‹ Poésies de François RougetChapitre 11 sur 82 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Vous me disiez un jour : Comment, faisant des vers,

N'êtes-vous pas célèbre au pays de Nevers,

Comme ce menuisier, de joyeuse mémoire ,

Qui rimait pour le peuple une chanson à boire ,

Qui connu de son temps et justement vanté,

Envoyait son rabot à la postérité ?

La chose est toute simple et facile à vous dire ;

Les temps sont bien changés ! autre temps , autre lyre.

La lyre d'autrefois vibrait pour les seigneurs, Des dames de la cour brillants adorateurs. Hardie en son allure , elle allait jusqu'au trône , Et distrayait souvent le roi sous la couronne. Maître Adam s'élevant à la hauteur du lieu , Envoyait bravement une ode à Richelieu . Si Marie à ses vers offrait sa tête blonde , C'était toutes les fleurs dont un parterre abonde ; Sa bouche était de rose , et , charmes sans pareils , De ses yeux éclatants il faisait deux soleils ; Et quand elle partait pour l'hymen et la gloire , Jamais chants si plaintifs n'avaient frappé la Loire. Il rimait pour Mole, d'Enghien , de Langeron , Grandchamp, de Montemor, de Liancourt, Gaston PourConti, Mazarin, Dupuy, Seguier, Marolle, Et jetait à deux mains l'encens et l'hyperbole. Et les grands lui rendaient en admiration , Ses copeaux parfumés aux senteurs d'Hélicon. Mais aujourd'hui la muse est toute solitaire, Chaque jour elle assiste au labeur populaire , Elle amasse en secret lentement son trésor.

Le confie à l'album d'où jamais il ne sort ;

Elle enferme tout là , l'espoir, les cris de l'àme ,

La douleur ou la joie, ou l'éloge ou le blâme.

Avant que le destin l'entraînât au tombeau,

Paris connaissait-il Hégésippe Moreau ,

Ce sublime ouvrier, ce penseur, ce poète,

Des souffrances du peuple énergique interprète,

Qui, pour prendre d'assaut son hardi piédestal.

Pauvre déshérité , passait par l'hôpital ,

Mais laissait en montant aux lumineuses sphères ,

Un dernier chant d'espoir aux pèlerins , ses frères ?

Voilà pourquoi , monsieur, hélas ' bien à mon dam ,

Je ne suis pas célèbre ainsi que maître Adam.

Puis une autre raison plus facile à déduire :

Je n'ai pas son talent, sa verve ni sa lyre.

Page 1