en général : Omnes sancti et sanctœ Dei, orale pio nobis.

* Il avoit aussi effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Colomby et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvait ce qu'il n'avoit point effacé : « Ras plus que le reste, » dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire que si l'on trouvent ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit trouvé bon ce qu'il n'auroit point effacé; sur quoi il lui dit qu'il disoit vrai, ejt tout à l'heure acbeva d'effacer le reste.

* 11 étoit assez mal meublé, logeant ordinairement en chambre garnie, et n'avoit que sept ou huit cliaires de paille;

unie il étoit fort visité de ceux qui aimoient les belleslettres, quand les cliaires étoient toutes remplies, il fermoit sa porte par dedans, et si quelqu'un y venoit beurter, il lui crioit : f Attendez, il n'y a plus de chaires; » et disoit qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de leur donner l'incommodité d'être debout.

Il se vantoit avec autant de vanité d'avoir sué trois fois la v... que s'il eût gagné trois batailles, et faisoit le récit assez plaisamment du voyage qu'il lit à Nantes pour trouver un homme qui avoit la réputation d'être expert en cette cure de maladie vénérienne. C'éioit la raison pourquoi on l'appeloit cbez M. de Bellegarde le père Luxure. 0.

Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en sa conversation ordinaire de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites.

Un jour, en entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux hommes qui jouoient au trictrac, et qui disputant d'un coup se donnoient tous deux au diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que dire : « Viens, diable, viens, tu ne saurois faillir : il y en a l'un ou l'autre à toi. s

* Il y eut une grande contestation entre ceux qu'il appeloit

xxv. RACAN.

du pays i'adieusias, qui étoient tous ceux delà la Loire, et ceux du pays de deçà, qu'il appeloil du pays de Dieu vous conduise : savoir s'il falloii appeler le petit vase de quoi l'on se sert pour manger du potage une cuiller ou une cuillère. La raison de ceux du pays d'adieusias, d'où étoit Henri le Grand, ayant été nourri en Béarn, étoit que cuiller, étant féminin» devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise alléguoit, outre l'usage, que cela n'étoit pas sans exemple de voir des choses féminines qui avoient une terminaison masculine, entre autres une perdrix, une met à boulanger ou de pressoir. Enfin cette dispute dura si longtemps qu'elle obligea le roi à en demander l'avis à M. de Malherbe, lequel ne craignit point de contester, et lui dire qu'il falloit dire cuiller, et non pas cuillère, et le renvoya aux crocheteurs du port au foin, comme il avoit accoutumé; et comme le roi ne se sentoit pas condamné du jugement de M. de Malherbe, il lui dit ces mêmes mots : « Sire, vous êtes le plus absolu roi qui ave jamais gouverné la France, et si vous ne sauriez faire dire deçà la Loire une cuillère, à moins que de faire défense, à peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement. »

* Un jour M de Bellegarde, qui étoit, comme l'on sait, Gascon, lui envoya demander lequel étoit le mieux dit de dépense ou dépendu ; il répondit sur le champ que dépensé étoit plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composes de ce vilain mot qui lui vinrent en la bouche, étoient plus propres pour les Gascons.

Quand on lui demandoit son avis de quelque mot françois, il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port au foin, et disoit que c'étoient ses maîtres pour le langage; ce qui peutêtre a donné lieu à Régnier de dire :

Comment ! il faudroit donc, pour faire une œuvre grande Qui de la calomnie et du temps se défende, lit qui nous donne rang parmi les bons auteurs, Parler comme à Saint- Jean parlent les crocheteurs?

* Un jour il récitoit à Raean des vers qu'il avoit nouvellement faits, et après il lui en demanda son avis. Racan s'en excusa, lui disant qu'il ne les* avoit pas bien enLendus et qu'il en avoit mangé 1;; moitié; donl se sentant piqué, parce qu'il étoit fâché de ce qu'on lui disoit un peu trop librement son défaut d'être bègue, il lui dit en colère : a Mort Dieu! si vous

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me fâchez, je les mangerai tous; ils sont à moi puisque je les ai faits, j'en puis faire ce que je voudrai. » N.

Il ne vniiloil pas que l'on fil dos vers qu'en sa longue originaire, el disoil que nous n'entendions point la finesse des ss que nous n'avions apprises que par art, et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui faisoient des vers latins, il disoil que si Virgile et Horace revenoient au monde, ils bailleroient le fouet à Bourbon et à Sirmond l. U.

Il disoit souvent, et principalement quand on le reprenoit de ne suivre pas bien le sens des auteurs qu'il traduisoit ou paraphrasoit, qu'il n'apprêtoit pas les viandes pour les cuisiniers ; comme s'il eût voulu dire qu'il se soucioit fort peu d'être loué des gens de lettres qui entendoient les livres qu'il avoit traduits, pourvu qu'il le fût des gens de la cour; et c'étoit de cette même sorte que Racan se défendoit de ses censures, en avouant qu'elles étoient fort justes, mais que les fautes qu'il lui reprenoit n'étoient connues que de trois ou quatre personnes qui le bantoient, et qu'il faisoit ses vers pour être lus dans le cabinet du roi et dans les ruelles des dames plutôt que dans sa chambre ou dans celles des autres savants en poésie.

* Il avouoit pour ses écoliers les sieurs de Touvant, Colomby, Maynard et de Racan. Il en jugeoit diversement,' et disoit en ternies généraux que Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby avoit fort bon esprit, mais qu'il n'ayoit point le génie à la poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit le mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force et qu'il s'étoit adonné à un genre de poésie auquel il n'étoit pas propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit pas assez de pointe; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers ; que le plus souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on feroit un grand poëte.

La connoissance qu'avoit eue Racan avec M. de Malherbe étoit lorsqu'il étoit page de la chambre chez M. de Bellegarde, âgé au plus de dix-sept ans ; c'est pourquoi il respectoit toujours M. de Malherbe comme son père, et M. de

1. Nous omettons ici, à dessein, une anecdote contenant un quatrain obscène, anecdote et quatrain qu'on trouvera dans les Œuvres de Racan, éd. Jannet, tome I, p. 275.

xwin RACAN.

Malherbe vivoit avec lui comme son fils. Cela donna sujet à Racan, à son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, de demander avis à M. de Malherbe de quelle sorte il devoit se conduire dans le monde, et lui fit la déduction de quatre ou cinq sortes de vies qu'il pouvoit faire. La première et la plus honorable étoit de suivre les armes ; mais d'autant qu'il n'y avoit alors point de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, il n'avoit pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour faire son équipage et les frais de voyage.

La seconde étoit de demeurer dans Paris pour liquider ses affaires, qui étoient fort brouillées, et celle-là lui plaisoit le moins.

La troisième étoit de se marier, sur la créance qu'il avoit de trouver un bon parti dans l'espérance que l'on auroit de la succession de madame de Bellegarde; qui ne lui pouvoit manquer : à cela il disoit que cette succession seroit peut-être longue à venir, et que, cependant, épousant une femme qui l'obligeroit, si elle étoit de mauvaise humeur, il seroit contraint d'en souffrir.

Il lui proposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot ; ce qui n'eût pas été séant à un homme de son âge, et ce n'eût pas aussi été vivre selon sa condition.

Sur toute- ces propositions dont Racan lui demandoit conseil, M. de Malherbe, au lieu de lui répondre directement à sa demande, commença par une fable J en ces mots :

« Il y avoit, dit-il, un bonhomme, âgé d'environ cinquante ans. qui avoit un fils qui n'en avoit que treize ou quatorze. Ils n'avoient. pour tous deux, qu'un petit âne pour les porter en un long" voyage qu'ils entreprenoient. Le premier qui monta sur l'âne, ce fut le père ; mais après deux ou trois lieues de chemin, le fils commençant à se lasser, il le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux qui les voyoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à pied cet enfant qui étoit encore jeune, et qu'il eût mieux porté cette fatigue-là que lui. Le bonhomme mit donc son fiis sur l'âne et se mit à le suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent, lesquels disoient que ce fils étoit bien ingrat et de mauvais naturel, d'aller sur l'âne et de laisser aller son père à pied. Ils s'avisèrent

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