VICTOIRE DE LÀ CONSTANCE
STANCES AV. 1597
Enfin cette beauté m'a la place rendue, Que d'un siège si long elle avait défendue : Mes vainqueurs sont vaincus ; ceux qui m'ont lait la loi, La reçoivent de moi.
X. — Publiées pour la première fois dans les Diverses poésies nouvelles, Rouen, 1597.
1. — M'a la place, cacophonie dont, suivant Ménage, s'était moqué M. des Yveteaux. C'est une faute qu'on pouvait sans injustice reprocher à Malherbe, lui qui. dans son Commentaire sur Desportes, a relevé jusqu'à satiété les moindres consonnances un peu dures à l'oreille. Chevreau a rapproché le début triomphal de ses stances 'le celui d'une élégie d'Ovide (Am., II, xn) :
Ile ti iiimplmles circum mea teinpora lauri : Viciinus; in nostro est ecce Corinna sinu.
Cf. la pièce LXXXII, 4.
3. — Même opposition dans une épigramme de la Fontaine. Épilhalame :
Point d'assislanls ; blessure clandestine :
Fille damnée; et le vainqueur vaincu.
-1. — [Ce genre de strophe à rime plate, composée de trois grands vois et d'un petit, est malheureux et fade à l'oreille. Ce n'est pas le seul exemple qu'il y en ait dans Malherbe. A CnÉMER.] La critique d'André Chénier porte principalement et avec raison sur l'emploi des rimes plates. La pièce LXXXII est composée de même. Malherbe a plusieurs fois choisi la même strophe, mais en croisant les rimes (voy. XLVIII, LVI, CXII). Ce genre de strophe à rimes croisées n'est nullement désagréable; Racan s'en est plusieurs fois servi dans ses Psaumes (Ps., 6, L26, 149) et les poètes modernes en ont su faire un heureux usage. Il suffit de citer le Lac de Lamartine et le Souvenir d'Alfred de Musset.
J'honore tant la palme acquise en cette guerre, 5
Qn<>. si victorieux des deux bouts de Ja terre, J'avois mille lauriers de ma gloire témoins. Je les priserois moins.
Au repos où je suis tout ce qui me travaille. C'est la doute que j'ai qu'un malheur ne m'assaille, 10 Qui me sépare d'elle, et me lasse lâcher Un bien que j'ai si cher.
11 n'est rien ici-bas d'éternelle durée ; Une chose qui plaît n'est jamais assurée; L'épine suit la rose, et ceux qui sont contents lu
Ne le sont pas longtemps.
Et puis qui ne sait point que la mer amoureuse
En sa bonaee même est souvent dangereuse,
Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers,
Inconnus aux nochers '! 20
Q. i)CS deux bouts de la terre, d'un bout de la terre à l'autre. 7. [Ce vers peut avoir fait naître le beau vers de Bérénice : El ses lauriers encor témoins de sa victoire.
A. Ghénieb.] 10 ]jH doute. Littré : « Doute a d'abord été féminin dans la langue; c'esl vers la fin du seiziéuie siècle que le genre en commence à devenir incertain, et que quelques-uns le fout tantôt féminin, tantôt masculin. » Voy. les exemples dans l'Hist. du mot. 15. — L'épine suit la rose [hémistiche heureux. A. Gubmeii.] Malherbe a dit dans une autre pièce, X1.1X :
Que d'épines. Amour, accompagnent tes roses lu. La pensée que développe eette strophe est fréquente chez les poètes. Voy. A. Chénier, le Mendiant, 207-211 et les notes (p. 41) 17-20. — Cette strophe, a remarqué Saint-Marc, manque dans tous les recueils antérieurs au Recueil des plus beaux vers, publié en 1627, du vivant de Malherbe. Ménage a rapproché de eette strophe un sonnet du Tasse La Fontaine a dit dans une élégie (III) : Ne voici embarqué sur la mer amoureuse... Moi pour qui tant de fois elle fut malheureuse.
Déjà de toutes paris toul le monde m'éclaire ; El bientôt les jaloux, ennuyés de se taire, Si lf> vœux que je fais D'eu détournent l'assaut. Vont médire lout haut.
Peuple, qui me veux mal, et m'imputes à vice D'avoir été payé d'un fidèle servie*', Où trouves-tu qu'il faille avoir semé sou bien, El ne recueillir rien?
Voudrois-tu que ma dame, étant si bien servie, Refusai le plaisir où l'âge la convie, El qu'elle eûl îles rigueurs à qui mon amitié » sût faire pitié?
Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères. Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères Etoient-ce impressions qui pussent aveugler Un jugement si clair?
Non. non, elle a bien fail de m'être favorable, Voyant mon l'eu si grand et ma foi si durable; Et j'ai bien fait aussi d'asservir ma raison En si belle prison.
■Kl
21. — M'éclaire, me surveille. Éclairer, dans cette acception, signifie diriger la lumière sur quelqu'un pour l'observer. Yoy. Lit- 1 1 •'•. Éclairer, G0. Cf. Génin, Lexique de Molière.
T6. — Peuple pour foule, exprimant le grand nombre, comme dans ce vers d'André Chénier, Élégies, II, xvh. 18 :
Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants!
7>Z. — Ménage donne cette strophe comme une imitation d'une stancede Bembo, citée de nouveau dansl'édit. 1862 :
Il pregio d'honestate amalo ecolto
Dm quelle anliche poste in prosa e'n rima ; etc.
C'est peu d'expérience à conduire sa vie, De mesurer son aise au compas de l'envie, Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit, Pour éviter un bruit.
De moi, que tout le inonde à me nuire s'apprête, 45
Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tète ; Je me suis résolu d'attendre le trépas, Et ne la quitter pas.
Plus j'y vois de hasard, plus j'y trouve d'amorce : Où le danger est grand, c'est là que je m'efforce; 50 En un sujet aisé moins de peine apportant, Je ne brûle pas tant.
Un courage élevé toute peine surmonte ; Les timides conseils n'ont rien que de la honte ; Et le front d'un guerrier aux combats étonné :;•;
Jamais n'est couronné.
Soit la fin de mes jours contrainte ou naturelle. S'il plait à mes destins que je meure pour elle, Amour en soit loué ! je ne veux un tombeau
Plus heureux ni plus beau. 60
44. — Bruit, ce qui se dit, ce qui circule; la Fontaine, dans '.la Fiancée du roi de Garbe :
Au bruit qui courait d'elle en toutes ces provinces.
49. — Amorce. Les Grecs se servaient aussi de cette même figure; voy. A. Chénier, Poésies, p. ex. Elle est très-fréquente dans Corneille ; joignez les exemples que cite M. Littré à ceux qu"a rassemblés M. Godefroy dans son Lexique de Corneille.
50. — Pensée familière aux poètes Ménage et Saint-Marc ont déjà rapproché de cette strophe Pétrone, Sat., XCIII ?t Properce, IV, x, 4. Corneille a magnifiquement résumé cette pensée dans ce vers du Cid :
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
CONSOLATION A CARITÉE
STANCES
Ainsi quand Mausole fut mort, Artemise accusa le sort, Do pleurs se noya le visage, Et dit aux astres innocents Tout ce que fait dire la raye Quand elle est maîtresse des sens.
Ainsi fut sourde au réconfort, Quand elle eut trouvé dans le port
XI. — La date de cette pièce n'est qu'approximative. Ces stances parurent pour la première ibis, en 1600, dans le Parnasse des plus excellents pactes de ce temps, et ensuite, plus complète, en 1b07, dans une autre édition du même recueil. — « Vraisemblablement, dit Ménage, cette Caritée était une dame de Provence. H. du IVrier, célèbre avocat au parlement d'Aix, que j'ai consulté là-dessus, croit avoir ouï dire à son père, l'ami familier de Malherbe, que (•'•'•tait la veuve d'un èertain M. I'Evesque, seigneur de Saint-Etienne, gentilhomme de Provence »
4. — Cette façon de confier sa douleur aux objets inanimés est poétique. On connaît le vers célèbre de Racine :
Ariane aux rochers contant ses injustices.
Il ne serait pas impossible que Malherbe se fût souvenu du beau vers de Virgile, Egl , V, 23 :
Atque deos atquc aslra vueat crudelia mater.
T. — Réconfort. Malherbe, qui blâmait confort chez Desportes
(Comtn., p. 594) approuvait ses composés réconfort et déconfort. M Littré ne cite pas d'exemples postérieurs ;"t Saint-Simon.
La porte qu'elle avoil songée,
Celle de qui les passions 10
Firent vuir à la mer Egée
Le premier nid des Alcyon-.
Vous n*ètes seule en ce tourment
Qui témoignez du sentiment.
0 trop fidèle Caritée ! i;;
En toutes aines l'amitié
De mêmes ennuis agitée
Fait les mêmes traits de pitié.
De combien de jeunes maris.
En la querelle de Paris, 20
Tomba la vie entre les armes,
Qui fussent retournés un jour,
Si la mort se payoit de larmes,
A Mycènes faire l'amour.
Mais le destin qui fait nos lois 2o
Est jaloux qu'on passe deux fois
10. — Les jmssions. Sur l'emploi du pluriel des termes abstraits, voyez dans le Lexique de Corneille, au mot Hontes (p. 551-367), l'étude qu'en a faite H. Godefroy et la riche nomenclature qui l'accompagne.
12. — Quand Àlcyone se précipita dans la ruer à la vue du corps inanimé de Céyx, Thétis les métamorphosa tous deux en alcyons. Les alcyons, disait-on, faisaient leurs nids à la surface des Ilots. Chevreau et Saint-Marc citent quelques vers d'Albinovanus, contemporain d'Ovide, el donnent comme une imitation ce qui n'est certainement qu'une rencontre.
20. — Voyez André Ghénier, Élégie, III, 1 (p. 286), où nous avons rassemblé quelques exemples de ce lieu commun poétique.
Au i\or,\ du rivage blême; El les dieui ont gardé ce don, Si rare, que Jupiter même Ne le sut faire à Sarpédon.
Pourquoi donc si pou sagement, Démentant votre jugement, Passez-vous en cette amertume Le meilleur do votre saison, Aimant mieux plaindre par coutume Que vous consoler par raison?
Nature fait bien quelque effort Qu'on no peut condamner qu'à tort ; Mais que direz-vous pour défendre Ce prodige <lo cruauté, Par qui vous semblez ont reprendre De ruiner votre beauté 1
Que vous ont fait ces beaux cheveux, Dignes objets do tant de vœux,
07 -Ménage a rapproché le rivage blême du pallida Mors. Mais la poétique expression d'Horace ne justifie pas^ celle de Malherbe. Au fiera est ici dans le sens de au delà. Littre : « Au deçà ne s'emploie plus en ce sens, et avec raison; car c est pécùei contre le sens propre de çà. »
30. — Ménagé rappelle le passage d'Homère [Iliade, \\1. u~i ou Glaucus gémit sur la mort «Me Sarpédon, (il- de Jupiter, qui n avait pas même protégé son enfant. »
55 - Plaindre, verbe neutre; voy. Littré, Plaindre, i: Aux trois exemples cités de Malherbe, de Corneille et, plus loin, de Marol (Hist.), ajout.-/, ceux du Lexique de Corneille.
57-78 - Toutes les stances qui suivent furent ajoutées pai Malherbe en 1607. Auparavant la pièce se terminait par une stropne dont l'avant-dernière reproduil les différents traits.
i POESIES DE E. MALHERBE.
Pour endurer votre tolère, 45
Et, devenus vos ennemis,
Recevoir l'injuste salaire
D'un crime qu'ils n'ont point commis ?
Quelles aimables qualités
En celui que vous regrettez cJO
Ont pu mériter qu'à vos roses
Vous ùtiez leur vive couleur,
Et livriez de si belles choses
\ la merci de la douleur?
Remettez-vous l'âme en repos. uo
Changez ces funestes propos ;
Et. par la lin de vos tempêtes,
Obligeant tous les beaux esprits,
Conservez au siècle où vous êtes
Ce que vous lui donnez de prix. GO
Amour, autrefois en vos yeux
Plein d'appas si délicieux.
Devient mélancolique et sombre
Quand il voit qu'un si long ennui
Vous fait consumer pour une ombre ijù
Ce (pie vous n'avez que pour lui.
S'il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir, Quand vos lumières étoient calmes, Permettez-lui de vous guérir TC