‹ Poésies de F. MalherbeChapitre 11 sur 219 · S'en donner la permission · texte numérisé non relu

S'en donner la permission

xxxii RACAN.

Le premier étoit en ses lettres familières, qu'il écrivoit à ses .-unis sans aucune préméditation, qui. quoique fort négligées, a voient toujours quelque chose d'agréable qui sentait sou honnête homme.

Le second étoit en celles où il ne travailloit qu'à demi, où l'on croit avoir remarqué beaucoup de dureté et de pensées indigestes qui n'avôient aucun agrément.

Le troisième étoit dans les choses que par un long travail il mettoit en leur perfection, où sans doute il s'élevoit beaucoup au-dessus de tous les écrivains de son temps.

1 • trois divers styles se peuvent remarquer en ses lettres familières à Racan et à ses autres amis, pour le premier ; pour la seconde, en ses lettres d'amour, qui n'ont jamais été fort estimées ; et pour la troisième, en la Consolation à la princesse de Coati, qui est près pie le seul ouvrage de prose qu'il oit achevé.

* Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la prose, et disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que les Épîtres de Sénèque n'étoient point de lui, parce que les périodes en sont un peu nombreuses. X.

Celle pour qui il a fait des vers sous le nom de Caliste étoit la vicomtesse d'Auchy, dont le bel esprit a paru jusques à sa mort : et sa Rodanthe était madame la marquise de Rambouillet. Voici la raison pourquoi il lui donna ce nom-là :

Un jour ils s'entretenoient, Racan et lui, de leurs amours, qui n'étoient qu'amours honnêtes, c'est-à-dire du dessein qu'ils avoientde choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers. M. de Malherbe lui nomma madame de Rambouillet, et Racan madame de Termes, qui étoit alors veuve. Il se trouva que toutes deux avoient nom Catherine, savoir : la première, que M. de Malherbe avoit choisie, Catherine de Yivonne; et celle de Racan, Catherine Chabot. Le plaisir que prit M. de Malherbe en cette conversation lui fit promettre d'en faire une églogue, ou entretien de bergers, sous les noms de Mélibee pour lui et Ârcas pour Racan, et je me suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans se.- manuscrits, car je lui en ai ouï réciter près de quarante vers.

* Prévoyant donc que ce même nom de Catherine, servant pour toutes deux feroit de la contusion dans œtte églogue qu'il se promettait de faire, il passa tout le reste de l'après-

VIE DE MALHERBE. xxxnr

dlnée, avec Racan, à chercher des anagrammes sur ce nom qui eussent de la douceur pour mettre dans les vers : il- n'en trouvèrent que trois : Arthénice, Eracinthe et Carinthie. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant servi dans sa pastorale, qu'il fit incontinent après, M. de Malherbe méprisa les deas autres, et prit Rodanthe, ne se souciant plus d'en prendre qui fussent anagrammes de Catherine. Y.

* M. de Malherbe étoit alors marié et fort avancé en âge ; c'est pourquoi son amour ne produisit que quelques vers, entre autres ceux qui commencent :

Chère beauté, que mon àme ravie, etc.

Et ces autres que Boisset mit en air :

Ils s'en vont, ces rois de ma vie.

11 fit aussi quelques lettres sur le même nom de Rodanthe : mais Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que lui, et qui éloil dors garçon, madame de Termes étant d'ailleurs veuve, il se trouva engagé à changer son amour poétique en une véritable et légitime et fit quelques voyages en Bourgogne pour cet effet. G'estce qui donna lieu à M. de Malherbe de lui écrire une lettre, où il y a des vers, pour le divertir de cette passion, sur ce qu'il avoit appris que madame de Termes se laissoit cajoler par M. Vignier, qui l'a épousée depuis, et quand il sut que Racan étoit résolu de se marier en son pays, il le manda aussitôt à madame de Termes, en une lettre qui est imprimée. Z.

Il disoit, quand on lui parloit de l'enfer et du paradis : « J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. »

* Il mourut à Paris, comme nous l'avons dit ci-devant, vers la fin du siège de la Rochelle, où Racan commandoit la compagnie de M. d'Effiat, ce qui fut cause qu'il n'assista point à sa mort et qu'il en a su que ce qu'il en avoit ouï dire à M. de Porchères d'Arnaud. Il ne lui a point celé que pendant sa maladie il n'eût eu beaucoup de difficulté à le faire résoudre à se conlesser, lui disant qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. 11 étoit pourtant fort soumis aux commandements de l'Église, et quoiqu'il fût fort avancé en âge, il ne mangeait pas volontiers de la viande aux jours défendus, sans permission ; car ce qu'il en mangea le samedi d'après la Chandeleur, ce fut par mégarde. 11 alloit à la messe toutes

xxxiv RACAN. — VIE DE MALHERBE.

les fêtes et tous les dimanches, et ne manquoif point à se confesser et communier à Pâques, en sa paroisse. Il partait toujours de Dieu et des choses saintes avec grand respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer devant Racan qu'il avoit une fois fait vœu d'aller d'Aix à la Sainte- Baume, tète nue, pour la maladie de sa femme. Néanmoins il lui éehappoit quelquefois de dire que la religion des honnêtes gens étoit celle de leur prince; et il avoit souvent ces mots en la bouche: Bonus animus, bonus Deus, bonus cultus. C'est pourquoi Racan s'enquit fort soigneusement de quelle sorte il étoit mort. Il apprit que celui qui l'acheva de résoudre à se confesser fut Yvrande, gentilhomme qui avoit été nourri page de la grande écurie, et qui étoit son écolier en poésie, aussi bien que Racan. Ce qu'il lui dit pour le persuader de recevoir les sacrements fut qu'ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, il falloit mourir ainsi comme les autres ; et M. de Malherbe lui demandant ce que cela vouloit dire. Yvrande lui dit que quand les autres mouroient, ils se confessoient, communioient et recevoient les autres sacrements de l'Église. M. de Malherbe avoua qu'il avoit raison et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain, qui l'assista jusqu'à la mort.

* On dit qu'une heure avant que de mourir, après avoir été deux heures à l'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré ; et comme son confesseur lui en lit réprimande, il lui dit qu'il ne pouvoit s'en empêcher, et qu'il vouloit jusqties à la mort maintenir la pureté de la langue françoise.

EXTRAITS

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