‹ Poésies de François RougetChapitre 12 sur 82 · A JEAN -RAISIN · texte numérisé non relu

A JEAN -RAISIN

Très-cher, accordez-moi la grâce, je vous prie , De soumettre un grief à votre seigneurie. J'aime le paradoxe, il plaît, il divertit. Comme un hiéroglyphe il exerce l'esprit ; Tour de force charmant, ingénieux caprice. Il surprend, éblouit, c'est un feu d'artifice ! Mais , quand il se prolonge infiniment trop long , Il apporte au palais un goût nauséabond. Je suis de Jean- Raisin lecteur insatiable , Mais quand on est trois fois tombé dessous la table ' ;

I Allusion aux trois premiers numéros du journal.

Que pendant trois grands jours on a chanté le vin , On a besoin d'entendre un autre gai refrain. On ne boit pas toujours. Ami , vous le dirai-je ? Ceci va vous sembler peut-être un sacrilège : Je ne sais si Noé , qui la vigne planta , N'eût pas beaucoup mieux fait de dormir ce jour-là, Et si le genre humain, pour calmer sa pépie , N'aurait pas préféré le fruit de Normandie, S'il eût pu, d'un coup-d'œil, dans les temps à venir, Voir tous les abrutis qui devaient en sortir. Jk, vous reconnaissez le vase à l'étiquette, Je suis, je vous l'avoue, un buveur de piquette. Et je ne comprends pas que le vin généreux , S'emploie , — hors en remède à guérir les fiévreux. Bien pris , conjointement avec la limonade , Il peut donner le ton et la force au malade , Dans un corps souffreteux , ramener la santé , Et faire, en guérissant , mentir la Faculté. Mais si les ayant-soif, une fois en campagne, A tirelarigot s'abreuvent de Champagne ; Si le grave et l'ai , le pomard , le robsec ,

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Anuseiit trop souvent leur gosier toujours sec,

J'ai bien peur que la bande , en passant sur la place ,

Ne fasse de ses s s rire la populace,

Et que tous les gamins , que la foule avertit ,

Ne chantent en riant : Eh ! à la chie-en-lit !

Cependant soyons juste, et dans ce cas j'accorde.

Que dans un bon repas , quand la gaité déborde ,

Une pointe de vin , circulant à propos ,

De convive en convive inspire les bons mots ;

Mais , las ! que nonobstant , votre jus de la treille ,

N'est que — je le dis franc — la sottise en bouteille !

Tant pis ! le mot est dit ! Nous le justifierons

Sans préambule aucun , et d'abord nous dirons :

Sans même remonter aux fêtes de la Grèce,

Où la Thyade soûle ou simulant l'ivresse ,

En l'honneur de Bacchus exhalant sa fureur.

Joignait dans ses transports l'orgie à l'impudeur ;

Sans montrer la taverne , ou vous faire descendre

Les bords de la Courtille un mercredi des Cendres ;

J'aurais trop d'avantage en peignant ces tableaux,

Où roulant dans la fange on verrait vos héros.

Nous dirons simplement qu'aller trop à la gourde ,

Rend la tête pesante et la démarche lourde ;

L'œil vitré , l'air idiot, le sens et la raison

Délogent d'un cerveau qu'absorbe la boisson !

Un gars a-t-il commis une action infâme ,

Battu quelque sergent , violé fille ou femme :

Pour attendrir son juge et sauver son destin ,

Il objecte qu'alors il était pris de vin !

Faut-il pour argument demander à l'histoire

Les illustres forfaits accomplis après boire ?

Quand Judith , en son cœur, couve un affreux dessein ,

Elle a déjà compté sur les effets du vin.

Car si dans le gala , le terrible Holopherne ,

Eût bu son vin mêlé de l'eau de la citerne ,

Si , charmé de Judith , il eût en si bon cas ,

Passé toute la nuit à fêter ses appas ,

Qui sait si du plaisir, la bienfaisante ivresse,

N'aurait pas amolli l'âme de la tigresse.

Et si sa main , peu faite à l'emploi du bourreau ,

N'eût pas plié son sac et fermé son couteau ?

Mais la brute avait bu, Judith pouvait l'occire.

Et l'envoyer cuver son vin au sombre empire. Caton au fond d'un broc oubliait ses vertus , Alexandre était soûl quand il tua Clytus; Si quelque usurpateur, quelque tyran en herbe , Dans l'ancienne Rome élevait sa superbe , Quel parti le portait au pouvoir souverain ? Des prétoriens gorgés de débauche et de vin ! Pour disculper Bacchus, ne venez pas me dire Les lazzi, les bons mots, les couplets qu'il inspire; Tous vos auteurs grivois, d'esprit rare ou commun. Nous chantent en buvant leurs couplets faits. .. à jeun^ Et pour donner encore une raison dernière , Je m'en vais vous citer un bon mot de Lemière. Rajeuni dans mes vers , ce trait sera nouveau : « Corneille, disait-il, ne buvait que de l'eau , » Racine, à ses repas , prenait de l'eau rougie, » Et Racine, entre nous, avait quelque énergie. » Moi , dans leur art divin , compagnon plus obscur, » Par besoin et par goût, j'absorbe du vin pur, » Or, au grand tribunal de Sophocle et d'Eschyle, » Comparez , s'il vous plaît , les ouvrages, le style ;

» D'un poignet vigoureux, Corneille crayonna

» Polyeucte , le Cid , les Horaces , Ginna ;

» Racine a peint Néron, Achille, Clytemnestre,

» Et votre serviteur a produit Hypermnestre ! »

Janvier 1855.

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