FRAGMENT
Vous me disiez un jour : Comment, faisant des vers,
N'êtes-vous pas célèbre au pays de Nevers,
Comme ce menuisier, de joyeuse mémoire ,
Qui rimait pour le peuple une chanson à boire ,
Qui connu de son temps et justement vanté,
Envoyait son rabot à la postérité ?
La chose est toute simple et facile à vous dire ;
Les temps sont bien changés ! autre temps , autre lyre.
La lyre d'autrefois vibrait pour les seigneurs, Des dames de la cour brillants adorateurs. Hardie en son allure , elle allait jusqu'au trône , Et distrayait souvent le roi sous la couronne. Maître Adam s'élevant à la hauteur du lieu , Envoyait bravement une ode à Richelieu . Si Marie à ses vers offrait sa tête blonde , C'était toutes les fleurs dont un parterre abonde ; Sa bouche était de rose , et , charmes sans pareils , De ses yeux éclatants il faisait deux soleils ; Et quand elle partait pour l'hymen et la gloire , Jamais chants si plaintifs n'avaient frappé la Loire. Il rimait pour Mole, d'Enghien , de Langeron , Grandchamp, de Montemor, de Liancourt, Gaston PourConti, Mazarin, Dupuy, Seguier, Marolle, Et jetait à deux mains l'encens et l'hyperbole. Et les grands lui rendaient en admiration , Ses copeaux parfumés aux senteurs d'Hélicon. Mais aujourd'hui la muse est toute solitaire, Chaque jour elle assiste au labeur populaire , Elle amasse en secret lentement son trésor.
Le confie à l'album d'où jamais il ne sort ;
Elle enferme tout là , l'espoir, les cris de l'àme ,
La douleur ou la joie, ou l'éloge ou le blâme.
Avant que le destin l'entraînât au tombeau,
Paris connaissait-il Hégésippe Moreau ,
Ce sublime ouvrier, ce penseur, ce poète,
Des souffrances du peuple énergique interprète,
Qui, pour prendre d'assaut son hardi piédestal.
Pauvre déshérité , passait par l'hôpital ,
Mais laissait en montant aux lumineuses sphères ,
Un dernier chant d'espoir aux pèlerins , ses frères ?
Voilà pourquoi , monsieur, hélas ' bien à mon dam ,
Je ne suis pas célèbre ainsi que maître Adam.
Puis une autre raison plus facile à déduire :
Je n'ai pas son talent, sa verve ni sa lyre.