‹ Poésies de F. MalherbeChapitre 8 sur 219 · C'est-à-dire irréguliers · texte numérisé non relu

C'est-à-dire irréguliers

xx RACVN.

ne voulant pas être pressé, pour y revenir après que l'on ne l'en pressoit plus.

* 11 avoit aversion contre les fictions poétiques, et en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand qui commence :

Il étoit presque jour, et le ciel souriant...

et où il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.

* 11 avoit un frère [puîné] avec lequel il a toujours été en procès, et comme un de ses amis le plaignoit de cette mauvaise intelligence, et que c'étoit un malheur assez ordinaire d'avoir procès avec ses proches, M. de Malherbe lui dit qu'il ne pouvoit pas en avoir avec les Turcs et les Moscovites, avec qui il n'avoit rien à partager. M.

* Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de soixante ans, et comme la reine mère envoya un gentilhomme pour le consoler, il dit à ce gentilhomme qu'il ne pouvoit se revanche! de l'honneur que lui faisoit la reine qu'en priant Dieu que le roi son fds pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère. G.

Il ne pouvoit souffrir que les pauvres, en demandant l'aumône, dissent : « Noble gentilhomme ; » et dLsoit que cela étoit superflu, et que s'il étoit gentilhomme il étoit noble.

1 Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui. il leur répondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit envers Dieu, vu le mauvais état auquel il les laissoil en ce inonde, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes ou quelque autre favori lui eût fait la même promesse.

1 Yn jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé depuis, où il y avoit, parlant d'un homme champêtre :

Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,

Racan lui répondit que M. de Malherbe avoit usé de ce mot prospère de la même sorte en ce vers :

0 que la fortune prospère '...

VIE DE MALHERBE. xxi

M. de Malherbe, qui étoit présent, lui dit assez brusquement : « Eli bien, mort Dieu ! si je fais un pet, en voulezvous faire un autre? » S.

" Quand on lui montroit quelques vers où il y nvoit des mots superflus et qui ne servoient qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de cheval attachée avec une aiguillette.

Un homme de robe longue, de condition, lui apporta des vers assez mal polis, qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que de les lui montrer, que des considérations l'avoient obligé h faire ces vers. M. de Malherbe les lut avec mépris, et lui demanda, après qu'il eut achevé, s'il avoit été condamné à être pendu ou à faire ces vers-là, parce que à moins de cela il ne devoit point exposer sa réputation en produisant des ouvrages si ridicules1. T.

* S'étant velu un jour extraordinairement, à cause du grand froid qu'il faisoit, il avoit encore étendu sur sa fenêtre trois ou quatre aunes de frise verte ; et comme on lui demanda ce qu'il vouloit faire de cette frise, il répondit brusquement, à son ordinaire : « Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a plus de frise dans Paris ; je lui montrerai bien que si. »

* En ce temps, ayant mis à ses jambes une si grande quantité de bas, presque tous noirs, qu'il ne se pouvoit chausser également qu'avec des jetons, Racan arriva en sa chambre comme il étoit en cet état là, et lui conseilla, pour se délivrer de la peine de se servir de jetons, de mettre à chacun de ses bas un ruban de quelque couleur, ou une marque de soie qui commençai par une lettre de l'alphabet, comme au premier un ruban ou une lettre de soie amaranthe.au second un bleu," au troisième un cramoisi, et ainsi des autres. M. de Malherbe approuva le conseil et l'exécuta à l'heure même, et le lendemain, venant dîner chez M. de Bellegarde, en voyant Racan il lui dit, au lieu de bonjour : « J'en ai jusques àl'L; » de quoi tout le monde fut surpris, et Racan même eut de la peine à comprendre d'abord ce qu'il vouloit lui dire, ne se souvenant pas alors du conseil qu'il lui avoit donné, pour expliquer cette énigme. P.

* Il disoit aussi à ce propos que Dieu n'avoit fait le froid que pour les pauvres et pour les sots, et que ceux qui avoient

1. Nous omettons ici, à dessein, une anecdote obscène. On la trouvera dans les Œuvres de Racan, éd. Jannet, tome I, p. 2GG.

xxn RACAN.

le moyen do se bien chauffer et bien habiller ne dévoient point souffrir de froid.

* Quand on lui parloit des affaires d'État, il avoit toujours ce mot en la bouche, qu'il a mis dans l'épître liminaire de Tite Live adressée à M. de I.uynes : qu'il ne falloit point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'étoit que simple passager. Q.

' Un jour que le roi Henri le Grand montra à M. de Malherbe la première lettre que le feu roi Louis XIII lui avoit écrite, et M. de Malherbe y ayant remarqué qu'il avoit signé ans u pour Ijouis, il demanda assez brusquement au roi si Monsieur le dauphin avoit nom Lois ? De quoi le roi se trouvant étonné, voulut savoir la cause de cette demande. Alors M. de Malherbe lui fit voir qu'il avoit signé Lois et non pas Louis. Cela donna sujet d'envoyer quérir celui qui montrait à écrire à Monsieur le Dauphin, pour lui enjoindre de lui faire mieux orthographier son seing avec un u, et c'est pourquoi M. de Malherbe disoit qu'il étoit cause que le feu roi avoit nom Louis.

* Comme les États généraux se tenoient à Paris, il y eut une grande contestation entre le tiers état et le clergé, qui donna sujet à cette belle harangue de M. le cardinal du Perron, et cette affaire s'échauffant, les évoques menaçoient de se retirer et de mettre la France en interdit. M. de Bellegarde entretenant M. de Malherbe de l'appréhension qu'il avoit d'être excommunié. M. de Malherbe lui dit, pour le consoler, qu'au contraire il s'en devoit réjouir, et que, devenant tout nbir, comme sont les excommuniés, cela le délivreroit de la peine qu'il prenoit tous les jours de se peindre la barbe et les cheveux.

* bue autre fois il disoit à M. de Bellegarde : « Vous faites bien le galant et l'amoureux des belles dames ; lisez-vous encore à livre ouvert ? » qui étoit sa façon de parler pour dire -il étoit toujours prêt à les servir. M. de bellegarde lui dit qu'oui ; à quoi M. de Malherbe répondit en ces mots : « Pardieu ! Monsieur, j'aimerois mieux vous ressembler de cela que de votre duché et pairie. »

' Dn jour Henri le Grand lui montra des vers qu'on lui avoit donnés, qui commençoient :

Toujours l'heur et la gloire Soient à votre côté !

VIK DE MALHERBE. xxni

De vos faits la mémoire Dure à L'éternité !

M. de Malherbe, sur-le-champ, et sans en lire davantage, les retourne en cette sorte :

Que l'épée et la dague Soient à votre côté ; Ne courrez point la bague Si vous n'êtes botté ;

Et la dessus se retira sans faire aucun jugement.

* Je ne sais si le festin qu'il lit à six de ses amis et où il faisoit le septième pourroit avoir place en sa vie. D'abord il n'en avoil prié que quatre, savoir ; M. de Fouquerolles, enseigne ou lieutenant aux gardes du corps ; M. de la Masure, gentilhomme de Normandie, qui étoit à la suite de M. de Bellegarde; M. de Colomb; et M. Patris : ce dernier est à présent au service de S. A. R., capitaine de son château de Limours. Mais le jour de devant que se dut faire le festin, Yvrande et Racan revinrent de Touraine, de la maison de Racan, venant descendre chez M. de Malherbe. A l'heure même qu'il les vit, il commanda à son valet d'acheter encore deux chapons, et les pria de dîner le lendemain chez lui. Enlin, pour le faire court, tout le festin ne fut que de sept chapons bouillis, dont il leur en lit servir à chacun un, outre celui qu'il garda pour lui, et leur dit : « Messieurs, je vous aime tous également ; c'est pourquoi je vous veux traiter de même, et ne veux point que vous ayez d'avantage l'un sur l'autre. » R.

Tout sou contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme lîacan, Colomby, Yvrandre et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes les choses que l'on estime le plus dans le moule. En voici un exemple : il disoit souvent à Racan que c'étoit folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse, et que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse ; et qu'il ne falioit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de'Charlemàgne et de saint Louis; que tel qui se pensoit être issu d'un de ces grands héros étoit peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon. II.

* Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan : « Voyez-vous, Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents ar-

xxiv RACAN.

rangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien fous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, ou à penser à l'établissement de notre fortune. »

* Il avoit aussi un grand mépris pour tous les hommes en général, et après avoir fait le récit du péché de Caïn et de la mort d'Abel son frère, il disoit après : « Voilà un beau début ! Ils n'étoient que trois ou quatre au monde, et il y en a un qui a tué son frère! Que pouvoit espérer Dieu des hommes après cela pour se donner tant de peine de les conserver ? N'eût-il pas mieux fait d'en éteindre dès l'heure l'engeance pour jamais ? »

G'étoient les discours ordinaires qu'il avoit avec ses plus familiers amis; mais ils ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et du ton de sa voix.

M. l'archevêque de Rouen l'ayant prié de dîner chez lui pour entendre le sermon qu'il devoit faire en une église proche de son logis; aussitôt que M. de Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaire1, et comme Monsieur de Rouen le pensa réveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser en lui disant qu'il dormiroit bien sans cela.

* Il parloit fort ingénument de toutes choses, et avoit mi grand mépris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie, encore qu'il y fût excellent ; et un jour, comme Bordier se plaignoit à lui qu'il n'y avoit des récompenses que pour ceux qui servoient le roi dans les armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop ingrat à ceux qui excelloient dans les belles-lettres. M. de Malherbe lui répondit que c' étoit faire fort prudemment, et que c'étoit sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement, et qu'un bon poëte n'étoit pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles.

* Un jour qu'il se retiroit fort tard de chez M. de Bellegarde avec un flambeau allumé devant lui, il rencontra M. de

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