‹ Poésies de François RougetChapitre 6 sur 82 · AUTEUR DE SIMPLE RECUEIL · texte numérisé non relu

AUTEUR DE SIMPLE RECUEIL

Oh ! quel est ton bonheur ! cher Alfred , chaque jour La muse à tes côtés t'inspire un chant d'amour, Un sonnet, une fable, une ode, une élégie. Modulant à ton gré ta docte fantaisie , Tantôt la harpe en main , triste avec majesté, Tu chantes en psalmiste un Dieu ressuscité. A tes accords divins mon Ame est attentive. Et retrouve un instant la foi qui nous ravive :

La foi , qui dans ce temps de scepticisme affreux ,

Où l'homme au dieu métal adresse tous ses vœux ,

N'a plus d'autel , hélas ! qu'en un cœur de poète !

Tantôt de l'épopée embouchant la trompette ,

Le poète en tes vers lutte avec le guerrier,

Ou Néron se dispose à tout incendier.

Mais la fable à mon sens accuse un peu ta veine ;

Ne va plus à la source où puisait Lafontaine.

« Dans ce champ qu'en entier l'on ne peut moissonner,

» Bien des derniers venus n'ont pu même glaner. »

J'aime mieux ton idylle et sa grâce infinie :

La mollesse du vers ajoute à l'harmonie.

On dirait que d'André , retrouvant les pipeaux ,

Tu marches près de lui sur le bord des ruisseaux ,

Et dans le bois charmant où sa muse profane

A fait mourir d'amour la nymphe de Diane.

Ta satire est facile et sa forme à bon droit

Peut plaire, — mais le fond pèche par maint endroit.

Je n'aime pas te voir exhaler. tant de bile

Contre les sots rimeurs dont le siècle est ferliU' :

Pour ninsi se poser, Aristarque nouveau.

fiPÎTRES. 27

Il faut sentir en soi l'étoffe d'un Boileau. Quiconque fait des vers a le cœur bon , candide ; Laisse-le s'admirer, ce petit esprit vide ; Laisse-le contempler le chef-d'œuvre nouveau , Qui doit sauver son nom de l'oubli du tombeau. Il est heureux ! Pourquoi, d'un vers impitoyable Écraser son enfant qui n'est pas né viable? C'est avancer d'un jour un bien obscur trépas ! Un critique plus sur, qui ne pardonne pas , Le temps , emportera sur ses ailes rapides , Cet informe monceau d'ouvrages insipides , Mais il respectera ces hardis novateurs , Qui de la lutte enfin doivent sortir vainqueurs. Ne mettons point de borne à notre poésie , Car son domaine est vaste à l'égal du génie. Ne raillons pas celui qui , loin des champs connus , A trouvé sur sa lyre une corde de plus. Racine, dont tu fais aujourd'hui tes délices, N'a-t-il pas de son temps subi les injustices ? A l'envi n'a-t-on pas outragé ce grand nom ? Sévigné le mettait au-dessous de Pradon t

28 LIVRK 1.

Que de sots détracteurs insultaient au génie Du créateur d'EsTHER, de Phèdre et d'ATHALiE ! Mais la cabale passe..., et bientôt triomphant, Le génie apparaît comme un astre éclatant; Son disque a triomphé d'une indigne poussière, Et c'est lui désormais qui verse la lumière. On peut blâmer Hugo , mais la postérité, « Ceindra son front de gloire et d'immortahté. »

Ne crois pas cependant que je blâme ton zèle A rester de Boileau le disciple fidèle ; Évite le faux goût, n'en sois pas le censeur, On est mal à ton âge en robe de docteur. Mais soupire à ton gré la plaintive élégie ; Que ta coupe à toute heure épanche l'ambroisie ; Que justement vanté , ton luth harmonieux , Vibre des chants d'amour pour la reine des cieux. Là, je te reconnais, là, je sens qu'en mon âme , Tes vers inspirateurs passent en traits de flamme. Si pourtant la satire anime tes esprits , Flétris les hommes vils avant les sots écrits.

ÉPiTRES. 29

Mais quelque palme , enfin , que le sort te destine , Cultive avec ardeur les dons de Mnémosine ; Une aisance modeste assure tes loisirs , Borne à tes revenus tes besoins , tes désirs ; De la grâce, du goût, sois le digne interprète , Et ton pays, ami, te saluera poète.

Mai 1844.

A M. DEPEUILLE,

CONTdOLELMt l)i: VIlJ.i: , KKTIRK V l'AM'IN.

Cher Depeuille, à présent que la saison s'avance, Que mes ciseaux oisifs malgré moi font silence , Je puis au coin du feu , cédant à mon travers , Dans un mol abandon vous rimer quelques vers. A peine un doux répit m'apporte im |>imi de trêve, La muse me sourit et je reprends mon rêve, Rêve doux et trompeur! La muse, mes amours. Beauté que je néglige el qui revient lonjoiirs;

Sylphide caressante , au naturel de femme ,

A celui qui la brusque elle donne son âme ,

Et quelquefois, funeste à ses adorateurs,

Elle fait payer cher ses charmantes faveurs!

Demandez à Gilbert, surtout à Malfilàtre,

De la muse légère amant trop idolâtre ;

Rappelez-vous Mercœur et le pauvre Moreau ;

Leur gloire est une fleur qui croît sur un tombeau !

Moi, plus humble ou plus fier, ce n'est que par caprices

Que je me laisse aller à ses molles délices ;

Mon abord dédaigneux arrête son ardeur ;

De tout je crains l'épine et n'aime que la fleur ;

Je voile avec dessein la vierge demi-nue ,

J'aime le plaisir calme et non celui qui tue.

Mais vous, humble commis, qui vivez retraité, Et dans l'oubli du monde et dans la liberté, Ne ressentez- vous plus, sous votre archet comique . Quelques airs oubliés de la muse bachique, Quelques refrains perdus, par le vin inspirés, Que le gai Désaugiers eût peut-être admirés?

Croyez-moi, reprenez, dans votre solitude,

La douce poésie, et Tamour et l'étude ,

Trois choses que le Ciel nous donne par amour,

Pour compenser les maux du terrestre séjour.

Que vos vers soient redits par un écho sonore ;

Qu'une jeune beauté, s'il se peut vierge encore,

Inspire votre muse et vos joyeux travaux ;

Qu'on retrouve à Pantin le vieillard de Théos,

Couronné, souriant, ivre d'un beau délire,

Et guidant la jeunesse aux accords de sa lyre.

Si, libre comme vous, je pouvais m' affranchir

Du labeur quotidien , je n'aurais qu'un désir :

Celui de composer péniblement un livre ;

De dire : Après ma mort, je suis certain de vivre ;

L'oubli d'un voile affreux ne me couvrira pas ;

J'aurai du moins laissé la trace de mes pas

Sur ce globe d'exil , où , passant comme une ombre ,

Quelques jours seulement, hélas ! j'aurai fait nombre !

Je voudrais bien mourir; mais mourir tout entier,

Comme un marchand d' étoffe ou bien comme un banquier ,

Ici-bas comme un cuistre avoir vécu sans gloire ,

3'i i,[\nK I.

Ne laisser (mi partant ni lustre ni mémoire , i*as un nom li'iomphant qu'on cite avec orgueil , Avoir Tàme et le corps dans un même cercueil , Cette idée est affreuse et donne l'épouvante! Oh! que l'artiste est fier, quand son génie enfante Une œuvre capitale , un chef-d'œuvre nouveau , Qui lui ferme à jamais les portes du tombeau ! C'est sans doute une gloire à nulle autre pareille, Que d'avoir un grand nom qui résonne à l'oreille , Que d'être un Lamartine , un Voltaire , un Rousseau , Un Dante , un Bonaparte ou bien un Mirabeau ! Mais pour un que l'on voit triompher des orages , Et vainqueur surnager sur l'océan des âges , Combien sont condamnés, même de leur vivant, . Aux gouffres inconnus de l'éternel néant ! Mais la gloire après tout, qu'est-ce, hélas ! que la gloire? Une chimère, un mot, dont on perd la mémoire , Un bruit confus qui passe, une douce rumeur, Qui vous emplit l'oreille et qui s'éloigne et meurt; Un fantôme qu'on suit chaque jour à la trace , Qui grandit lentement , puis tout-k-coup s'efface ;

Une fleur paiiiimée aux brises du printemps ,

Mais que salit toujours la bave des serpents.

Que de noms aujourd'hui beaux à nous faire envie ,

Hissés sur le pavois par une ligue amie ,

Semblent prédestinés entre les noms fameux ,

Quand la postérité ne naîtra pas pour eux !

Pourtant du feu divin , un rayon , une flamme ,

Une seule étincelle envahissant une âme ,

Et jetant une idée ou bien un sentiment ,

Peut immortaliser le poète ou l'amant !

Mais laissons après tout ces rêves du poète ;

Que l'avenir douteux fort peu nous inquiète ;

Jouissons du présent ; sage est celui qui suit

La pente où la nature à son gré le conduit.

Que faut-il au poète? Un petit ermitage,

Un revenu modeste , un ruisseau , de l'ombrage ,

Une prairie en fleurs , où son esprit l'été ,

Puisse , riant ou grave , errer en liberté ;

Et de quelques amis la société franche ,

De ces amis du cœur en qui l'àme s'épanche,

Qu'on aime comme soi , qui , toujours indulgents,

Ne nous lancent jamais de traits qui soient blessants ; De ces amis, enfin, dont les cieux sont avares. Communs en apparence, en réalité rares.

Or, un jour si je puis (et ce jour est bien loin) , Vivre tranquillement, affranchi de tout soin , J'irai près de Paris composer mes Charmettes . Et là , tout à l'étude et tout à mes poètes , Retrouvant de l'enfant les rêves effacés , Que je boirais l'oubli des jours que j'ai passés ! Espérons ! Je ne sais quelle voix caressante , Apporte à mon oreille une parole aimante , Vague pressentiment de joie et de bonheur , Dont un ange propice inonde notre cœur ! Oui, je la reverrai la ville des miracles , Où l'amour a son temple et les arts leurs oracles , Et j'y retrouverai tout ce qui m'y charma ; J'applaudirai Rachel en regrettant Talma. Tnlma ! le voyez-vous armer sa main puissante . Quand il suit d'un sénat les ordres absolus , Et bientôt reculer d'horreur et d'épouvante

ÉPtTRES. 57

Aux terribles accents de Caïus Marius !

Néron, dans sa fureur, veut-il une victime,

Son front sombre et plissé laisse entrevoir son crime !

Qu'il était beau, Talma, luttant contre les cieux ,

Quand Hamlet, poursuivi par l'ombre de son père.

Raidissant sa vertu contre l'arrêt des dieux ,

Suppliant , demandant qu'un destin moins sévère ,

Lui montrât pour coupable un autre que sa mère î

Mais quel est ce tribun ?. . . C'est le fier Manlius.

Manlius , des Romains , et l'espoir et l'idole ,

Où va-t-il ?... A la mort ! Quoi ! malgré ses vertus^

Et le peuple ! Oh ! le peuple, inconstant et frivole,

Le verra de sang-froid monter au Capitole !

Il passe , regardez , c'est bien là Manlius !

Atteignant le zénith de son art qui l'obsède ,

C'est Talma qui créa l'âme de Nicoméde ,

La grandeur de Pompée , et qui seul nous montra

L'héroïsme d'Horace et le cœur de Cinna.

Ainsi le grand acteur, grâce à sa noble veille ,

Nous fit voir à Paris les Romains de Corneille.

Parfois de Melpomène il quittait le poignard ,

Et Thalie à son tour lui confiait son art; Grand, sublime lui-même, il n'imita personne , Melpomène et Thalie ont tressé sa couronne.

Talma de ma jeunesse eût les premiers amours, Et ce doux souvenir m'accompagne toujours. A peine à dix-huit ans, je rêvais de sa gloire, Je m'éprenais de vers, j'avais bonne mémoire; Puis un jour, chez Doyen , du cothurne chaussé , J'essayai Ninias, Seïde, Bajazet, Et Davier, qui guidait mon rude apprentissage, Disait avec douleur : Pas de voix ! quel dommage î Un soir, au beau milieu de mon rôle , haletant , Éperdu, suffoqué, l'haleine me manquant.

Je dus quitter la scène , et , comble de misère ! Ouïr en me retirant les rires du parterre ! Je me déshabillai plus honteux qu'affligé, Et du théâtre ainsi pour toujours corrigé. Je ne dus plus penser à la noble carrière. Et me résoudre, enfin, à rester dans l'ornière. Car il vaut mieux cent fois l'aiguille et les ciseaux ,

Qu'histrion sans talent , monter sur les tréteaux ;

Traîner après ses pas le mépris , le déboire ,

Assimiler son être aux Giles de la foire ,

Et consumant ses jours en impuissants regrets ,

Subir à tout moment l'injure des sifflets.

Mais pourquoi tout cela? Pardonnez, cher Depeuille ,

Si je viens du passé de toucher une feuille ;

On aime à retrouver, on cherche à ressaisir

Ce passé qui s'enfuit pour ne plus revenir;

Ce passé quelquefois si triste , si plein d'ombre ,

Qui rayonne pourtant , car le présent est sombre !

Mais c'est assez, je crois, vous fatiguer ; demain,

Reposez plus long-temps , levez-vous moins matin ;

Trop heureux si mes vers, dont la lourdeur assomme,

Ont pu vous procurer un agréable somme î

!'•' janvier 1814.

QUI HF. BLAHAIl DE fAlht DUS VgRI.

En vain votre bon sens a blâmé mon travers. Malheur à l'artisan qui s'occupe de verst Vous loueriez , dites-vous, cette noble manie, Si le rimeur vivait seulement d'ambroisie. Mais, si du dieu des vers le fils harmonieux A le don de parler le langage des dieux , Certes, par cent besoins, il retrouve la terre, Et passe en appétit l'homme le plus vulgaire.

/l2 MYRE I.

— Quel désir de rimer vous ôte à vos travaux?

Ils sont fort peu lettrés, mais ils font leurs affaires.

— D'accord ; dame fortune aime à servir les sots ! Caressés d'Apollon , jamais dans une veille,

Ils n'auront évoqué l'ombre du grand Corneille ; A ses nobles accents leur cœur resterait froid ; A ses cris de terreur, ils seraient sans effroi. Jamais , l'âme bercée aux accents du génie , Ils n'auront écouté la suprême harmonie Que notre Lamartine , enfant aimé des dieux , Va pour nous consoler dérober dans les cieux. Jamais , l'histoire en main , parcourant mille espaces , Ils n'ont dans le passé suivi d'illustres traces ; Que leur fait Julien , Marc-Aurèle et Titus? Tacite n'a point peint pour eux Germanicus. Jamais la liberté, noblement excitée, N'a remué leurs cœurs aux accents de Tyrtée. Leurs yeux n'ont point pleuré d'héroïques trépas; Fontenelle, en riant, ne les instruira pas; Ils ne sauront jamais que de ses mains fécondes

A la voûte des cieux Dieu suspendit des mondes ,

Et qu'il forma du choc de tant d'astres divers

L'équilibre parfait de ce vaste univers.

Ils ne le sauront pas ; mais l'aveugle déesse

S'assied à leur foyer et leur sourit sans cesse ;

Au branle de sa roue , à chaque heure elle endort

Ces sots enorgueillis de quelques pièces d'or.

Oh! qu'ils gardent leur or et leur crasse ignorance !

J'aime mieux vivre au sein d'une heureuse indigence-

Satisfait de mon lot, réglant tous mes désirs,

Être moins opulent et garder mes plaisirs.

On ne me verra pas, âme basse et commune,

Porter au dieu du gain une offrande importune.

En vain l'on me dira que l'or fait le bonheur :

Les plaisirs qu'il procure ont un charme trompeur ;

L'homme enivré d'encens, au sein de la richesse,

En cherchant les plaisirs néglige la sagesse ,

Et dans ses goûts blasé , toujours traîne après lui

Et la satiété, le dégoût et l'ennui.

Moi, je n'ai souhaité qu'une modeste aisance,

Et que dans ma province , au sein de l'amitié ,

Couler des jours heureux de paix et d'innocence ,

Embellis par l'amour d'une tendre moitié.

Des livres pour tous biens , des bois et des prairies ,

Pour promener le soir mes douces rêveries ;

Du ruisseau vagabond suivre, en lisant, le cours,

Entendre les oiseaux qui chante leurs amours ;

Ou dans le frais vallon plein d'ombres et de calme ,

Sur cent objets divers laisser flotter mon âme ;

Admirer au printemps les prés jonchés de fleurs,

De l'agreste coteau les sites enchanteurs ;

Et quand Phœbé , perçant les nuages moins sombres ,

Nous couvre d'un manteau semé de clairs et d'ombres ,

Voyant partout de Dieu le doigt mystérieux ,

M'enivrer à plaisir de la splendeur des cieux !

Oh ! quel bonheur alors d'aller, rempli d'ivresse,

Promener mes pensers sur les bords du Permesse,

De puiser chaque jour à ses limpides eaux

La richesse de l'âme et l'oubli de tous maux ;

Et là , d'un grand poète évoquant le génie ,

Faire couler des flots d'ineffable harmonie !

Tels furent mes souhaits. Il faut peu pour celui

ÉPÎTRES, k5

Qui porte dans son cœur sa fortune avec lui.

De notre amour pour vous, Muses , la récompense Est de vivre joyeux au sein de l'indigence , De recevoir de vous un laurier mérité.

Et de laisser un nom à la postérité.

— Comment! vous vous trompez, dit un esprit vulgaire, Qui d'intérêt d'argent fait son unique affaire ,

Quoi ! pour des riens , des vers , fruits de l'oisiveté , Vous vous targuez ici de l'inmiortalité?

— Eh! oui, mon cherCrésus, c'est que jeune et féconde, Toujours l'intelligence est la reine du monde ; L'artiste au noble cœur, en sa course emporté , Sera toujours certain d'une longue mémoire ,

Et l'homme au coffre-fort est perdu pour l'histon-e.

— Vous doutez? Pourriez-vous me nommer un banquier Du temps d'Auguste , ou bien un fameux usurier ?

Je sais, l'histoire en main, que des voleurs célèbres. Que Cartouche et Mandrin échappent aux ténèbres ; Mais je ne sache pas que la postérité Nous apporte un seul nom d'un volevu' p;denté.

/|6 f.IMŒ 1.

— Qu'importe! je préfère un peu d'oi' à lu gloire,

Et le matériel aux fastes de l'histoire.

La gloire a décerné son immortel laurier

Au jeune Malfilàtre , à Gilbert, à Cervante,

A ce pauvre Moreau, le poète-ouvrier,

A Mercœur, des beaux-arts mélancolique amante ,

Que consolait sa lyre, et qu'un simple métier

N'eût pas laissé mourir au sein de la misère ;

Ces pauvres gens d'esprit, cœurs pleins, estomacs creux.

En tous lieux rebutés ont été malheureux ,

Et leur noble doyen , votre sublime Homère ,

Du pauvre mendiant a bu la coupe amère !

— Vous vous trompez vous-même, éloquent raisonneur :

Non , la gloire ici-bas n'est point une chimère ;

L'homme prédestiné peut, en butte au malheur,

Du destin inflexible éprouver la rigueur ;

Mais sitôt que la mort l'a rayé de la terre ,

Que son âme immortelle en montant dans les cieux ,

Joyeuse d'être libre a retrouvé sa sphère ,

Il reparaît bientôt, triomphant, glorieux.

Va partage à jamais l'autel avec les dieux.

Vingt siècles ont passé sur la face du monde , Renversant, détruisant cités et nations.

Combien , hélas ! combien de générations Ont déjà succombé sous la faux vagabonde De ce vieillard chenu qui marche incessamment , Et n'a jamais laissé que débris en passant , Sans que des noms fameux consacrés au Parnasse , Noms partout vénérés de Virgile et d'Horace , Aient encor rien souffert des atteintes des ans ! Chantres aimés des dieux , ils ont mis leur génie A chanter la beauté , les vertus , la patrie , Et leurs noms sortent purs de la rouille des temps.

Oh ! que ne puis-je aussi dans l'ardeur qui m'enflamme , Exhaler de ces sons qui font vibrer une âme ! Et par un chant d'amour, par l'amour inspiré , Faire battre le cœur d'un objet adoré !

/j8 livrk I.

A de si nobles chants mon esprit est rebelle ;

Je n'ai du feu sacré qu'une faible étincelle ,

Et mes vers en naissant condamnés à mourir,

Ne seront jamais lus des siècles à venir.

Eh ! qu'importe après tout, si, dans ce doux commerce.

Dans ces jeux de la muse où mon esprit s'exerce,

J'ai trouvé chaque jour, amusant mon loisir.

L'oubli consolateur de mon peu d'avenir!

C'est ainsi que toujours approuvant ma faiblesse, A mon défaut chéri je retourne sans cesse; ' Qu'en dépit des conseils, je cède à mon travers, Et que sans y penser je t'ai rimé ces vers.

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