A MAITRE ADAM
MKNUISIER DE NEVEHS. '
Cher Adam , de Nevers et la gloire et l'honneur, Un frère en Apollon , de son métier tailleur, Et n'ayant ici-bas ni qualité ni titre ,
I Un feuilleton de je ne sais plus quel journal me donna l'idée de cello épitre. Ce feuilleton concernait les œuvres de Jean Reboul , dont Alexandre Dumas venait de se faire l'éditeur. L'auteur donnait à entendre que M. Dumas avait usé d'un peu de charlatanisme en peignant Jean Reboul comme un homme sans instruction et faisant des vers par instinct. D'après M. Dumas , le poète-boulanger n'avait pour toute bibliothèque que la Bible et Corneille , seuls livres qu'il eût jamais lus. 11 me prit envie de raconter cela à maître Adam. D'autres idées m'étant venues , je mis cette anecdote à la fin de mon épitre.
Mais loin de moi la pensée do rabaisser en rien le beau talent de Jean Reboul , ou la spirituelle manière de raconter de M. Dumas , que personne n':ulmirp plus f|iip moi.-
Vient le prier tout franc d'accepter une épître.
Beaucoup ont oublié le pauvre menuisier ;
Mais moi , je n'ai jamais passé dans ton quartier
Sans que ton souvenir, présent à ma pensée ,
Ait laissé dans mon cœur ton image tracée ,
Sans fixer mes regards sur ton humble maison ,
Qu'une vigne embellit de son riant feston ;
Sans dire • C'était là , que, dans sa rêverie.
Maître Adam , suspendant le rabot et la scie ,
Souriant à sa muse , une plume à la main ,
Composait un sonnet ou rimait un refrain.
Tourmenté comme toi d'un instinct poétique ,
Je néglige le soin d'une mince boutique ;
Et, laissant quelquefois l'aiguille et les ciseaux.
Je courtise ma muse et cadence des mots.
Mais, plus libre que toi , je n'attends pas pour vivre
Ou la faveur des grands ou la vente d'un livre ;
Chaque jour mon travail, peu lucratif, mais sûr,
M'apporte le pain blanc arrosé d'un vin pur ,
Et sans aucun souci , plus heureux qu'un monarquf^ ,
Au gré des doux zéphirs je laisse aller ma barque.
ÉPiTRES. • 13
Le roc est impuissant contre un léger bateau , L'écueil est pour les grands qu'emporte un lourd vaisseau.
Où t'entraînaient, ami , les Filles de mémoire ? Tu quittas le repos pour un vain bruit de gloire ; Tu connus de la cour le pompeux appareil , Mais jamais le bonheur n'y berça ton sommeil , Et dans ce beau séjour où l'intrigue se rue , Tu regrettas Nevers et ta paisible rue. Hélas ! tu sus trop tard que la faveur des grands Est l'image frappante et du sable et des vents. Celui qui pour les suivre en secret se consume , En remporte en son cœur une vive amertume ; Malheureux qui se fie à leurs dehors trompeurs , Et se fait courtisan pour avoir des flatteurs. Cependant tu revins à ton modeste asile , Retrouver le repos dans un travail utile , Et tout désabusé de tes rêves brillants , Reprendre tes outils oubliés trop long-temps. Mais le démon des vers t'aiguillonnant sans cesse , Dans tes trop courts loisirs tu buvais au Permesse,
Et tu peignais du moins, plus libre dans tes chants. Ta bonne foi trompée et ton mépris des grands. Tu leur lançais les traits de ton humeur caustique ; Il me semble , d'honneur ! te voir en ta boutique , Virgile en tablier, la varlope à la main , Accompagné souvent de ton proche voisin , Des intrigues du temps racontant la chronique , Ou, joyeux, entonner quelque chanson bachique. Et d'un vieux vin du crû mouiller chaque refrain. Car, soit dit entre nous , tu choyais la bouteille ; Et l'odorant fumet du doux jus de la treille A ton esprit malin inspira quelquefois Plus d'un couplet piquant et tant soit peu grivois. Je ne t'en blâme pas. Pour féconder ta veine, La coupe de Bacchus était ton hippocrène. Et dans les flots pourprés de ce nectar divin. Tu puisais de beaux vers et noyais maint chagrin . Tu mettais à profit le précepte d'Horace , Et tes vers avoués par le dieu du Parnasse , En illustranl Ion nom, des beaux esprits cité. Ont su mar(|ii('i' (;i pl;M'(> ;i ]'imnntrl;ilHé.
Cependant que n'as-tu, clans une obscure vie,
Cultivé pour toi seul les arts , la poésie ,
Jouissance du cœur ! doux plaisir de l'esprit !
11 est vrai que ton nom n'eût pas fait tant de bruit ;
Mais tu n'aurais pas vu la grandeur opulente ,
Et de ta pauvreté, ta sagesse contente
N'eût pas sur tes vieux jours, qui ne pouvaient finir,
Éprouver le tourment d'un triste souvenir !
Le regret d'être né de parents sans aisance ,
Poursuivit les beaux jours de ton adolescence ,
Regret amer, hélas ! Il t'eût semblé si doux
De vivre pour les arts où t'appelaient tes goûts !
Que veux-tu , cher Adam , la nature bizarre ,
Et d'hommes accomplis chaque jour plus avare ,
Sans règles et sans choix, dispensant ses faveurs,
Comble souvent un sot de fortune et d'honneurs ,
Et jette sans pitié dans la triste indigence
Un homme en qui les dieux ont mis l'intelligence !
Privé d'instruction , sans gloire et sans éclat ,
Cet homme est inconnu dans un obscur étal ,
Il végète, et pourtant, parfois une étincelle
De génie ou d'esprit l'enflamme et le révèle ; Mais ce n'est qu'un éclair au milieu de la nuit , Qu'enveloppe aussitôt l'obscurité qui suit. Ah ! combien parmi nous , dans un noble délire , Manieraient un pinceau , toucheraient une lyre , Si l'éducation, dès leurs plus jeunes ans , Avait développé leurs organes naissants ! Toi-même, cher Adam, qui sait, dans l'opulence , Ce que ton âme ardente eût acquis de science , Si l'étude et les arts f absorbant tout entier. Tu n'eusses point perdu ton temps dans un métier ? Ton siècle t'eût peut-être , enfantant ses merveilles , Proclamé le rival de l'aîné des Corneilles ; Tandis que ton esprit, que guidait le hasard , Ne put faire de toi qu'un poète sans art.
On aspirait jadis au Temple de mémoire , L'artiste au noble cœur travaillait pour la gloire : Il préférait à Tor le laurier d'Apollon , Et pour toute fortune il navait qu'un beau nom.
OiiHiid celui qui peip;nil l;i flftnipiir de Chimène ■
Donnait pour trente écus les enfants de sa veine. En conscience , ami , dis-moi que vendais-tu De ton Vilebrequin le mince contenu ?
Pour vivre, as-tu jamais compté sur tes Chevilles, De tes loisirs charmants humbles et bonnes filles ? Non , parbleu ! De ton temps le libraire gagnait Et le poète , hélas ! écrivait et jeûnait.
Ce n'est pas le tout d'être, a dit notre Voltaire,
Il faut venir encore à temps sur cette terre.
Corneille vivotait , tu mendiais ton pain ,
Mais Corneille aujourd'hui serait sûr d'un beau gain.
Les fils de l'HéHcon , du Temple de mémoire ,
Remportent de nos jours plus d'argent que de gloire.
L'artiste d'aujourd'hui sacrifie à Plutus,
Et Scribe tous les ans gagne vingt mille écus.
Et Scribe , ami , n'est point un Racine , un Corneille ;
C'est un auteur charmant qui , semblable k l'abeille ,
Va butinant partout , à la ville , à la cour ,
Au château féodal , dans le roman du jour ,
Et refondant le tout dans un travail habile,
De ses discrets emprunts compose un vaudeville :
Bluette littéraire, avorton qui, parfois.
Voit le jour, vit et meurt dans l'espace d'un mois.
11 est un autre écrit bien sinistre , bien terne , Bien obscène surtout : c'est le drame moderne. Pour avoir des horreurs , on fouille les tombeaux ; On en tire sanglants de dégoûtants lambeaux ; Puis on montre à nos yeux ces images funestes De meurtres, de poisons, d'adultères, d'incestes, De six siècles passés , ramassis monstrueux , Où l'absurde toujours le dispute au hideux ; Cauchemar incessant d'écrivains en délire. Qui prennent leurs écarts pour des traits de Shakespeare ! Et ces drames honteux , qui choquent le bon sens , Donnent à leurs auteurs deux fois vingt mUle francs !
Le théâtre n'est plus un temple où la sagesse , Dépouillant la vertu de son âpre rudesse , Sachant la rendre aimable à tous les spectateurs , Par le charme des vers la glissait dans les cœurs.
Quelle mère , en effet , quelle épouse fidèle , Voit la veuve d'Hector saris pleurer avec elle, Sans remporter en soi ses douloureux accents. Avec plus de vertu , d'amour pour ses enfants ? Et quel est le guerrier qui voit le vieil Horace , Sacrifier d'un mot le dernier de sa race , Sans comprendre aussitôt dans son cœur enivré L'amour de son pays plus grand et plus sacré ! Voilà l'ancien théâtre. Une muse divine, Conservant la beauté de sa sainte origine , S'y drapait décemment, et n'élevait la voix Que pour flétrir le vice et faire aimer les lois.
Mais aujourd'hui la scène est d'horreurs polluée ; La muse s'est salie et s'est prostituée. Elle vient enseigner comment à son vainqueur Une femme à l'instant abandonne son cœur, Trahit tous ses devoirs et d'épouse et de mère , Et d'un suicide affreux couvre son adultère ! Voilà , mon cher Adam , le spectacle vanté Où s'entasse Paris par curiosité ,
Et dont plus d'un quidam à mine hétéroclite, Connaisseur délicat, proclame le mérite.
Résume en un instant le présent, le passé, Et tient à tout jamais Jean Racine enfoncé !
Ces drames passeront ; mais l'argent qu'à la caisse La foule chaque soir donne et donne sans cesse , Enrichit en un mois le trop coupable auteur. Et c'est tout ce qu'il veut pour son triste labeur. Tout auteur corrompu puise à d'impures sources ; Les arts touchés par l'or sont flétris dans leurs courses Et tombent dégradés ! — Écoute , cher Adam , Pour finir l'entretien , un trait de charlatan ; Il distraira ton ombre , et tu Tiras redire A Corneille, à Racine, à l'auteur de Zaïre.
A Nîme , un boulanger, des beaux-arts amateur. Et de vers assez bons assez modeste auteur. Poursuivait dés long-temps sa docte fantaisie , Et faisait de la pâte et de la poésie, .lusque-là rien d'étrange : on peut faire du pain
Et polir à loisir un vers alexandrin.
Un travail manuel n'exclut pas la science.
Tel qui vit d'un salaire en a plus qu'on ne pense.
Jean Reboul , — c'est le nom du poète-ouvrier,
Cultivait donc les arts ensemble et son métier,
Ignorant que plus tard ses chères rêveries
A leur obscurité dussent être ravies.
Un jour, à son logis un noble voyageur Se présente et s'annonce en qualité d'auteur : C'était le grand Dumas , alors roi du théâtre , Qui charmait chaque soir une foule idolâtre. Jean Reboul, étonné, le salue humblement.
— D'où me vient , lui dit-il , un honneur si charmant ? Je n'ai jamais reçu d'aussi noble visite. L'étranger lui répond : — C'est de votre mérite ; Mais laissons entre nous tous ces compliments vains , Un frère en Apollon vient vous baiser les mains.
— Grand merci, dit Reboul. En effet, je rimaille A mes instants perdus, mais ne fais rien qui vaille.
— Montrez-moi , s'il vous plaît, vos ouvrages divers.
— En vérité , Monsieur, vous ririez de mes vers.
— Pardonnez-moi. — Voici. — Quoi ! des vers politiques Et religieux ! Bien ! Ces écrits sont magiques ! Bravo, mio caro! Charmant! délicieux!
Le plan bien ordonné , le rhythme harmonieux ! Et votre vol hardi dépasse au loin la nue , Surtout quand vous chantez une grandeur déchue ! Vous serez imprimé sur beau papier vélin , Ou j'y perdrai plutôt mon grec et mon latin.
— Monsieur, reprit Reboul , votre bonté s'abuse , Et vous portez trop haut une modeste muse ;
Je sais juger mes vers, et jamais je ne lis Racine et Despréaux , mes auteurs favoris , Sans renoncer huit jours à toute poésie. Hélas ! que sont mes vers près des vers d' Athalie !
— Trop modeste, mon cher ; d'ailleurs ne parlez point De ces auteurs. Soyons bien d'accord sur ce point : Vous êtes boulanger, sans art et sans lecture ,
Vous ne connaissez rien de la littérature; Nous n'avez rien appris de cent auteurs divers , Et c'est par pur instinct que vous faites des vers.
Cependant nous dirons, pour moins grande merveille,
Que vous avez parfois lu la Bible et Corneille.
De vous répandre , ami , laissez-moi tout le soin ;
Vous n'avez qu'à vouloir et vos vers iront loin.
— Je ne vous comprends pas. — Écoutez-moi, de grâce :
Pour vos œuvres d'abord , je fais une préface ,
Et puis un mien ami , poète député ,
Dont le nom glorieux est justement vanté ,
Bien qu'il laisse parfois son œuvre poétique
Pour mettre en vile prose un discours politique ,
Et que tout récemment annonçant Jocelyn ,
Il ait fait sans motif d'un poète un Pasquin '.
Sa langue n'en est pas moins belle et moins dorée ;
Une lettre par lui nous sera délivrée ;
Sa lettre et ma préface enflant votre recueil ,
.Te vous promets partout un favorable accueil.
I « Qu'est-ce qu'un homme qui, à la fin de sa vie, n'aurait fait que 7> cadencer des rêves poétiques? Ce serait une espèce de baladin, propre » à divertir les hommes sérieux, et qu'on aurait dû renvoyer avec les » bagages et les musiciens de l'armée. » [Avertissement de ioczLvy.)
Je mets cette note pour justifier mon vers, et non pour blâmer Lamartine, qui n'a sans doute pas voulu envelopper dans cet anathème Homère, Virgile, Racine, Corneille et tant d'antros.
2U i.iVRii I.
A des soins si pressants, qui pourrait se soustraire ? — J'y consens, dit Reboul, faites-en votre affaire. Et depuis , ses beaux vers , par le ciel inspirés , Réimprimés trois fois, sont toujours admirés. Mais que j'aimerais mieux le rimeur prolétaire , Servant dans ses écrits la cause populaire , Et consacrant son luth , si justement vanté, A vous , sainte patrie et sainte liberté !
C'est assez , cher Adam, trop long-temps je babille, Ma besogne m'appelle et je reprends l'aiguille ; Je t'ai parlé tout franc de ce qu'on fait chez nous ; De notre siècle , ami , ne soit donc pas jaloux , Car chez tes descendants rien ne manque à ta gloire : Tu fus le favori des Filles de mémoire , Et, comme pour sceller ton immortalité, L'illustre auteur du Cm, Corneille, t'a chanté !
Septembre 1830.
A M. ALFRED MEILHEURAT,