Renversées, reversées
Ce public ennemi, cette peste du inonde, ^
Que 1". tu 'in des humains Fait le maître absolu de la terre el de l'onde, Se trouve à la merci de uos petites mains.
Nous le vous amenons dépouillé de ses armes,
0 roi, l'astre des rois ! 10
Quittez votre bonté, moquez-vous de ses larmes, Et lui laites sentir la rigueur de vos lois.
Commandez que sans mai.' on lui fasse justice ;
Il sera malaisé Que sa vaine éloquence ail assez d'artifice 13
Pour démentir les laits dont il est accusé.
Jamais ses passions, par qui chacun soupire.
Ne nous ont fait d'ennui ; Mais c'est un bruit commun que dans tout votre empire 11 n'est point de malheur qui ne vienne de lui. 20
Mars, qui met sa louange à déserter la terre
Par des meurtres épais, N'a rien de si tragique aux fureurs de la guerre, Comme ce déloyal aux douceurs de la paix.
5. — Ce public ennemi, pour cri ennemi publie. La même inversion dans A. Chénier, le Mendiant :
Ici l'on hait plus que l'enfer
Le public ennemi, le riche au cœur de 1er.
21. — Louange, gloire. — Déserter, rendre désert, sons vieilli.
2"2. — Épais, s'applique ici ;'i ridée de cadavres que fait naître le mol meurtre. Voyez ce mot dans l'exemple cité de llonsard, cidessus, XXXI, 212.
Hais, sans qu'il soif besoin d'en parler davantage. 25
Votre seule valeur.
Qui de son impudence a ressenti l'outrage, Vous fournit-elle pas une juste douleur?
Ne mêlez rien de lâche à vos hautes pensées.
Et, par quelques appas 00
Qu'il demande merci de ses fautes passées, Imitez sun exemple à ne pardonner pas.
L'ombre de vos lauriers admirés de l'envie
Fait l'Europe trembler ; Attachez bien ce monstre, ou le privez de vie. 35
Vous n'aurez jamais rien qui vous puisse troubler.
POUR ÀLCANDKE
STANCES
i Quelque ennui donc qu'en cette absence Avec une injuste licence Le Destin me fasse endurer,
XL VII. — Cette pièce, et les quatre suivantes, furent composées pour Henri IV (Aleandre), qui s'était épris d'une violente passion pour Charlotte-Marguerite <!<■ Montmorency (Qranthe). Celle-ci, au mois de mai 16U9, avait épousé Henri de Bourbon, prince de Condé,
POÉSIES DE V. IMâLHERBE. 157
lia peine lui semble petite,
Si chaque jour il ne l'irrite 5
D'un nouveau sujet de pleurer !
« Paroles que permet la rage
A l'innocence qu'où outrage,
C'est aujourd'hui votre saison :
Faites-vous ouïr en ma plainte : 10
Jamais l'aine n'est bien atteinte
Quand on parle avecque raison.
« 0 fureurs, dont même les Scythes
N'useroienl pas vers des mérites
Qui n'ont rien de pareil à soi ! 15
Ma clame est captive ; et son crime,
C'est que je l'aime, et qu'on estime
Qu'elle en fait de même de moi.
« Rochers, où mes inquiétudes
Viennent chercher les solitudes 20
qui. pour soustraire sa femme aux; poursuites du roi, s'éloigna de la cour et alla se réfugier d'abord en Suisse, ensuite, après un retour de peu de durée, à Landrecies, puis à Bruxelles. — Ces stances parurent pour la première fois dans l'édition de 1030.
11 et 12. — Ménage cite la même pensée, familière d'ailleurs aux poètes, chez Pétrarque et chez Bertaut.
14. — Littré : « Les grammairiens prétendenl que vers ne peut pas se dire pour envers, au sens figuré et moral; et, en effet, l'Académie a suivi leur décision, mais à tort ; car ni la dérivation [vers el envers étant étymologiquement le même mot), ni l'usage ne justifient celle décision: les meilleurs auteurs, Corneille, Molière, Pascal, Racine, Voltaire, ont donné à vers le sens ^envers; l'on peut suivre au besoin leur exemple. »
15. — A soi, à eux. Littré, Rem., o : « Des grammairiens ont prétendu que .soi était toujours singulier. C'est une erreur; de sa nature, soi u'est pas plus singulier que se. » Cf. Génin, Lexique de Molière.
Pour blasphémer contre le sort, Quoiqu'insensibles aux tempêtes, Je suis plus rocher que vous n'êtes, De le voir et n'être pas mort.
« Assez de preuves à la guerre, 2S
D'un bout à l'autre de-la terre,
Ont fait paroître ma valeur ;
Ici je renonce à la gloire,
Et ne veux point d'autre victoire
Que de céder à ma douleur. 50
« Quelquefois les dieux pitoyables
Terminent des maux incroyables ;
Mais en un lieu que tant d'appas
Exposent à la jalousie,
Ne seroit-çe pas frénésie 35
De ne les en soupçonner pas ?
« Qui ne sait combien de mortelles Les ont fait soupirer pour elles, Et d'un conseil audacieux.
■1-1. — Ed. 18G-2 : « Quittez la demeure où vous êtes. » — Ce vers est en blanc dans les premières éditions. L'édition de 1617 a introduit le vers rétabli par l'éditeur de 186'2. Celui que nous donnons est dû à Ménage, qui ne dit point s'il est de lui eu de Malherbe.
55. — Lieu, là où l'on aime et par suite la personne aimée elle^ même. Ronsard a dit, Amours, I, c\u :
J'avais l'esprit tout morne et tout pesant Quand jereceu du lieu qui me tourmente La pomme d'or
Et, Amour», H. xxiv :
Mes souspirs, mes amis, vous m'estes agréables, D'autant que vous sorte: pour un lieu qui le vaut,
En bergers, bêtes et satyres, 40
Afin d'apaiser leurs martyres, Les ont fait descendre des cieux ?
o Non, non, si je veux un remède,
C'est de moi qu'il faut qu'il procède.
Sans les importuner de rien ; 45
J'ai su faire la délivrance
Du malheur de toute la France,
Je la saurai faire du mien.
« Hâtons donc ce fatal ouvrage ;
Trouvons le salut au naufrage, so
Et multiplions clans les bois
Les herbes, dont l^s feuilles peintes
Gardent les sanglantes empreintes
De la fin tragique des rois.
.( Pour le moins la haine et l'envie 5">
Ayant leur rigueur assouvie,
Quand j'aurai clos mon dernier jour,
Oranthe sera sans alarmes,
Et mon trépas aura des larmes
De quiconque aura de l'amour. » co
•H-o4. — L'hyacinthe, née du sang d'Hyacinthe et d'Ajax, sur les pétales de laquelle les anciens croyaient lire les deux lettres Al, commencement du nom d'Ajax et exclamation de douleur chez les Grecs. « Le nom de rois, appliqué à ces deux héros, a dit M. Lalanne, esl un souvenir de Virgile, EgL, III, 106 : « Inscripti « uomina regum flores. » —«Ces quatre vers sont merveilleux, s'écrif Ménage; et je les achèterais volontiers d'une centaine des miens. »
ri9-60. — Voyez cette mélancolique pensée habilement mise en scène par A. Chénier dans son idylle de Clytie, p. 62.
A ces mots tombant sur la place,
Transi 'l'une mortelle glace,
Alcandre cessa de parler ;
La nuit assiégea ses prunelles,
Et son âme. étendant les ailes, 05
Fut toute prête à s'envoler.
« — Que Fais-tu, monarque adorable.
Lui dit un démon favorable,
En quels termes te réduis-tu 1
Veux-tu succomber à l'orage, 7(
Et laisser perdre à ton courage Le nom qu'il a pour sa vertu ?
N'en doute point, quoi qu'il advienne.
La belle Oranthe sera tienne ; I 'esl chose qui ne peut faillir. 75
Le temps adoucira les clioses, Et tous deux vous aurez des roses, Plus que vous n'en saurez cueillir. »