ACTE I, SCÈBJE III
D'expirer sur la croix ^ flétri du nom de traître. Non; celui qui, seize ans, sans appui, sans secours, De tant d'heureux travaux a poursuivi le cours , N'a point eu pour vainqueur, ou Scipion ou Rome ; C'est Carthage qui seule a vaincu ce grand homme.
Mais enfin, corrigeant un sort injurieux, Mon père ici lui rend sa patrie et ses dieux. Annibal trouvera le prix de ses services; Il ne craint plus qu'Hannon et ses lâches complices. Pour payer ses exploits , le livrent aux Romains : Déjà ce trône brille affermi par ses mains ; Et le roi n*aura point de sujet plus fidèle.
ARBATE.
Je ne veux accuser ni sa foi, ni son zèle; Qui peut croire en effet ce qu'on a raconté Et de sa perfidie et de sa cruauté?
WICOMEDK.
Lui, cruel! Il peut perdre (il le devait peut-être) Les huit mille guerriers dont à Canne il fut maître, Et presque tous Romains : telle est sa cruauté, Qu*il leur donne la vie avec la liberté.
Lui, perfide, dit-on!
PRUSI AS.
Ah! pouvez-vous le croire?
Sous un tel guide, instruit aux vertus, à la gloire. Mon fils apprend à vaincre.
ARBATE.
Et non pas à régner.
NIGOMEDE.
Mon père, à son défaut, saura me l'enseigner.
24 ANNIBAL
Que Rome sans pudeur contre Annibal éclate; Mais Arbate!...
PRUSIAS
Mon fils, ne pensez point qu'Arbate Soit jaloux..,
NIGOMEDE.
Non, seigneur, je le crois comme vous :
Il est des noms si grands qu'on n'en est point jaloux.
ARBATE.
Je me tais, puisqu'enfin on soupçonne mon zèle.
iriGOMEDE.
Croyez-en votre fils ; une gloire immortelle Va suivre d'Annibal les illustres projets :
Voyez les rois voisins enviant vos succès; Rome, dont votre voix règle les destinées; Annibal près de vous , plein de gloire et d'années ; Et l'Asie à vos pieds , libre enfin de ses fers , Proclamant Prusias vengeur de l'univers.
PRUSIAS
Au temple, où l'on m'attend, un pompeux sacrifice Devait à nos combats rendre le ciel propice; Que pour notre victoire il soit offert aux dieux. Sur le sort d'un héros interrogeons les cieux; Nous saurons si je dois, à sa haine fidèle.
De Rome et d'Annibal réveiller la querelle.
ARBATE, seul.
Prusias les écoute; ils le perdraient: et moi, Quels que soient les périls , je veux sauver mon roi.