‹ Poésies de F. MalherbeChapitre 80 sur 219 · Voy. XVI · texte numérisé non relu

Voy. XVI

41-50. — « Tous les poètes, dit Ménage, sont pleins de cette comparaison d'un grand capitaine à un grand fleuve ou à un torrent impétueux. » Chevreau et Saint-Marc ont enrichi leurs commentaires de nombreuses citations d'Homère , de Virgile, d'Horace, de Lucain, de Silius Italiens, du Tasse, de l'Arioste, de Chapelain et de Ronsard. Malherbe, très-certainement, avait présents à la mémoire les vers de Virgile, Enéide, II, 305:

Rapidus montano flumine torrens

Stcrnit agros, sternit sata loeta, boumque labores, Praecipitesqne trahit silvas

Et certainement il se souvenait aussi des vers de Ronsard, Odes. III, v :

Comme on voit l'orgueil d'un torrent, etc.

Ce <|ii*il trouve il le ravage;

El traînanl comme buissons

Les chênes et leurs racines,

Ote aux campagnes voisines

L'espérance des moissons. 50

Tel, et plus épouvantable

S'en alloit ce conquérant,

A son pouvoir indomptable

Sa colère mesurant.

Son front avoit une audace 55

Telle que Mars en la Thrace ;

El les éclairs de ses yeux

Étoient comme d'un tonnerre

Qui gronde contre la terre,

Quand elle a fâché les cieux. 60

Quelle vaine résistance

A son puissant appareil

N'eût porté la pénitence

Qui suit un mauvais conseil,

Et vu sa faute bornée 65

D'une chute infortunée,

Comme la rébellion,

Dont la fameuse folie

Fit voir à la Thessalie

Olympe sur Pélion ! 70

Voyez comme en son courage, Quand on se range au devoir, La pitié calme l'orage

Que l'ire a fait émouvoir.

A peine fui réclamée 7F

Sa douceur accoutumée,

Que d'un sentiment humain

Frappé non moins que de charmes,

Il fit la paix, et les armes

Lui tombèrent de la main. su

Arriére, vaines chimères

De haines et de rancueurs;

Soupçons de choses a m ère s,

Éloignez-vous de nos cœurs :

Loin, bien loin, tristes pensées 85

Où nos misères passées

Nous avoient ensevelis.

Sous Henri, c'est ne voir goutte

Que de révoquer en doute

Le salut des fleurs de lis. PO

0 roi, qui du rang des hommes T'exceptes par ta bout.''.

82. — Rancueur, haine latente, sentiment d'envie. Littré : « Même sens que rancune, mais d'un style plus élevé. » Marmontel, que cite M. Littré, a dit [Œuvres, TL, p. I56J : « Rancune est populaire, mais rancœur serait noble et plus fort que ressentiment. » Ronsard. Am , II, xxxvii :

La rancueur nuit toujours à ceux qui sont en vie.

81. — Ne voir goutte, expression devenue trop familière pour le style élevé. M. Littré cite cet exemple de Corneille, tiicomède, III, îv, oublié par M. Godefro; :

Pour moi. je ne vois goutte en ce raisonnement. Malherbe l'a employée deux fuis en prose, dans sa traduction du Traité des bienfaits de Sénéque (Y, vi et xu), avec cette légère nuance d'ironie qu'elle a conservée

Roi, qui de l'âge où nous sommes Tout le mal as surmonté; Si tes labeurs, d'où la France 95

A tiré sa délivrance, Sont écrits avecque foi, Qui sera si ridicule Qu'il ne confesse qu'Hercule l'ut moins Hercule que toi? 100

De combien de tragédies,

Sans ton assuré secours,

Étoienl l<'s trames ourdies

Pour ensanglanter nos jours !

Et qu'auroit fait l'innocence, 105

Si Foutrageuse licence,

De qui le souverain bien

Est d'opprimer et de nuire,

N'eût trouvé pour la détruire

En bras fort comme le tien? no

Mon roi, connois ta puissance, Elle est capable de tout ;

100. — Hyperbole dont Malherbe offre d'autres exemples ; voyez LV1II, 1 et XLVI1, °23. Sur cette figure, consultez Balzac, Entretien XXXI, ainsi que Ménage, Chevreau et Saint-Marc, qui en ont rassemblé de nombreux exemples. André Chénier, Art d'aimer, XHI, p. 410, a su la rajeunir par un tour particulier emprunté à la Fontaine :

Offrons tout ce qu'on doit d'encens, d'honneurs suprêmes Aux dieux, à la beauté plus divine qu'eux-mêmes.

110. — Après avoir cité cette strophe (N. L., XIII, p. 588), Sainte- Beuve ajoute : « 11 y a dans cette strophe bien de la légèreté martiale et de L'élégante hardiesse. Mais ce n'est pas notre pièce de Chois aujourd'hui : Malherbe y fait trop le jeune homnip »

10G POÉSIES DE F. MA MI Eli II F,

Tes desseins n'ont pas naissance

Qu'on en voit déjà le boni;

Et la Fortune, amoureuse 115

De ta vertu généreuse,

Trouve de si doux appas

\ te servir et te plaire,

One c'est la mettre en colère

One de ne l'employer pas. 120

Use de sa bienveillance,

Et lui donne ce plaisir.

Qu'elle suive ta vaillance

A quelque nouveau désir

Où que tes bannières aillent, 155

Quoique tes armes assaillent,

11 n'est orgueil endurci

Que brisé comme du verre

A tes pieds elle n'atterre

S'il n'implore ta merci. 130

Je sais bien que les oracles

Prédisent tous qu'à ton fils

Sont réservés les miracles

De la prise de Memphis :

Et que c'est lui dont l'épée, i'S

Au sang barbare trempée.

Quelque jour apparaissant

A la Grèce qui soupire,

129. — Atterrer, avec son sens primitif, renverser à terre. 138. — Voilà de ces passages qui, chez les anciens, avaient fait surnommer les poètes sacri rates

Fera décroître l'empire De l'infidèle Croissant. uo

Mais tandis que les années Pas à pas font avancer

L'âge où de ses destinées

La gloire doit commencer,

Une fais-tu, que, (Lune armée Uo

A te venger animée,

Tu ne mets dans le tombeau

Ces voisins, dont les pratiques

De nos rages domestiques

Ont allumé le flambeau? 150

Quoique les Alpes chenues

Les couvrent de toutes parts,

Et fassent monter aux nues

Leurs effroyables remparts ;

Alors que de ton passage Véo

On leur fera le message,

Qui verront-elles venir

Envoyé sous tes auspices,

Qu'aussitôt leurs précipices

Ne se laissent aplanir? igo

UO. — En disant qu'il a imité cette pensée dans une de ses élégies, Ménage exprime le regret naïf de n'avoir pu exprimer en latin l'antithèse de décroistre et de croissant

145. — Que fais-tu, que... tu ne meta?... Quelle chose fais-tu à cause de laquelle tu ne mels ?.. Pourquoi ne mets-tu? Après Que fais-tu que, la Fontaine (Fables, VIII, v) emploie avec raison le subjonctif :

Mue fais-tu, Jupiter, que du liant de ia nue Tu n'en perdes la race afin de nie venger.

Crois-moi, contente l'envie Qu'ont tant déjeunes guerriers D'aller exposer leur vie Pour t'acquérir des lauriers ;

Et ne liens point ocieuses i65

Ces âmes ambitieuses.

Qui, jusques où le matin

Met les étoiles en fuite, Oseront sous ta conduite

Aller quérir du butin. 170

Déjà le Tessin tout morne

Consulte de se cacher,

Voulant garantir sa corne,

Que tu lui dois arracher :

Et le Pô, tombe certaine 175

De l'audace trop hautaine.

Tenant baissé le menton

Dans sa caverne profonde,

S'apprête à voir en son onde

Choir un autre Phaéton. 100

Va. monarque magnanime, Souffre à ta juste douleur Qu'en leurs rives elle imprime Les marques de ta valeur;

165. — Ocicux, oisif. Littré cite cette remarque de Marmontel (Œuvres, X, p. 45:2) : « Oisif se disait de la personne, ocieux de la situation; pourquoi l'avoir abandonné/ »

173. — Les anciens représentaient allégoriquement les Fleuves avec une tête de taureau.

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