‹ Poésies de Félix ArversChapitre 38 sur 60 · SCENE i · texte numérisé non relu

SCENE i

FRANÇOIS I"-, PERRON, en habit de pèlerin. FRANÇOIS ler.

Mon père, approchez-vous. Ne pourrais-je savoir Qui vous êtes d'abord?

Moi, je suis un pauvre homme Qui viens de faire à pied le voyage de Rome ; Je vis au Quirinal sa sainteté Paul trois, Et j'apporte en ce cotfre un morceau de la croix. Tout en m'en revenant, j'ai dans les monastères Saintement visité de pieux solitaires ; Us m'ont dit leurs secrets; avec eux j'ai cherché Le germe précieux dans les plantes caché ; J'allai, j'interrogeai dans mes courses lointaines Le brin d'herbe qui croît sur le bord des fontaines. Et j'en ai rapporté la science, et des mots Qui, prononcés trois fois, guérissent tous les maux.

FRANÇOIS ler.

Puissiez-vous dire vrai ! mais je doute, mon père, Que sur ce mal étrange un seul remède opère ; Tout ce que j^ai souffert dans ces huit ans passés,

i63 Vous ne le savez pas, saint homme !

FERRON

Je le sais.

FRANÇOIS |er.

Mires, physiciens et docteurs en magie,

Ont épuisé pour moi leur peine et leur clcrgie.

Et je souffre toujours !

FERRON

C'est qu'ils ont redouté De vous dire, d'un mot, toute la vérité ; C'est que les courtisans, race ignoble et flétrie. Jusqu'au lit du mourant traînent la flatterie. Ce qu'ils n'ont pas osé faire, je le ferai, Et ce qu'ils n'ont pas dit, moi, je vous le dirai. Mais entendez ceci : pour que la douleur cède Au merveilleux pouvoir de l'art que je possède, Il vous faut un cœur droit, que n'ait point entaché De son contact impur la lèpre du péché. Cherchez, examinez dans toute votre vie S'il n'est pas quelque jour dont vous eussiez envie De voir le souvenir s'effacer pour toujours. Et qu'il fallût rayer du nombre de vos jours.

FRANÇOIS ler.

Qu'avez-vous dit? je suis un grand pécheur, mon père. Tout souillé de forfaits, je le sais, mais j'espère En la bonté de Dieu, qui n'a point délaissé

Jadis le roi David, qui l'avait offensé. Ses crimes étaient grands, le meurtre...

FERRON

Et l'adultère, Le pire de tous ceux qu'ait enfantés la terre !

FRANÇOIS I^r, effrayé.

Mon père, vous croyez?

FERRON

C'est pour ce crime aussi Qu'il se couvrit de cendre et qu'il cria merci ; Et si Dieu désarmé l'a repris en sa grâce, C'est qu'il voulait placer le Sauveur dans sa race, Et gardait, pour l'espoir de l'Église et des saints, Toute sa descendance à de plus grands desseins.

FRANÇOIS pr.

Ce siècle de douleurs, ces huit ans de souffrance, Ne peuvent-ils aussi me donner l'espérance Que Dieu, quand sonnera le jour du jugement, Daignera me compter ce premier châtiment? S'il est vrai que souvent ma raison égarée Aux pompes de Satan jadis se soit livrée, N'ai-Je rien fait aussi qui puisse retenir Le bras de Jésus-Christ levé pour me punir? FUs aîné de TÉglise, ardent à sa querelle, J'ai défendu sa gloire et combattu pour elle ; -Que me reproche-t-on? n'ai-je pas résisté

A ce torrent du schisme et de l'impiété ? N'ai-je pas su, malgré des efforts sacrilèges, Remettre le saint-père en tous ses privilèges, Et savez-vous un roi qui fût meilleur soutien Du saint nom de Jésus et du monde chrétien ?

FERRON

Ah! si dans ses desseins, ineffable mystère, Dieu souffre que l'impie apparaisse à la terre, Est-ce par les tourmens, ô roi ! que vous pourrez Ramener au bercail vos frères égarés?

Tout le sang répandu par vos mains meurtrières. Ces bûcherS;, ces bourreaux, Mérindol, Cabrières, Tous ces morts faits par vous se lèvent pour crier Anathème ! et trois fois malheur au meurtrier !

FRANÇOIS ler.

Me parler de la sorte ! il me semble, mon père...

FERRON, avec humilité.

Ah ! votre majesté pardonnera, j'espère,

A ce que peut avoir de rude en ses discours

Un pauvre homme encor neuf au langage des cours

Oui, vous avez raison, Sire, je dois me taire ;

Je m'en vais retrouver, paisible solitaire.

Le silence du cloître et ses austérités ;

Je vous laisse, et bientôt Dieu lui-même...

(Il fait quelques pas pour sortir )

FRANÇOIS I^'", se levant à moitié.

Restez !

Restez ! — Ah ! ce n'est pas la mort qui m'épouvante ; L'Espagnol me connaît de reste, et je me vante Que dans toute l'Europe il n'est pas chevalier Plus âpre à la besogne, et plus franc du collier. Pourquoi dans les combats n'ai-je perdu la vie ? Je serais si bien mort aux plaines de Pavie, Au bruit des instrumens de guerre et des clairons, Entouré de mes preux chevaliers et barons ! Mon armure eût servi de linceul militaire. Et mes soldats pleurant m'auraient mis dans la terre, Humide encor du sang que ma main eût versé. Comme ils ont fait Bayard quand il a trépassé ! Mais souffrir dans un lit, mourir*d'une mort lente, La poitrine rongée et l'haleine brûlante, Vers le terme fatal s'approcher pas à pas, C'est horrible à penser I Ah ! ne m'enlevez pas Le secours de vos soins et de votre science. Mon père ; voyez-moi, ce serait conscience Que de m'abandonner dans l'état où je suis ; Prenez pitié de moi, par grâce !

FERRON, se rasseyant.

Je poursuis.

Donc, comment avez-vous employé sur la terre Ce pouvoir dont le ciel vous fit dépositaire?

Répondpz-moi : comment avez-vous protégé Le cours de la justice et les droits du clergé ? Le salut de l'Etat risqué dans vingt batailles, Le peuple tout souffrant et surchargé de tailles, Les offices vénaux et la toge à l'encan, Les droits mis en oubli du clergé gallican, Le concordat subi, l'étroite politique Au pontife romain livrant la pragmatique ; Est-ce avec tout cela, dites, que vous pensez Obtenir le pardon de vos crimes passés, La luxure, le rapt, les filles débauchées, Aux bras de leurs époux les femmes arrachées. Dans le péché mortel votre cœur endurci?...

FRANÇOIS ler, abattu.

Quel homme êtes vous-donc, qui me parlez ainsi?

Ah ! qui que vous soyez, bon ou mauvais génie,

Mystérieux témoin de ma lente agonie,

Votre bouche a des sons qui me glacent d'effroi ;

Devant un pèlerin je tremble, moi le roi.

— J'ai péché, j'ai péché ! J'entends du fond de l'âme

Une voix qui me dit que Satan me réclame ;

Mais n'est-il donc plus rien qui puisse me tirer

Des feux du Cocytus prêt à me dévorer ?

Ah ! que si j'en reviens jamais, je fais promesse

De bâtir une église et fonder une messe,

Et de ressusciter une ligue de rois

Qui porte chez le Turc l'étendard de la croix ;

Mais au moins que, pour prix de toute une existence

Usée au sein des pleurs et de la pénitence,

Dieu le Père, venant l'heure de mon trépas,

De moi, pauvre pécheur, ne se détourne pas !

Ah ! c'est à vos genoux, étrange solitaire,

Que je veux faire amende honorable à la terre,

Et demander pardon de mes forfaits passés

A mes frères en Dieu que j'aurais offensés ;

Oh ! dites-moi qu'alors... ^

FERRON

A genoux, roi de France !

(François 1^"^ s'agenouille.)

A mes pieds ! A mes pieds!

FRANÇOIS ler.

Donnez-moi l'espérance Qu'ils me pardonneront tous.

FERRON, d'un air sombre.

Je ne l'ai pas dit.

FRANÇOIS ler. '

Au moins, bénissez-moi, mon père !

FERRON, se dressant, et rejetant sa robe de pèlerin.

^ Sois maudit !

FRANÇOIS I^f.

Malheur à moi ! Quel mot fatal viens-je d'entendre ? Vieillard! oh, dites moi...

FERRON

Je me sqis fait attendre Bien long-temps ; — que vcux-tu ! — mais enfin me voici !

FRANÇOIS I"^""

Ces traits...

FERRON

Ton œil est-il à ce point obscurci Qu'il mette si long-temps à reconnaître un homme ? Ça, regarde moi bien ! Faut-il que je me nomme? Je suis Ferron.

FRANÇOIS F»"

Ferron !

FERRON

Tu m'avais Oi ..jé, Je voulais me venger, — et je me suis vengé.

FRANÇOIS ler.

Que voulez-vous de moi ?

FERRON

Je voulais, roi de France, Te faire enfin payer tant de jours de souffrance ; Faire à ton lit de mort retentir cette voix, Et te voir, moribond, à mes pieds ; — je te vois ! — Tu peux te relever à présent.

FRANÇOIS ler.

Quel prodige !

Quel piège du démon...?

FERRON

Relève-toi, te dis-jc, Dès que je le permets !

(François I^"^ se relève péniblement.)

Ecoute ; les enfers N'ont pas de maux pareils à ceux que j'ai soufferts ; Mes traits, nouveaux pour toi, paraissaient te surprendre: Ah ! la chose n'est pas malaisée à comprendre ; La douleur, — vois-tu bien, — n'est pas longue à vieillir Son homme, et quand le cœur s'est pris à défaillir, Qu'il n'y reste plus rien, hélas ! il est d'usage Que les rides de l'âme aillent vile au visage. — Tu m'as déshonoré. Tu dois te souvenir Comme j'ai tout appris : j'ai voulu te punir. Il me vint dans l'idée, à moi, que ta complice Elle-même servît d'instrument au supplice. Alors je suis allé dans le lieu que j'ai pu Trouver le plus infect et le plus corrompu. Entends-tu bien cela? — Là j'ai risqué ma vie. Grâce à l'enfer, ma haine à souhait fut servie. Or ce mal dont tes gens ne t'ont pas dit le nom, Est-il encor besoin que je le dise?

FRANÇOIS F^

Non !

Pour Dieu, n'achevez pas ! Que pouvez-vous prétendre A présent ?

FERRON

Je n'ai pas tout dit. Il faut m'cntcndre. Sais-tu qu'après cela, ma femme, que j'aimais, "Voulait à ton amour renoncer à jamais, Et qu'il me fallut, moi, comprends-tu la torture? Pousser jusqu'en ton lit la pauvre créature !

— Elle est morte ; — c'est bien; — moi, je me suis guéri. Mais de corps seulement, car le cœur est flétri ! Misérable et souffrant, et las de l'existence.

J'ai blanchi dans le jeûne et dans la pénitence ; Hélas ! je crus gagner à changer de tourment, Et que c'est souffrir moins que souffrir autrement. J'ai fui ; mais la douleur, effroyable compagne, Parcourut avec moi l'Italie et l'Espagne. Quoiqu'elle m'ait fait chauve et caduc en huit ans, J'ai su que tu mourais, j'accours ! — 11 était temps!

— Je repars ; mais entends mes adieux : Anatheme ! Puisse Dieu sur ton front sécher l'eau du baptême ! Anatheme sois-tu, roi de France, et les tiens Anathèmes soient-ils entre tous les chrétiens !

FRANÇOIS F'', faisant un dernier effort.

A moi !

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