‹ Poésies de Firmin DidotChapitre 63 sur 149 · TRAGÉDIE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

Un grand poète, qui mérite bien d'être étudié dans sa propre langue , Camoens , s'exprime ainsi au sujet d'Inès, dans un bel épisode des Lusiades, chant III , stance 1 1 8 :

Misera e mesquinha Que despois de ser morta , foi rainha ;

Infortunée, qui ne fut reine qu'après sa mort. C'est en lisant ce passage que je me suis écrié involontairement : « La Motte n'a pas traité tout son sujet! » En effet, le sujet des amours de don Pèdre et d'Inès, tel qu'il est donné par l'histoire, offre deux parties : i*^ l'intérêt maternel d'Inès, et le pardon qu'elle obtient en se jetant avec ses enfants aux pieds du roi; a® le fait extraordinaire produit par le désespoir et la vengeance de don Pèdre.

Ce sujet ne serait peut-être pas parvenu jusqu'à nous, sans les deux circonstances qui le

complètent. La Motte en a traité la première partie; j'y ai attaché moins d'importance, parce que, dans la construction de ma pièce, elle n'était qu'un moyen pour me conduire à la seconde, qui était nouvelle. J'ai pensé que ce n'était pas reniplir toutes les conditions de l'art dans la composition d'un sujet , que d'en éluder les difficultés ; qu'il fallait l'envisager sans crainte dans son entier, et le traiter à ses périls.

Cependant je n'aurais peut-être jamais osé faire asseoir don Pèdre sur le trône que ce prince avait ordonné d'élever pour lui-même à côté de celui d'Inès, si je n'eusse écouté les avis d'un de ces hommes aussi remarquables par leur talent et leur instruction que par la générosité de leur caractère ('), ame noble et rare, où l'envie ne pénétra jamais.

Le succès inouï qu'avait obtenu la tragédie de La Motte me fit d'abord hésiter à entreprendre ce travail : la faiblesse reconnue du style de sa pièce, si l'on en excepte quelques morceaux, ne me décidait pas même encore ; c'est l'extrême négligence de l'auteur pour la partie historique, et

(i) L^auteur â^Jgamemnou,

PREFACE. ia3

pour la peinture des mœurs du temps , qui m'a déterminé à traiter de nouveau le sujet dlnès.

Pénétré du respect profond que les auteurs doivent au public, et fortifié par les conseils de rhistorien de Venise*, auteur du poème de XAsiro* nomie, M. Daru, qui m'assurait que cette pièce pouvait prendre son rang parmi les véritables tragédies, dont le nombre, disait-il, est singulièrement restreint, j'ai changé quelques parties du plan, qui, disposé avec plus d'art et de simplicité, présente maintenant plus d'intérêt. Heureux si j'avais pu joindre à l'intérêt du drame le mérite du style, seule qualité qui fasse vivre un ouvrage!

Je dois peut-être demander excuse d'avoir laissé, acte V, scène V, un vers qui s'est présenté naturellement à mon esprit,

Inès excitera la pitié , la terreur,

et qui m'a fait trembler quand ma plume l'écrivit, parce qu'il indiquait précisément les deux passions qu'Aristote demande à la tragédie d'exciter dans notre ame. Je ne l'ai conservé que par les avis d'excellents juges, parmi lesquels je puis citer

Fauteur des Templiers y et MM. Parseval-Grandmaison, Andrieux, P. David, et Victorin Fabre. Cependant il n'appartient qu'à un Racine, il n'appartient qu'à un Voltaire, entraîné par son sujet, et sûr de son talent , de s'écrier dans un vers enchanteur :

Chaque mot qu'il me dit est plein de nouveaux charmes (<).

n faut parler maintenant de ce que je dois à La Motte. Quoique Fidée heureuse de donner au fils du roi une belle-mère qui lui destine sa fille, tandis que le jeune prince est épris d'un autre amour, appartienne à Corneille, dans une pièce qui d'ailleurs a peu de rapport avec le sujet d'Inès, j'avoue que je suis plutôt redevable de cette imitation à La Motte qu'à l'auteur de Théodore, tragédie médiocre il est vrai , mais très-remarquable par sa médiocrité même, puisque le grand Corneille la composa dans toute la vigueur de son âge et de son génie , après avoir donné au public la Mort de Pompée y et lorsqu'il se préparait à lui donner Rodogune. Je dois encore à La Motte une scène , celle où Inès engage don Pédre à se sou-

(i) Mérope, acte II, scène II.

mettre à Tautorité du roi; mais j'ai eu soin de la préparer au premier acte. Le fond des autres scènes qui peuvent se ressembler dans nos deux tragédies appartient à tous ceux qui voudront traiter le sujet d'Inès de Castro : je veux dire, la scène de la révolte de don Pèdre, qui força son père, quelque absolu et quelque impérieux que fut Alphonse, à chasser de la cour Alvarès et les autres assassins deia malheureuse Inès; celle où Inès attendrit le roi en lui présentant ses enfants, scène qui se trouve même dans Camoens; et la scène nécessaire entre Alphonse et don Pèdre, une des plus remarquables de l'ouvrage de La Motte, mais qui, dans le mien, tire quelque dignité et son intérêt principal de la gravité historique.

M. Lucien Arnault, auteur de Régulas, et fils de l'auteur de GermanicuSy a donné au Théâtre Français une pièce intitulée Pierre de Portugal , qui a obtenu un brillant succès : mais il a traité le sujet sous un autre point de vue; et il n'existe presque point de ressemblance entre nos deux ouvrages.

LA REINE

DE PORTUGAL

TRAGÉDIE

Page 1