‹ Poésies de François RougetChapitre 26 sur 82 · LA PAUVRE FILLE · texte numérisé non relu

LA PAUVRE FILLE

Voyez cette femme encor jeune, A l'œil cave , au front déprimé , Amaigrie, hélas! par le jeûne, A tous soins son cœur est fermé.

Nul ami n'adoucit sa peine ; On la repousse avec dédain.

Jésus relevait Madeleine Couverte du pardon divin.

Au sein de la triste indigence, Enfant elle a reçu le jour ;

On ne berça pas son enfance

Avec des paroles d'amour.

Petite , les yeux pleins de larmes ,

En haillons, elle mendiait.

A quinze ans l'on vendit ses charmes ,

Un jour que le pain lui manquait ! . . .

Penchée au-dessus d'un abîme , Elle tombe en poussant un cri ; Le gouffre a reçu sa victime , L'enfer de plaisir a souri.

La foule à la maudire prompte, La jette en risée au malheur ; Le remords , le vice et la honte, Chaque jour vont ronger son cœur.

Allons, Chloé la courtisane, A la peau blanche, aux noirs cheveux.

Comme une. nymphe de l'Albane, Mets-toi nue et remplis nos vœux !

Vois-tu , déjà le punch pétille ;

152 LIVRE m.

C'est l'image de nos plaisirs ; Comme tes charmes , douce fille , Il entretient les longs désirs !

Elle répond: j'aime l'orgie!

Allons, plaisir, amour, gaité, Buvons , buvons jusqu'à la lie La coupe de la volupté !

Et puissions-nous trouver la tombe Avec notre dernier plaisir I Presse-moi ! Je suis ta colombe !

Mon Dieu ! si je pouvais mourir!..,

Ah ! c'est que l'ivresse a fait place A la triste réalité :

L'opprobre et le malheur en face ; Son front se courbe épouvanté ; Avec la fièvre et le délire , Elle plonge au fond de ses maux ; Et ce soir il faudra sourire , Sourire à des tourments nouveaux !

Depuis dix ans , voilà sa vie :

Joie et pleurs , et fièvre et transports ; Mais le vice et la maladie Ont usé son âme et son corps.

Naguère encor folâtre et belle , Maintenant triste objet d'horreur, Elle attend la mort qu'elle appelle Dans la misère et la douleur.

Société, voilà ton œuvre!

Au lieu d'accueillir cette enfant , Ainsi qu'une vile couleuvre , Tu l'as repoussée en naissant.

Tu pouvais l'instruire à mieux faire , Et lui prêter un sûr appui :

Elle t'eût bien , épouse et mère , Noblement payée aujourd'hui !

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