DÉCEPTION MÈRE
A tout jeu le sort nous triche ' Un ancien.
J'avais rêvé , dans ma jeunesse , Des jours heureux, un sort brillant , L'espérance, au front gai, charmante enchanteresse , Dorait tous mes songes d'enfant !
J'avais encor rêvé la gloire , Et déjà , valeureux guerrier, J'allais dans un combat , guidé par la victoire, Cueillir un immortel laurier !
POÉSrES DIVERSES, 223
Dans une émotion divine , J'avais rêvé que les neuf sœurs , Affermissant mes pas sur la double colline , M'avaient comblé de leurs faveurs.
J'avais rêvé que romantique , Savourant déjà mes succès, J'exhalerais un jour une douleur comique, Dans de beaux vers presque français.
Oh ! que j'avais rêvé de choses !
J'avais rêvé l'amour si pur !
Je rêvais des baisers sur des lèvres de roses , Je rêvais un beau ciel d'azur !
Enfin , plein d'une douce ivresse , M'estimant ce que je valais , J'épousais au Mogol une belle princesse, Et j'habitais un beau palais.
J'avais une santé parfaite, J'avais de l'or et des honneurs ; Comme la cour des rois , ma splendide retraite Était l'asile des flatteurs.
Mais toute ombre de bonheur passe , Hélas ! et toute illusion , A la loupe du vrai , disparaît et fait place A l'amère déception !
Oh ! du sort voyez la malice :
Chaque jour d'un jour je vieilhs !
J'adore le Champagne, et pour moi tout calice Ne contient que des vins aigris!
L'homme est ici pour qu'il gémisse !
Dieux ! que mes cors me font souffrir ! Depuis six mois j'ai la jaunisse !
Il faut gémir! toujours gémir!
Mais , dans sa poignante amertume , Le poète, hélas! méconnu, Dévoré par le feu qui toujours le consume, A passé sans être entendu 1
Il passe comme un son rapide k Que rend l'écho mélodieux ;
La foule ne voit pas l'aigle au vol intrépide
Qui se dirige vers les cieux.
Mais, que vois-je? C'est mon bon ange, Qui près de moi vient sommeiller ; ■ Qu'il m'enlève bientôt à ce globe de fange Où pour vivre il faut travailler !
Et pourtant, je suis un génie !
Et j'aurai vécu dans les pleurs !
Mais je veux mettre en vers , chaque jour de ma vie , Le bulletin de mes douleurs.
Viens dans un lieu solitaire , Loin des regards envieux , A l'ombre du doux mystère, Pour nous seuls soyons heureux.
Oh ! que ton aspect m'enflamme !
Près de moi viens reposer ; Je veux respirer ton âme Dans les douceurs d'un baiser.
Pourquoi te montrer craintive ?
Cède à des transports si doux ; Tiens ! . . . . vois les flots de la rive Embrasser leurs bords jaloux.
Vois , sur sa tige nouvelle , Ce frais et rose bouton , Que caresse de son aile Le gracieux papillon.
Enfin , partout quelque chose Qui vienne ici te charmer, Le ruisseau, l'oiseau, la rose, Tout nous dit qu'il faut aimer.
Aimons-nous donc , tendre amie.
Tout nous invite au plaisir ; Aimer! n'est-ce pas la vie?
Ne plus aimer, c'est mourir.
Viens dans un lieu solitaire , Loin des regards envieux , A l'ombre du doux mystère , Pour nous seuls soyons heureux.