A JEAN -RAISIN
Très-cher, accordez-moi la grâce, je vous prie , De soumettre un grief à votre seigneurie. J'aime le paradoxe, il plaît, il divertit. Comme un hiéroglyphe il exerce l'esprit ; Tour de force charmant, ingénieux caprice. Il surprend, éblouit, c'est un feu d'artifice ! Mais , quand il se prolonge infiniment trop long , Il apporte au palais un goût nauséabond. Je suis de Jean- Raisin lecteur insatiable , Mais quand on est trois fois tombé dessous la table ' ;
I Allusion aux trois premiers numéros du journal.
Que pendant trois grands jours on a chanté le vin , On a besoin d'entendre un autre gai refrain. On ne boit pas toujours. Ami , vous le dirai-je ? Ceci va vous sembler peut-être un sacrilège : Je ne sais si Noé , qui la vigne planta , N'eût pas beaucoup mieux fait de dormir ce jour-là, Et si le genre humain, pour calmer sa pépie , N'aurait pas préféré le fruit de Normandie, S'il eût pu, d'un coup-d'œil, dans les temps à venir, Voir tous les abrutis qui devaient en sortir. Jk, vous reconnaissez le vase à l'étiquette, Je suis, je vous l'avoue, un buveur de piquette. Et je ne comprends pas que le vin généreux , S'emploie , — hors en remède à guérir les fiévreux. Bien pris , conjointement avec la limonade , Il peut donner le ton et la force au malade , Dans un corps souffreteux , ramener la santé , Et faire, en guérissant , mentir la Faculté. Mais si les ayant-soif, une fois en campagne, A tirelarigot s'abreuvent de Champagne ; Si le grave et l'ai , le pomard , le robsec ,
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Anuseiit trop souvent leur gosier toujours sec,
J'ai bien peur que la bande , en passant sur la place ,
Ne fasse de ses s s rire la populace,
Et que tous les gamins , que la foule avertit ,
Ne chantent en riant : Eh ! à la chie-en-lit !
Cependant soyons juste, et dans ce cas j'accorde.
Que dans un bon repas , quand la gaité déborde ,
Une pointe de vin , circulant à propos ,
De convive en convive inspire les bons mots ;
Mais , las ! que nonobstant , votre jus de la treille ,
N'est que — je le dis franc — la sottise en bouteille !
Tant pis ! le mot est dit ! Nous le justifierons
Sans préambule aucun , et d'abord nous dirons :
Sans même remonter aux fêtes de la Grèce,
Où la Thyade soûle ou simulant l'ivresse ,
En l'honneur de Bacchus exhalant sa fureur.
Joignait dans ses transports l'orgie à l'impudeur ;
Sans montrer la taverne , ou vous faire descendre
Les bords de la Courtille un mercredi des Cendres ;
J'aurais trop d'avantage en peignant ces tableaux,
Où roulant dans la fange on verrait vos héros.
Nous dirons simplement qu'aller trop à la gourde ,
Rend la tête pesante et la démarche lourde ;
L'œil vitré , l'air idiot, le sens et la raison
Délogent d'un cerveau qu'absorbe la boisson !
Un gars a-t-il commis une action infâme ,
Battu quelque sergent , violé fille ou femme :
Pour attendrir son juge et sauver son destin ,
Il objecte qu'alors il était pris de vin !
Faut-il pour argument demander à l'histoire
Les illustres forfaits accomplis après boire ?
Quand Judith , en son cœur, couve un affreux dessein ,
Elle a déjà compté sur les effets du vin.
Car si dans le gala , le terrible Holopherne ,
Eût bu son vin mêlé de l'eau de la citerne ,
Si , charmé de Judith , il eût en si bon cas ,
Passé toute la nuit à fêter ses appas ,
Qui sait si du plaisir, la bienfaisante ivresse,
N'aurait pas amolli l'âme de la tigresse.
Et si sa main , peu faite à l'emploi du bourreau ,
N'eût pas plié son sac et fermé son couteau ?
Mais la brute avait bu, Judith pouvait l'occire.
Et l'envoyer cuver son vin au sombre empire. Caton au fond d'un broc oubliait ses vertus , Alexandre était soûl quand il tua Clytus; Si quelque usurpateur, quelque tyran en herbe , Dans l'ancienne Rome élevait sa superbe , Quel parti le portait au pouvoir souverain ? Des prétoriens gorgés de débauche et de vin ! Pour disculper Bacchus, ne venez pas me dire Les lazzi, les bons mots, les couplets qu'il inspire; Tous vos auteurs grivois, d'esprit rare ou commun. Nous chantent en buvant leurs couplets faits. .. à jeun^ Et pour donner encore une raison dernière , Je m'en vais vous citer un bon mot de Lemière. Rajeuni dans mes vers , ce trait sera nouveau : « Corneille, disait-il, ne buvait que de l'eau , » Racine, à ses repas , prenait de l'eau rougie, » Et Racine, entre nous, avait quelque énergie. » Moi , dans leur art divin , compagnon plus obscur, » Par besoin et par goût, j'absorbe du vin pur, » Or, au grand tribunal de Sophocle et d'Eschyle, » Comparez , s'il vous plaît , les ouvrages, le style ;
» D'un poignet vigoureux, Corneille crayonna
» Polyeucte , le Cid , les Horaces , Ginna ;
» Racine a peint Néron, Achille, Clytemnestre,
» Et votre serviteur a produit Hypermnestre ! »
Janvier 1855.