RÊVERIE
\ M () > A Jl 1 B t R N A n I) O X .
As-tu parfois, ami, loin des chemins vulgaires, Fait le soir d'un beau jour des courses solitaires ? Promené tes pensers sur mille objets divers , Rêvé de liberté , de musique , de vers , Et puis d'amour aussi ? car à la rêverie , L'amour est ce qu'aux dieux est la pure ambi'oisie. As-tu, dis-je, parfois dans tes rêves lancé. D'un regard scrutateur fouillé dans le passé?
50 uvKi' [.
Et changeant à ton gré la céleste macliine , As-tu des préjugés arraché la racine ?
Du pauvre prolétaire accablé de douleurs , Sous un lourd cauchemar, as-tu compté les pleurs ? Eh ! qui n'a pas rêvé ? La vie est un long rêve , Qui , pour le malheureux , péniblement s'achève. Le guerrier n'a rêvé que combats et que mort, L'avare au cœur de fer ne pense qu'à son or ; Le sage , du progrès dévoilant le mystère , Rêve l'avènement du bonheur sur la terre , Et le poète ardent , par la gloire emporté , Sourit avec délice à l'immortalité.
Heureux qui , dans le cours d'une paisible vie , N'a rêvé que d'amour ! Sans fiel et sans envie , Ses jours purs ont coulé dans la simplicité, Ainsi qu'un clair ruisseau par des fleurs abrité. Ami , conçois-tu bien ces déUces d'une âme. Dont l'amour seul nourrit la pure et vive flamme ? Conçois-tu ces transports sans cesse renaissants,. Qu'excite en nous l'objet qui captive nos sens ?
ÉPiTRES. 51
L'amour compense , ami , tous les maux de la vie , Aimer ! c'est le bonheur, la céleste ambroisie , Qui de notre existence entretient la chaleur ; Celui qui sait aimer a toujours un bon cœur. Au-dessus du vulgaire, heureux dans son délire , Il préfère l'amour à tout l'or d'un empire , Et dans son âme ardente , au gré de ses désirs , La volupté s'épanche en torrents de plaisirs.
Mais laissons ces tableaux peu faits pour ma faiblesse : Il faut , pour exprimer une amoureuse ivresse , Recevoir en naissant de la bonté des dieux Ce luth aux cordes d'or, aux sons harmonieux , Que toucha tour à tour et Tibulle et Virgile, Pétrarque, Colardeau, Gentil- Bernard , Delille , La Fontaine surtout , dont les faciles vers , En charmant notre esprit , corrigent nos travers ; Et Racine qui mêle aux tragiques disgrâces Les soupirs de l'amour et le charme des grâces. Ajoutons parmi nous à ces noms glorieux , Béranger, Lamartine, et Laprade et Brizeux,
52 r.i\RK I.
Mais quel doux charme ajoute à notre rêverie ! Le Parc est solitaire , et , pour la poésie , J'aime ce doux silence. 0 Parc ! ô mes amours ! Que j'ai de fois pour toi désiré les beaux jours, Pour aller chaque soir, sous tes ombrages sombres , Évoquer en mes vers quelques illustres ombres , Et m'appuyer encor contre ces troncs vieillis , Qu'en sa reconnaissance Adam chantait jadis , Quand pour sa protectrice, invoquant leur ombrage , Il demandait au ciel des jours exempts d'orage , Et mêlait à ses traits , dans ses vers embellis , L'incarnat de la rose à la blancheur du lis.
Le printemps couronné de guirlandes de roses , Ramène en divers lieux mille charmantes choses . Les vallons embaumés , les arbres rajeunis , Courbent leurs bras chargés et de fleurs et de fruits. Déjà rêvant peut-être à quelque do^x mystère . S'arrête au bord de Teau la timide bergère; Elle penche son front sur le cristal mouvant , Et fière de ses truts, sourit en se mirant.
ÉPlTRES. 55
Ici , sous un berceau , des buveurs en goguette, Font retentir l'écho de mainte chansonnette , Puis à chaque refrain boivent à leurs amours ; Le broc aux larges flancs, vidé, rempli toujours, S'épanche en colorant la coupe diaphane De ce jus bienfaisant dont l'amant d'Ariane Dota le genre humain pour charmer ses loisirs. On boit à la valeur, à d'anciens souvenirs. Puis un garde champêtre, une gloire en retraite, Aux trois chevrons dorés , à la noble épaulette , Portant la croix d'honneur sur son vieil habit bleu , Leur parle du héros dont il s'est fait un dieu ; Et dans ses entretiens , ce Nestor du village Raconte des hauts faits qu'on croirait d'un autre âge. Il dit comment , bravant la misère et la faim , Nos soldats immortels enchaînaient le destin : Et combien sous les pas de leur masse guerrière , La liberté laissait de trace de lumière , Si forte , que les rois , sous la pourpre tremblants , Pâlissaient de terreur sur leurs trônes croulants ! Il redit nos exploits aux champs de l'Italie ,
5U LlVRli I.
La terre au ciel si pur et des arts embellie ;
11 parle des combats du Caire et d'Aboukir ;
Et comme un vieux coursier que l'on entend hennir.
S'il voit dans la prairie une jeune cavale,
Les crins flottant dans l'air et des vents la rivale ,
Le vieux soldat s'anime , et son geste et sa voix ,
Retrouvent la vigueur qu'ils avaient autrefois.
Ah ! qui pourrait, dit-il, des fils de la victoire ,
Vous dire les hauts faits et célébrer la gloire ,
Quand leur chef à leur tête , inspiré comme un Dieu ,
Électrisant leur âme à son âme de feu ,
Leur disait : Compagnons ! que mes destins vous gardent !
Redoublez vos efforts , vingt siècles vous regardent !
Ah ! c'était le bon temps des glorieux travaux !
Et je n'ai pu mourir avec tant de héros.
Après avoir tracé de nos mains intrépides
Nos exploits et nos noms aux vieilles Pyramides !
Mais le ciel irrité me réservait des ans
Pour voir de grands succès et des malheurs plus grands.
La fortune se lasse, et tout n'est sur la terre
Qu'illusion trompeuse et brillante chimère !
J'ai vu Wagram, amis , Austerlitz , Mareiigo ; Mais j'étais de la garde aux champs de Waterloo , Où des traîtres, frappés d'un aveugle délire, Aux mains des étrangers livraient le grand empire ; Où nos braves soldats, nouveaux Léonidas, Aux fers de l'étranger préféraient le trépas. Pour la première fois , vainement la victoire A trahi leurs drapeaux ; fidèles à leur gloire , Ces héros malheureux plus grands que leurs revers , Ont de leur mort sublime étonné l'univers ! Puis il dit : Sainte-Hélène ! et sa voix affaissée, Sur sa lèvre tremblante expire embarrassée. . . Mais attentif encor, charmé de ses discours , Quoiqu'il ne parlât plus on l'écoutait toujours.
Mais où m'emporte , ami , la, douce rêverie ? Me pardonneras-tu mon reste de manie ? Je sais que de tout temps tu blâmas le travers , Qui , comme à mon insu , m'impose l'art des vers. Que veux-tu ? Je ne puis marcher sous un ombrage , Sans qu'à mon souvenir revienne quelque image
Des tableaux que j'ai vus. Puis contre moi s'armant ,
Un démon me condamne à les peindre en rimant.
Je fais ce que je peux, dominé par le traître ;
Il faut bien qu'un esclave obéisse à son maître.
Tu sais qu'à quatorze ans , sans lecture , sans art.
J'ignorais l'art des vers. Un livre par hasard
Me tomba sous la main. C'était ce satirique ,
Si funeste aux Cotins, dans son humeur caustique.
Je lus avidement ce livre précieux ,
J'admirais le concours des mots harmonieux,
Arrangés avec art , formant la mélodie ,
Que passait à mon cœur de l'oreille ravie.
Et comme un jeune artiste , en voyant un tableau ,
Chef-d'œuvre merveilleux d'un sublime pinceau ,
S'écria : Je suis peintre ! . . . Et moi , dans le délire
Que causait à mon âme une savante lyre,
Je me suis écrié... : Je suis poète aussi !
Insensé que j'étais ! Mon rêve était fini !
Mai 183S.