‹ Poésies de François RougetChapitre 48 sur 82 · DÉCEPTION MÈRE · texte numérisé non relu

DÉCEPTION MÈRE

A tout jeu le sort nous triche ' Un ancien.

J'avais rêvé , dans ma jeunesse , Des jours heureux, un sort brillant , L'espérance, au front gai, charmante enchanteresse , Dorait tous mes songes d'enfant !

J'avais encor rêvé la gloire , Et déjà , valeureux guerrier, J'allais dans un combat , guidé par la victoire, Cueillir un immortel laurier !

POÉSrES DIVERSES, 223

Dans une émotion divine , J'avais rêvé que les neuf sœurs , Affermissant mes pas sur la double colline , M'avaient comblé de leurs faveurs.

J'avais rêvé que romantique , Savourant déjà mes succès, J'exhalerais un jour une douleur comique, Dans de beaux vers presque français.

Oh ! que j'avais rêvé de choses !

J'avais rêvé l'amour si pur !

Je rêvais des baisers sur des lèvres de roses , Je rêvais un beau ciel d'azur !

Enfin , plein d'une douce ivresse , M'estimant ce que je valais , J'épousais au Mogol une belle princesse, Et j'habitais un beau palais.

J'avais une santé parfaite, J'avais de l'or et des honneurs ; Comme la cour des rois , ma splendide retraite Était l'asile des flatteurs.

Mais toute ombre de bonheur passe , Hélas ! et toute illusion , A la loupe du vrai , disparaît et fait place A l'amère déception !

Oh ! du sort voyez la malice :

Chaque jour d'un jour je vieilhs !

J'adore le Champagne, et pour moi tout calice Ne contient que des vins aigris!

L'homme est ici pour qu'il gémisse !

Dieux ! que mes cors me font souffrir ! Depuis six mois j'ai la jaunisse !

Il faut gémir! toujours gémir!

Mais , dans sa poignante amertume , Le poète, hélas! méconnu, Dévoré par le feu qui toujours le consume, A passé sans être entendu 1

Il passe comme un son rapide k Que rend l'écho mélodieux ;

La foule ne voit pas l'aigle au vol intrépide

Qui se dirige vers les cieux.

Mais, que vois-je? C'est mon bon ange, Qui près de moi vient sommeiller ; ■ Qu'il m'enlève bientôt à ce globe de fange Où pour vivre il faut travailler !

Et pourtant, je suis un génie !

Et j'aurai vécu dans les pleurs !

Mais je veux mettre en vers , chaque jour de ma vie , Le bulletin de mes douleurs.

Viens dans un lieu solitaire , Loin des regards envieux , A l'ombre du doux mystère, Pour nous seuls soyons heureux.

Oh ! que ton aspect m'enflamme !

Près de moi viens reposer ; Je veux respirer ton âme Dans les douceurs d'un baiser.

Pourquoi te montrer craintive ?

Cède à des transports si doux ; Tiens ! . . . . vois les flots de la rive Embrasser leurs bords jaloux.

Vois , sur sa tige nouvelle , Ce frais et rose bouton , Que caresse de son aile Le gracieux papillon.

Enfin , partout quelque chose Qui vienne ici te charmer, Le ruisseau, l'oiseau, la rose, Tout nous dit qu'il faut aimer.

Aimons-nous donc , tendre amie.

Tout nous invite au plaisir ; Aimer! n'est-ce pas la vie?

Ne plus aimer, c'est mourir.

Viens dans un lieu solitaire , Loin des regards envieux , A l'ombre du doux mystère , Pour nous seuls soyons heureux.

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